.. meta:: :DC.creator: Lebel Aline :orphan: .. index:: single: Amitav Ghosh, The Hungry Tide .. _amitav-ghosh-the-hungry-tide: =============== Amitav Ghosh, *The Hungry Tide* =============== The Borough Press, 2005. :ref:`Ecologie ` ; :ref:`Environnement ` ; :ref:`Extinction studies ` ; :ref:`Faire cas prendre soin ` ; :ref:`Humanités environnementales ` ; :ref:`Postcolonial ` ; :ref:`Fictions (recensions) ` Figure de référence dans le champ des `humanités environnementales `_, le romancier, essayiste et critique littéraire indien Amitav Ghosh s’intéresse aux relations que la littérature entretient avec les crises écologiques actuelles. Élaborée à la faveur d’essais théoriques qui ont fait date, comme `*Le Grand dérangement* `_, cette réflexion se déploie aussi dans ses œuvres de fiction, qui apparaissent comme autant de laboratoires du questionnement esthétique, éthique et politique qui est le sien. Au nombre de ces dernières, son roman *The Hungry Tide*, traduit en français sous le titre *Le Pays des Marées*, occupe une place particulière. Publié en 2004, il marque l’irruption de la question écologique comme problème central dans son œuvre, tout en proposant de celle-ci un traitement plus mélancolique que ses autres romans. L’enjeu y est moins l’invention d’une forme romanesque apte à saisir la crise dans sa dimension globale, comme c’est le cas par exemple dans la « trilogie de l’Ibis », que la représentation des multiples formes de perte qui l’accompagnent. Celle-ci engage, en retour, une interrogation sur les pouvoirs de la littérature face au deuil écologique, et sur leurs possibles limites. D’emblée, le texte se place de fait sous le signe de la perte et de la disparition. Par le choix de son cadre spatial, d’abord, puisque l’action romanesque se déroule dans `la réserve des Sundarbans `_, territoire de mangroves situé à la frontière de l’Inde et du Bangladesh et menacé par la montée des eaux qu’entraîne le réchauffement climatique. Cet space à la fois vulnérable et dangereux constitue le personnage principal du roman, et c’est là que se croisent, à la faveur d’une narration polyphonique entrelaçant les points de vue et les temporalités, trois figures centrales : Piya, une jeune cétologue américaine d’origine indienne souhaitant étudier une espèce rare de dauphin d’eau douce, en voie de disparition ; Kanai, un traducteur cultivé venu récupérer les carnets de son oncle défunt ; et Fokir, un pêcheur local dont la connaissance intime du territoire est d’une aide précieuse à la jeune scientifique. La quête menée par cette dernière la conduit à se confronter à de multiples formes de disparition : celle du territoire lui-même, mais aussi d’autres espèces animales en voie de disparition (notamment le tigre du Bengale, dont la présence hante le roman) ainsi que d’un épisode occulté de l’histoire postcoloniale indienne : `le massacre de Marichjhapi `_, survenu en 1979, lorsque des réfugiés bengalis furent violemment expulsés de la région, au nom de la protection de la réserve naturelle. La représentation de cet entrelacement de pertes (écologiques, humaines et mémorielles) fait de ce roman un point de départ idéal pour réfléchir à ce que peut (ou non) la littérature face aux extinctions de masse et aux nouvelles formes de deuil écologique. Mobiliser les apports des `*extinction studies* `_ peut nous aider à distinguer trois fonctions de l’œuvre, qui en circonscrivent `la valeur éco-éthique `_. La première est d’ordre épistémique, et touche à la connaissance de l’extinction qu’élabore et transmet la littérature. Celle-ci ne se confond pas avec le discours scientifique ou avec le discours militant, même si la présence du personnage de Piya, la jeune cétologue, permet d’intégrer dans le roman les éléments d’un savoir scientifique, et de les vulgariser. Elle se présente plutôt comme une `connaissance située `_, produite par la mise en récit de la perte, et d’emblée dotée d’une dimension affective et éthique. Cette connaissance porte aussi, de façon réflexive, sur les formes et sur les conditions du savoir écologique, la confrontation entre Fokir et Piya permettant de mettre en regard et de faire dialoguer leurs perspectives réciproques, l’une théorique et l’autre pratique, qui résulte de la fréquentation quotidienne des lieux. Tout en faisant apparaître la complémentarité de ces deux perspectives, le roman en brouille les lignes de partage : il rend sensibles les affects qui animent la quête scientifique (le sentiment d’émerveillement provoqué par la confrontation à la multiplicité des formes de vie, mais également le chagrin suscité par l’imminence de leur disparition) tout en revalorisant le discours de Fokir comme source d’une connaissance légitime sur l’extinction, déhiérarchisant ainsi les formes de savoir. Cette fonction épistémique est indissociable d’une fonction éthique, puisque le roman ne se contente pas de produire une connaissance sur l’extinction, mais en porte témoignage. Cet acte de témoignage repose sur la création d’émotions qui engagent le lecteur dans une *relation de soin* avec les formes de vie représentées : le dauphin de l’Irrawaddy, que Piya et Fokir traquent à travers la mangrove, le tigre du Bengale, source de fascination et de peur, ou encore le territoire lui-même, qui ne peut être séparé des êtres qui l’habitent et en dépendent. Ces affects sont moins suscités par des disparitions singulières, que le roman isolerait comme autant d’événements exceptionnels ou hors norme, que par celle de tout un tissu de relations entre espèces humaines et non humaines, ce que traduit narrativement l’entrelacement des temporalités géologiques, historiques et événementielles. Significativement, celui-ci ne conduit à aucune forme de résolution simple ou de projection utopique vers le futur. Le roman refuse la tentation de la consolation, confrontant le lecteur à une perte présentée comme en partie irréparable, même s’il pose aussi la question des façons de sauver ce qui peut encore l’être. De ce point de vue, la troisième et dernière fonction de l’œuvre est d’ordre politique : elle tient à la façon dont le roman questionne les réponses apportées à la disparition et à l’extinction ainsi que les arbitrages qui les sous-tendent. C’est sans doute ici que l’épisode historique du massacre de Marichjhapi, reconstitué par les carnets de l’oncle de Kanai, joue un rôle central. En rappelant que les réfugiés bengalis furent expulsés du territoire et parfois tués au nom de la protection de la réserve naturelle, le roman fait apparaître la portée politique de toute décision de conservation : protéger certaines formes de vie implique souvent implicitement d’en sacrifier d’autres. Mais comment déterminer et hiérarchiser la valeur des vies ? Véritable `laboratoire des cas de conscience `_, l’œuvre offre de ce dilemme un traitement ouvert, sans prétendre le trancher définitivement. À une résolution didactique, il préfère une approche polyphonique : ainsi l’opposition conflictuelle entre `la perspective écocentrée de Piya `_, qui revendique de prêter une égale attention aux vies humaines et non humaines, et celle de Kanai, davantage sensible aux souffrances des populations locales, ne conduit-elle à aucune réconciliation facile. Et c’est peut-être là que réside l’un des principaux apports du roman à la réflexion éthique et politique : dans sa capacité non pas tant à résoudre les dilemmes de l’extinction qu’à en explorer la complexité, en rendant visible le coût moral de chaque choix et sa portée tragique. `Aline Lebel `_ (:ref:`ses notices `)