.. meta:: :DC.creator: Kateryna Tarasiuk :orphan: .. index:: single: Iryna Serebriakova, Mon amour européen .. _iryna-serebriakova-mon-amour-europeen: =============== Iryna Serebriakova, *Mon amour européen* =============== :ref:`Lioubimovka ` ; :ref:`Russie ` ; :ref:`Transparence et secret ` ; :ref:`Théâtre ` ; :ref:`Ukraine `; :ref:`Fictions (recensions) ` *Mon amour européen* est une pièce documentaire écrite en 2022 par la dramaturge ukrainienne Iryna Serebriakova, qui vivait et travaillait à Kyiv avant le déclenchement, en février de la même année, de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. Elle a été mise en scène en Allemagne et en Suède. La pièce est présentée dans le cadre du festival *Écho de Lioubimovka*, dont l’édition 2025 se tient à Strasbourg, à la Pokop, en étroite collaboration avec l’Université de Strasbourg et le projet ANR ArtAtWar (ANR-24-CE54-3912-01). Elle est mise en lecture par Delphine Crubézy et interprétée par Violaine-Marine Helmbold. Le texte en français est publié aux éditions Sampizdat [1]_. ----------- « Ne pas craindre d’écouter celles et ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord » [2]_ ----------- Depuis sa première création en 2022, la pièce documentaire *Mon amour européen* d’Iryna Serebriakova a trouvé un large écho sur la scène internationale. Cette reconnaissance est d’autant plus notable que l’autrice, autodidacte, a souligné à plusieurs reprises, lors de ses interviews, ne pas avoir appris à écrire spécifiquement du théâtre documentaire et ne pas posséder de méthode particulière d’écriture. Sa démarche se résume à faire cas, puisqu’il s’agit « être silencieuse et écouter [3]_ ». Au départ, elle n’a ni thème ni personnages définis. Elle part d’abord à la rencontre des gens, en quête d’une histoire et de ses futurs personnages. Au fil du dialogue qui s’instaure entre elle et les personnes qu’elle croise, elle commence à réfléchir au fil conducteur d’un éventuel sujet de pièce et à ses personnages. C’est ainsi que naît la pièce –du dialogue avec des personnes étrangères dont l’expérience de vie interpelle la dramaturge : « D’abord, nous parlons longuement, et ensuite je peux dire que j’aimerais écrire une pièce à ce sujet, et c’est ainsi qu’elle prend forme. Mais leur accord reste toujours indispensable [4]_ ». *Mon amour européen* est donc né de conversations avec des femmes qui se sont retrouvées dans la situation de réfugiées après avoir fui l’Ukraine lors du déclenchement de la guerre d’agression russe contre le pays en février 2022. Au centre de la pièce se joue une histoire d’amour complexe, pas toujours heureuse, entre Marina, médecin devenue réfugiée à cause de la guerre, et son amoureux Christian, un homme occidental qui l’accueille chez lui et cherche à la comprendre, sans y parvenir pleinement. Dès la première lecture de la pièce, une double impression se dégage. D’un côté, nous nous identifions partiellement avec la protagoniste, irritée par la passivité des hommes européens face à la guerre et à l’accueil des réfugiées – des hommes, en quelque sorte, prisonniers de leur propre confort, au point que la guerre d’agression russe contre l’Ukraine les intimide et les épuise à distance par sa seule existence. Ils auraient préféré ne pas voir ces images sur les écrans de leurs smartphones et ne pas avoir à aider toutes ces femmes ukrainiennes et leurs enfants. D’un autre côté, il est tout à fait naturel de ne pas être d’accord avec le personnage de Marina, dont le langage semble empreint de stéréotypes. Sous l’effet de ce regard, l’histoire d’amour peut paraître banale ou triviale, relever du cliché : la déception de la rencontre réelle avec celui qui était auparavant perçu comme le prince étranger, désiré justement parce qu’il était lointain et inaccessible. Dans le discours de Marina se dessine une image de ce que serait ou représenterait l’homme occidental – passif, lâche, dépourvu d’agentivité : « Et maintenant, en vivant avec lui, j’ai vu qu’il était lâche. Qu’il était faible et radin… On peut aimer un homme cruel, mais comment aimer un lâche ? Comment baiser avec ? [5]_ ». C’est exactement ce que fait, avec intégrité, Iryna Serebriakova avec les lecteur·rices et les spectateur·rices de ses pièces : elle les confronte à des voix inconfortables, dérangeantes, parfois agaçantes, avec lesquelles on n’est pas toujours d’accord, mais qu’on prend soin d’accueillir. *Mon amour européen* a été écrit en recourant à la méthode de l’écoute attentive, centrale dans le travail d’Iryna Serebriakova : Je parle avec des gens, et souvent, je ne suis pas d’accord avec eux. Dans le cas de Marina, je partage peu de ses propos, car je ne pense pas qu’il soit juste de parler avec une telle dureté de quelqu’un – même s’il n’est pas l’homme que tu aimes, même s’il n’est pas l’amour de ta vie […] [6]_. Or, la révolte intérieure initiale que nous pouvons ressentir envers la protagoniste et ses pensées s’estompe au fil de la lecture, puisque, pour réellement saisir sa voix, il faut savoir être patient·e, silencieux·se et attentif·ve. *Mon amour européen* est en définitive une pièce très humaine, car elle nous fait percevoir un discours qui nous est peut-être lointain, étranger, voire incompréhensible, et elle nous invite à en saisir la signification. On se retrouve ainsi face à une femme qui a fui la guerre, qui peine à s’adapter à sa nouvelle vie de réfugiée – ou qui ne souhaite peut-être pas s’y adapter – et qui a laissé derrière elle toute une vie en Ukraine : La guerre rend tout le monde très compact […]. Tu as une vie, un appartement, des livres, des choses. Beaucoup de choses. Et puis la guerre arrive, tu dois partir – et il s’avère que la plupart de ces choses, tu n’en as pas vraiment besoin. Que tu peux faire tenir tout ce dont tu as besoin dans une seule valise [7]_. Cette histoire se modifie sous nos yeux lorsqu’on l’écoute attentivement : en temps de crise, il est naturel d’avoir peur, d’être désorientée, perdue, de chercher sur qui s’appuyer et de se sentir frustrée quand nos attentes ne sont pas satisfaites. Il est également compréhensible d’éprouver de la colère. En somme, c’est une pièce sur les possibles de l’empathie, sur la sollicitude humaine en période de désespoir total, et sur la capacité des êtres humains à se soucier de l’autre – ou, parfois, à ne pas en être capables, ce qui relève de notre condition. La pièce porte également un discours féministe. Ce n’est pas un hasard si le personnage masculin reste silencieux, muet : il n’a littéralement pas de voix dans la pièce. Comme le souligne la dramaturge : « J’ai eu des mises en scène où il est présent sur scène, mais il reste assis en silence pendant tout le spectacle. C’était un choix délibéré, parce que c’est elle qui a une voix [8]_ ». Et c’est rare, en effet, qu’un personnage féminin, dans une situation aussi précaire que la sienne, conserve la parole – une parole très critique tout au long de la pièce envers son bien-aimé. Elle ne garde pas le silence et ne se réfugie pas dans sa désorientation. Elle parle haut et fort, s’exprime, même si ses propos peuvent parfois sembler déplacés. Elle devient agente et déconstruit ainsi l’image de la femme réfugiée comme victime docile et silencieuse. En fin de compte, comme l’a souligné Iryna Serebriakova, la protagoniste « aborde des sujets essentiels dans ses paroles [9]_ ». On peut avoir une opinion très différente sur ces sujets, mais la pièce *Mon amour européen* démontre qu’il est toujours nécessaire d’en parler, ne serait-ce que pour être pris en considération. La pièce s’achève sur une fin ouverte, en soi encourageante, qui laisse présager une issue heureuse : Marina ne part pas — on ne la laisse pas partir —, car elle a été entendue par ces hommes européens, infantiles et passifs. `Kateryna Tarasiuk `_ Cette notice est initialement une préface à l’édition française de *Mon amour européen* et a été publiée avec de mineures modifications, avec l’autorisation de l’éditeur. .. [1] Cette pièce faisait initialement partie d’une autre pièce, *Le Jeu des généraux*, écrite également en 2022. *Le Jeu des généraux* a été présenté dans le cadre du programme « Dramaturgie contre la guerre » du festival Lioubimovka 2023. Le texte a été traduit en français par l’autrice elle-même et relu par le chercheur, directeur de l’édition Sampizdat, et traducteur Antoine Nicolle. .. [2] « Не нужно бояться слушать тех, с кем мы не согласны », Anastasia Solmina, « “Quand j’écris des pièces, cela m’aide de me taire et d’écouter” : Entretien avec Iryna Serebriakova sur le théâtre documentaire, la confiance et les voix qu’il ne faut pas perdre », Site du festival *Lioubimovka*, le 9 avril 2025, [en ligne], URL : https://lubimovka.art/blog/523 (consulté le 25 octobre 2025). Ma traduction. .. [3] Anastasia Solmina, « “Quand j’écris des pièces, cela m’aide de me taire et d’écouter” : Entretien avec Iryna Serebriakova sur le théâtre documentaire, la confiance et les voix qu’il ne faut pas perdre », *op. cit.*. .. [4] Сначала мы долго общаемся, говорим, говорим, а потом я могу сказать, что хотела бы написать об этом пьесу — и так она рождается. Но это всегда происходит с их согласия. », Entretien privé avec Iryna Serebriakova, le 9 octobre 2025. Ma traduction. .. [5] « Я общаюсь с людьми, и часто я с ними не согласна. В данном случае я не разделяю многие её тезисы, потому что не считаю уместным так резко высказываться о комто, даже если этот человек не был твоим любимым мужчиной или не был любовью всей твоей жизни […] », Entretien privé avec l’autrice le 9 octobre 2025. Ma traduction. .. [6] Iryna Serebriakova, *Mon amour européen*, Paris, Sampizdat, 2025. Traduit par l’autrice, revue par Antoine Nicolle, p. 32. .. [7] *ibid.*., p. 26. .. [8] « Были постановки, где он присутствует на сцене, но весь спектакль сидит молча. Это было сделано намеренно, потому что у неё есть голос. », Entretien privé avec Iryna Serebriakova, le 9 octobre 2025. Ma traduction. .. [9] « Она касается важных вещей в своих высказываниях. », *ibid.*. Ma traduction.