.. meta:: :DC.creator: Kathia Huynh et Aimée-Luce Ponza :orphan: .. index:: single: Bénédicte Muller, La Tête sur mes épaules .. _benedicte-muller-la-tete-sur-mes-epaules: =============== Bénédicte Muller, *La Tête sur mes épaules* =============== Atrabile, 2025. :ref:`Corps ` ; :ref:`Enfance ` ; :ref:`Faire cas prendre soin ` ; :ref:`Inceste ` ; :ref:`Métaphore `; :ref:`Roman graphique ` ; :ref:`Transparence et secret ` ; :ref:`Fictions (recensions) ` L’édition 2025 du festival BD de Colomiers a décerné le prix « Toute première fois » à Bénédicte Muller, diplômée de la HEAR (Haute école des arts du Rhin), pour *La Tête sur mes épaules*, qui frappe par sa singularité narrative et graphique. Dès la première page, la suspension d’incrédulité est de mise : dans cet univers onirique et surréaliste, traversé d’allusions aux contes (*La Belle et la Bête* de Jean Cocteau, « La femme sans tête » de José Natividad Ic Xec), les têtes sont amovibles. C’est avec elles que Martha et sept enfants de la famille s’adonnent à la pétanque ou au bowling dans une maison gouvernée par les adultes, dont les corps immenses se montrent rarement, à l’exception du mari de la tante Valentine, dit « la grosse tête », seul adulte à venir jouer avec la troupe. La compagnie est ravie de cette attention, même si elle ne comprend pas ses colères subites et ses brusques changements d’attitude, typiques, selon les recherches en sciences humaines et sociales, des stratégies des agresseurs, qui imposent à l’interaction ses règles. La grosse tête a un don fabuleux : de sa bouche surgissent des histoires fascinantes, figurées au crayon, qui émerveillent les enfants, surtout Martha. La tête lui donne le courage de surmonter sa peur de l’eau, lui fait l’honneur de venir discuter seule à seule avec elle dans sa chambre un soir. Cette nuit-là, une catastrophe se produit : la grosse tête s’est endormie sur le lit de Martha et l’écrabouille. Elle se réveille le lendemain, le corps aplati, comme percé d’un grand cratère, et la tête, devenue gigantesque, désolidarisée de ses épaules. Depuis, Martha vit prisonnière de cette immense tête, représentée comme un halo autour d’elle, qui ne la quitte plus, même après le décès de la grosse tête, mystérieusement retrouvée morte un matin au pied des escaliers. Les enfants grandissent, hormis Martha, restée captive de cette tête qui la hante et l’entrave, jusqu’à ce qu’elle s’effondre un jour en plein milieu du salon familial. À partir de là, une foule de questions se posent à l’héroïne : que faire de cette histoire ? Comment en sortir ? Cette « fable des têtes si grosses qu’elles vous écrasent le monde impunément » raconte un cas d’inceste, suggéré avant d’être explicité dans les dernières pages (« Mais on n’écrase pas les gens ! On ne viole pas un enfant ! »). Bénédicte Muller fait sienne une image courante dans les récits d’inceste, celle de la tête, qu’on retrouve par exemple dissociée du corps dans `*Ce que Cécile sait. Journal de sortie d’inceste* de Cécile Cée `_ (p. 124). Elle reprend en outre une expression figée, « avoir la tête sur les épaules », pour en explorer les implications et les conséquences. « Ne pas avoir la tête sur les épaules », c’est, chez l’agresseur, briser la promesse de responsabilité qui lie l’adulte à l’enfant ; « perdre la tête », c’est, chez l’enfant, être dépossédé de sa raison, de ses repères et de son intégrité. Cette réappropriation personnelle des images et des expressions courantes rend compte de manière originale des mécanismes de l’inceste, entendu comme une forme de domination adulte reposant, entre autres, sur la confusion des langues de l’adulte et de l’enfant (Ferenczi, 1932), sur la psyché (et non pas seulement le corps) duquel s’exerce une violence qui n’est pas que sexuelle. À travers la grosse tête, dont la disproportion matérialise dans toute sa pesanteur l’asymétrie du rapport qu’elle instaure avec Martha, la bande dessinée propose une illustration parlante des processus d’emprise et de dissociation. Son pouvoir, la grosse tête le tient avant tout de sa bouche, métonymie de la parole, représentée dans ce qu’elle comporte d’ambigu et de pervers : elle captive et capture les enfants, soit fascinés par ses histoires, soit piégés, comme Martha, par ses discours trompeurs, dont la dangerosité, d’autant plus insidieuse qu’elle s’immisce sous le couvert du jeu, est suggérée par la succession, sur une même page, d’une bouche en forme de requin et d’un baisemain. « Les mots que d’habitude [la grosse tête] réserve à Valentine » sont adressés à Martha, happée par une bouche qui en fait « [s]on ange », « [s]a princesse », « [s]on trésor », « [s]on amour ». Avant de réaliser que « ses paroles ne sont pas solides », qu’elle a « dit n’importe quoi », Martha « avale tout ce qu’elle dit ». Par un procédé de concrétisation de l’expression figée, le trait dessinant la ligne de la bouche se confond alors avec celui d’un verre dans lequel la petite fille est montrée en train de boire ses paroles, littéralement. Autour des signifiants et des signifiés liquides qui traversent la bande dessinée, l’association d’idées surréaliste fonctionne à plein : la métaphore aqueuse entre en résonance avec l’image de la baignade, pour révéler le danger inaperçu de prime abord : ces paroles autrefois bues sont celles où à présent elle se noie. *La Tête sur mes épaules* illustre ainsi l’atteinte faite au langage, tordu, détourné par l’adulte, dans la toile duquel est piégé l’enfant. La grosse tête est également une forme aux contours très reconnaissables, qui sert la figuration imagée des conséquences de l’inceste d’une façon particulièrement inventive et pertinente. Après la nuit d’où elle sort écrasée, Martha est face à ce qu’elle dit être sa propre tête, devenue énorme. Coiffée à la manière de Martha, cette tête provoque pourtant un dérangeant sentiment d’étrange familiarité chez le lecteur. Après que la jeune fille tente en vain de la reposer sur ses épaules, cette tête perd ses cheveux : apparaît alors avec netteté le profil de l’agresseur, surimposé au personnage de Martha, coincée dans la grosse tête, dont les contours estompés et la blanche présence font office de barrière et d’isoloir la séparant du monde alentour. Cette trouvaille graphique ouvre un éventail d’interprétations : en fonction du contexte, cette tête-fantôme permet tout à la fois de figurer l’arrachement prématuré à l’enfance (la fillette n’est pas censée avoir une « grosse tête », propre aux adultes), l’emprise (montrée *via* la superposition des profils de la grosse tête et de Martha, réduite à n’avoir « rien d’autre à répondre que les mots [que la grosse tête] utilise »), la dissociation (lorsque la grosse tête l’embrasse de force, Martha « se réfugie le plus loin possible dans [s]a tête en attendant que ça passe »), le retournement de la faute, intériorisée par la victime. Lorsque Martha, plus âgée, émet l’hypothèse qu’elle pourrait ne pas être à l’origine du décalage qu’elle sent entre sa famille et elle, le dessin montre sa tête observant de l’extérieur son corps, encore prisonnier de la grosse tête. Celle-ci s’empresse de la remettre à sa place, c’est-à-dire sous son contrôle. Les pages suivantes représentent une série de Martha sans tête, enfermée dans les discours aliénants de la grosse tête, qui l’empêchent de penser par elle-même et l’enferment dans une culpabilité fabriquée de toutes pièces. Bande dessinée qui met l’inceste en image plutôt qu’en discours, *La Tête sur mes épaules* regorge de détails signifiants qu’il revient au lecteur plus ou moins informé de faire parler, au risque qu’ils lui échappent. La nuit où Martha est écrabouillée, sa lampe de chevet à visage d’oiseau recouvre ses yeux de ses ailes, trace qui inscrit dans l’image à la fois la violence et le déni de l’événement survenu sans être vu. Au fond d’une des innombrables armoires qui remplissent la maison familiale, Martha découvre une vieille chemise de nuit, trouée elle aussi d’un cratère. Interrogée, la grand-mère, dont la mère aurait, paraît-il, perdu la tête, nie et demande dans la foulée à ses petits-enfants de ranger une commode, en marmonnant ne pas avoir « besoin de faire d’histoires ». Remotivant l’expression « avoir un cadavre dans le placard », la bande dessinée lève discrètement le voile sur les secrets de familles, soigneusement gardés par des logiques d’occultation mises en œuvre par les personnages secondaires, la grand-mère et la tante Valentine en tête – silenciation (« pas de ça dans mon salon »), minimisation (« pourquoi tout ce drame Martha »), lecture guidée par des affects trompeurs (« moi j’aimais bien cet homme, il n’était pas méchant »). La piste des incesteurs multiples est d’autant plus probable qu’une case figure la grosse tête, échouée sous l’eau, entourée d’autres têtes identiques. En filigrane, *La Tête sur mes épaules* rejoint les conclusions de `Dorothée Dussy dans *Le Berceau des dominations* `_, qui montre que l’inceste arrive dans un contexte familial où il est déjà là. D’une délicatesse rare, *La Tête sur mes épaules* soulève de nombreuses interrogations, sans apporter de réponse définitive. En dehors des problématiques liées au texte ou à l’image, l’une des questions concerne le public auquel s’adresse cette œuvre, publiée chez `Atrabile `_, éditeur suisse spécialisé dans la bande dessinée alternative, sans avoir de ligne éditoriale arrêtée sur les questions d’âge du lectorat. Rehaussée par la douceur des couleurs pastel, la grande réserve avec laquelle est traité ce `sujet sensible `_, raconté à hauteur d’enfant, semble ouvrir la lecture aux jeunes lecteurs et lectrices, à qui la violence est moins montrée que suggérée. En revanche, la densité métaphorique et la pente onirique de l’histoire, qui procède par allusions, par symboles, par métonymies, exigent une certaine maturité. Interrogée à ce sujet par Aimée-Luce Ponza, doctorante à l’Université de Strasbourg, Bénédicte Muller souligne que « le format s’adresse à un public d’adolescents et d’adultes », mais que l’utilisation de codes enfantins lui permet de « raconter comment l’inceste surgit aussi dans ce genre de contexte familial et sécurisé ». Plutôt que de trancher, *La Tête sur mes épaules* accueille plusieurs publics, donc plusieurs lectures, voire co-lectures. L’autrice interroge ainsi son lectorat : Un peu comme dans la vie, tant que ce n’est pas trop tard, on ne voit pas la chose venir. Mais dans la reconstitution des faits ensuite, ou dans le livre, en revenant en arrière dans la lecture, on réalise qu’il y avait des signes qui pouvaient alerter. Et cela pose cette question qui est loin d’être évidente : à quel moment aurait-il fallu poser des limites, dire non ? `Kathia Huynh `_ (:ref:`ses notices `) & `Aimée-Luce Ponza `_