.. meta:: :DC.creator: Violaine Boyer :orphan: .. index:: single: Lecture sensible ou sensitivity reading .. _lecture-sensible-ou-sensitivity-reading: =============== Lecture sensible ou *sensitivity reading* =============== :ref:`#MeToo ` ; :ref:`Appropriation culturelle `: :ref:`Faire cas prendre soin ` ; :ref:`Violence ` ; :ref:`Savoirs situés ` En France, l’examen des descriptions de personnages issus de minorités ethniques, sexuelles et culturelles pour éviter les stéréotypes offensants pour les minorités (personnes de couleur, LGBTQIA+, personnes porteuses d’un handicap, etc.) reste une pratique encore peu répandue. Pourtant, en l’espace de quelques années, cette pratique éditoriale connue d’abord sous le nom de *sensitivity reading*, plus rarement sous ceux de *cultural consultant* ou *diversity editor*, est devenue incontournable dans le monde anglophone. Une pratique proche de la lecture sensible est celle du « déminage éditorial », qui peut s’apparenter à une forme d’autocensure, puisqu’il s’agit pour l’éditeur de retirer de son produit certains éléments qui pourraient donner lieu à des poursuites légales. Magaly Lhotel, avocate au barreau de Paris et spécialiste du droit de la propriété intellectuelle, se penche sur cette question : « L’autocensure ne laisse pas de traces : elle annule. Ce qui est autocensuré n’a jamais existé » (Emmanuel Pierrat, *le Livre noir de la censure*, Paris, Seuil, 2008, p. 63-64). Exercé par l’éditeur, notamment, cet effacement avant publication aurait deux objectifs : d’une part, éviter l’interdiction pure et simple de l’œuvre, car « l’interdiction, par essence, ne fait pas vendre » (*ibid.*, p. 65) ; d’autre part, éviter la condamnation à supprimer un passage, car ce serait « la mort de l’œuvre » telle que l’auteur ou l’autrice l’a composée et imaginée (*ibid.*). Pour l’éditeur, « il est donc vital de déjouer l’interdiction, mais aussi toute action en justice, quelle que soit l’issue ». Le *sensitivity reading* a connu un essor rapide dans le monde anglo-saxon. Ce phénomène est perçu par certains comme un retour de la censure, tandis que d’autres le jugent indispensable pour sensibiliser un milieu souvent dominé par des préjugés racistes, sexistes ou homophobes. Certains professionnels insistent sur la différence entre déminage éditorial (qui supprime certains éléments du texte pour des raisons commerciales et légales) et lecture sensible qui vise à ajouter de la représentativité dans les textes. Initialement limité à la littérature « jeune adulte », un secteur régulièrement sujet à de vives discussions sur les réseaux sociaux, le *sensitivity reading* s’est étendu après la publication en 2020 d’ *American Dirt* de Jeanine Cummins. Ce roman retrace la fuite d’une libraire mexicaine et de son fils, menacés par les cartels, vers les États-Unis. Soutenu par des écrivains de renom, il était pressenti pour devenir l’un des best-sellers de l’année. Cependant, à sa sortie, le livre suscite une controverse d’une ampleur sans précédent. En effet, des auteurs et critiques d’origine latino-américaine, en plein débat sur l’appropriation culturelle, reprochent à Jeanine Cummins, Américaine née en Espagne, de simplifier la question de l’immigration latina, d’exploiter la souffrance des migrants et de donner une image caricaturale du Mexique. La polémique, née sur Twitter, s’étend rapidement aux grands quotidiens américains. La tournée de promotion est annulée et l’éditeur présente ses excuses. L’ouvrage, vendu à 1,5 million d’exemplaires, a vu son image ternie par la polémique. Désormais, au moindre doute sur un aspect du livre qui pourrait créer un débat, tous les éditeurs anglophones font appel à des *sensitivity readers* (Clémentine Goldszal, « Censure ou progrès ? Les “sensitivity readers”, qui traquent les préjugés ethniques et sexuels dans les livres, émergent dans l’édition en France », *Le Monde*, 15 janvier 2023). Aux États-Unis, les agences spécialisées se sont multipliées. En France, les lecteurs sensibles sont des travailleurs pour la plupart indépendants, souvent peu payés, au mot ou au nombre de pages. S’instaurant eux-mêmes dans cette fonction, certains utilisent des blogs pour se faire connaître en tant que tel. C’est notamment le cas de Laura Nsafou, une autrice engagée qui s’intéresse à la consolidation d’une littérature afropéenne et à la visibilité des littératures afro sur son blog Mrs Roots. Il faut attendre le jeudi 9 novembre 2023 pour voir la pratique consacrée en France, puisque l’écrivaine québécoise Kev Lambert reçoit le prix Médicis pour *Que notre joie demeure*, roman publié en août 2023 par les éditions du Nouvel Attila. Elle avait déjà remporté le prix Décembre en octobre de la même année pour ce livre racontant l’histoire d’une architecte soudainement accusée de chasser les pauvres de Montréal. Dès la sortie de son roman, son éditeur avait alimenté une polémique dans les milieux littéraires, en révélant que Kev Lambert avait eu recours aux services d’une lectrice sensible pour vérifier la crédibilité culturelle d’un personnage d’origine haïtienne. L’écrivain français Nicolas Mathieu dénonce vivement la pratique sur les réseaux sociaux. Kev Lambert explique alors : « La fiction a charrié pendant des années de nombreux stéréotypes grossiers sur les personnages minoritaires […] Or, je voulais qu’il y ait une forme de justesse dans ma manière de l’écrire. » Il avait fait appel à Chloé Savoie-Bernard, une poétesse d’origine québécoise et haïtienne, pour relire son manuscrit. « Le point de vue de Chloé m’a permis d’amplifier mon personnage, de l’enrichir, d’explorer des zones que je ne m’autorisais pas moi-même à explorer. C’est presque l’inverse d’une censure » (Valentin Etancelin, « Kevin Lambert décroche le prix Médicis 2023, n’en déplaise aux détracteurs des “sensitivity readers” », *Le Huffington Post*, 9 novembre 2023). Ainsi, dans un contexte où les réseaux sociaux amplifient les réactions publiques, les controverses autour de certains passages de livres peuvent rapidement affecter la réputation des éditeurs. La lecture sensible sert donc de barrière préventive pour réduire ces risques. En ajoutant cette étape dans le processus éditorial, les éditeurs tentent de minimiser les critiques publiques tout en renforçant la confiance des lecteurs. La lecture sensible permet également d’éviter des stéréotypes et des erreurs culturelles en intégrant des perspectives variées dans les œuvres littéraires. En faisant appel à des lecteurs appartenant aux groupes représentés, les éditeurs s’assurent que les personnages et les contextes sont authentiques et respectueux de la sensibilité des lecteurs, des cultures ou perspectives représentées. Cette approche de la lecture sensible vise à promouvoir une meilleure compréhension interculturelle, en permettant au public d’accéder à des récits justes et représentatifs. En encourageant les auteurs à travailler avec des lecteurs issus de cultures et milieux différents, la lecture sensible favorise un dialogue qui enrichit l’œuvre en contribuant à une narration qui incite les lecteurs à découvrir des points de vue et expériences moins connus, favorisant ainsi la tolérance et l’empathie. Il ne faut pas non plus oublier la dimension économique pour les maisons d’édition les plus importantes ; mettre en avant la pratique de la lecture sensible comme étape du processus éditorial est l’assurance d’une bonne presse et donc de ventes. Malgré ces avantages incontestables, beaucoup critiquent ce phénomène. C’est le cas de l’Américaine Lionel Shriver, soixante-cinq ans, autrice de dix-sept romans dont en 2003 le best-seller *Il faut qu’on parle de Kevin*. Connue pour son opposition aux efforts en faveur de l’inclusivité et de la diversification des écrivains et des personnages de fiction dans le milieu littéraire, elle a déclaré : « Si l’on a peur de marcher sur les pieds des gens, on ne danse pas ! » Pour elle, c’est bien de la peur d’affronter la colère des réseaux sociaux et les appels au boycott que vient l’attention accrue aux questions d’intolérance affichée par les éditeurs partisans de la lecture sensible. Elle met ainsi en garde contre le risque de voir les écrivains limiter leur créativité par peur d’être accusé d’intolérance (cité dans Goldszal, art. cit.). La crainte de déplaire peut ainsi pousser à modifier des textes pour les rendre plus neutres, diminuant ainsi leur authenticité. Cette pression peut réduire la capacité de la littérature à poser des questions sociétales dérangeantes. Également, il ne faut pas oublier qu’un auteur peut être étranger à une culture ou une communauté et néanmoins parvenir à en parler respectueusement par le pouvoir de l’imitation et de l’imagination. Cette réalité est notamment rappelée par James O. Young et Susan Haley dans leur article « “Nothing Comes from Nowhere”: Reflections on Cultural Appropriation as the Representation of Other Cultures » tiré de l’ouvrage *The Ethics of Cultural Appropriation* (Blackwell Publishing, 2012). Violaine Boyer