.. meta:: :DC.creator: Camille Martinerie :orphan: .. index:: single: Extraversion des savoirs .. _extraversion-des-savoirs: =============== Extraversion des savoirs =============== :ref:`Colonisation ` ; :ref:`Faire cas prendre soin ` ; :ref:`Justice ` ; :ref:`Postcolonial ` ; :ref:`Révolutions morales ` ; Depuis les années 1960, dans le champ des études africaines, de nombreux chercheurs ont analysé les effets de l’impérialisme intellectuel occidental (Ake, 1979 ; Alatas, 2000 ; Hountondji, 2009) sur la production des savoirs et, par extension, sur les représentations et rapports de pouvoir qui ont perduré après les indépendances entre nouveaux États-nations et anciens empires. Dans la filiation critique des théories marxistes du sous-développement (Rodney, 1972 ; Amin, 1990) et de la dépendance (Frank, 1967), influentes dans les années 1970, le philosophe béninois Paulin Hountondji transpose la logique centre/périphérie au domaine de la connaissance.Il théorise notamment l’extraversion du savoir et la dépendance académique qui affectent la recherche en et sur l’Afrique — un constat partagé par d’autres théoriciens des Suds globaux dans divers contextes (Alatas, 2000, 2003 ; Connell et al., 2016 ; Connell, 2020). L’extraversion : un héritage colonial ----------------- Pour Hountondji, l’extraversion désigne l’assujettissement des savoirs produits sur l’Afrique aux besoins idéologiques, théoriques et pratiques des sociétés occidentales, aujourd’hui souvent désignées comme les « Nords ». Durant la période coloniale, l’impérialisme intellectuel (Alatas, 2000) se manifestait par une division internationale du travail scientifique : un centre impérial extractif s’appropriait les données collectées dans les périphéries coloniales, réduites au rôle de terrains d’enquête. Ces données étaient ensuite théorisées dans les métropoles avant d’être renvoyées vers les colonies sous forme de cadres conceptuels destinés à y être appliqués. Au début du XX\ :sup:`e` siècle, les « études africaines », vouées à former des administrateurs coloniaux, constituent un produit direct de cette extraversion et deviennent une cible privilégiée des penseurs africains après les indépendances. À partir des années 1960, le processus d’Africanisation des savoirs — entendu comme la production d’un savoir afrocentré prenant l’expérience africaine comme point de départ — participe à un projet politique de socialisme africain : le savoir doit être produit « en Afrique, par des Africains et pour les Africains ». L’Africanisation de l’éducation et de l’économie devait ainsi contribuer à résoudre les problèmes locaux. Hountondji souligne cependant que cette « rupture » idéologique avec l’ancienne métropole s’inscrit souvent dans une continuité d’extraversion qui maintient l’Afrique dans une position périphérique dans la division internationale du travail scientifique, freine l’innovation théorique et réduit les Africains au statut « d’informateurs bornés incapables de s’élever à l’universel » (Hountondji, 1978, p. 9), souvent au profit matériel des sociétés occidentales. Au cours de sa carrière, Hountondji (1978, 1995, 1997, 2009) propose plusieurs indicateurs structurels, institutionnels et individuels pour mesurer cette extraversion. La dépendance technologique, le sous-financement des universités et des maisons d’édition africaines contraignent de nombreux chercheurs à adopter une carrière de « touristes scientifiques » afin d’accéder à de meilleures infrastructures de recherche, contribuant à une fuite des cerveaux importante. Pour y remédier, il préconise la mise en place de « contrats de solidarité » (Hountondji, 1978) entre chercheurs africains, impliquant le développement de la recherche fondamentale, des politiques de financement adaptées, des coopérations interafricaines et un examen critique des politiques scientifiques. Depuis les années 1970, le Conseil pour le Développement des Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA), basé à Dakar, a joué un rôle important dans l’organisation de collaborations entre chercheurs, bien que l’institution demeure marquée par des inégalités de genre (Hoffman, 2017). Malgré ces initiatives, des études bibliométriques récentes montrent que la recherche africaine reste fortement sous-représentée à l’échelle mondiale : la production scientifique annuelle du continent équivaudrait à celle des Pays-Bas (Adams et al., 2014 ; Dübgen et Skupien, 2019). Ces dynamiques s’inscrivent également dans les transformations du capitalisme depuis les années 1990. L’implication accrue d’acteurs internationaux, comme la Banque mondiale, et les politiques néolibérales ont fortement affecté le financement de l’enseignement supérieur dans les Suds (Hanafi, 2011). Dans de nombreux pays africains, les États ont été contraints de désinvestir ce secteur, parfois considéré comme un « luxe » dans un contexte d’austérité budgétaire (Mamdani, 2007). Si les héritages de cette division intellectuelle du travail demeurent profonds, ils ne doivent pas occulter les tentatives de reconfiguration de ces rapports de pouvoir. Plusieurs projets — africanisation, décolonisation ou hybridisation (Leibowitz, 2017) — cherchent ainsi à remettre en cause les effets de l’impérialisme intellectuel et soulèvent notamment des enjeux éthiques. Décolonisation et éthique ----------------- L’impérialisme intellectuel a contribué à produire une double injustice épistémique et cognitive. Miranda Fricker (2007) distingue deux formes d’injustice épistémique : l’injustice testimoniale — lorsque la position sociale d’un individu décrédibilise sa parole — et l’injustice herméneutique — lorsque l’expérience vécue ne peut être reconnue faute de concepts pour la nommer. Ces injustices sont liées à ce que Visvanathan (2009) appelle l’injustice cognitive : la négation de la coexistence de plusieurs systèmes de savoirs. De Sousa Santos (2016) parle à ce propos d’« épistémicide ». Face à ce constat, différentes propositions émergent pour lutter contre ces inégalités structurelles. Les partisans de la pensée décoloniale appellent à une responsabilité intellectuelle et morale des chercheurs afin d’engager une « désobéissance épistémique » (Mignolo, 2012). Sur le plan institutionnel, cela peut passer par la promotion de méthodologies autochtones (Smith, 1999 ; Bagele, 2011) ou par le développement de partenariats éthiques entre institutions du Nord et du Sud (Parker et Kingori, 2016), bien que ces initiatives se heurtent souvent à des contraintes institutionnelles, notamment l’application du modèle éthique biomédical comme référence dans les sciences sociales (Tegama et Fox, 2023). La décolonisation intellectuelle, comme tout projet scientifique, reste cependant tributaire du système qu’elle cherche à transformer. Tuck et Yang (2012) rappellent qu’elle pourrait être réduite à une simple métaphore, d’autant que ces débats sont souvent dominés par des chercheurs des Nords (Schöpf et al., 2025). De plus en plus, des chercheurs autochtones dénoncent les continuités de l’extractivisme scientifique : appropriation de savoirs locaux à des fins matérielles ou symboliques, absence de retour vers les communautés étudiées, réduction des « informateurs locaux » au statut de sources, ou encore formulation de questions de recherche depuis les Nords sans prise en compte des contextes locaux (Chalmers et Glasziou, 2009 ; Bedessem, 2018). Toutefois, l’analyse de ces inégalités n’appelle pas une lecture déterministe. Le renouvellement historiographique des études coloniales et impériales depuis la fin des années 2000 a en effet nuancé le modèle diffusionniste des sciences depuis l’Europe vers le reste du monde (Stoler et Cooper, 1997 ; Secord, 2004 ; Sivasundaram, 2010). Ces travaux montrent que les savoirs dits « coloniaux » résultent de processus complexes de co-production entre centres et périphéries, circulant au sein de réseaux impériaux multiples. Leur objet diffère cependant de celui des sociologues et philosophes des sciences : là où ces derniers analysent les effets structurels de la circulation et de la valorisation des savoirs, les historiens s’intéressent davantage aux conditions concrètes de leur production. Comprendre l’extraversion suppose ainsi d’articuler ces deux niveaux d’analyse, car c’est à leur intersection que peut se déployer un véritable programme de décolonisation intellectuelle. `Camille Martinerie `_ Bibliographie ----------------- Adams, J. *et al*. 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