.. meta:: :DC.creator: Aline Lebel :orphan: .. index:: single: Point de vue non humain .. _point-de-vue-non-humain: =============== Point de vue non humain =============== :ref:`Anthropologie ` ; :ref:`Anthropocène ` ; :ref:`Empathie ` ; :ref:`Faire cas prendre soin ` ; :ref:`Humanités environnementales ` ; :ref:`Transparence et secret ` Dans son roman *Le Parlement de l’eau*, publié en 2025 aux éditions Cambourakis, la romancière française Wendy Delorme donne voix aux entités aquatiques menacées par la crise climatique (Fleuves, Mers, Océans ou Marais…), afin de « retisser les liens rompus entre l’espèce humaine et le vivant ». Ce projet d’écriture incarne exemplairement la vocation revendiquée par une part importante de la littérature contemporaine, qui en faisant cas du point de vue des « non humains », entend nous inciter à en prendre soin. Mais en vue d’examiner plus précisément ce qu’elle implique sur le plan éthique et politique, il convient de revenir sur les origines et les significations de ce concept. C’est à l’anthropologie contemporaine des « non modernes » (Descola, 2011) et aux travaux de chercheur·euses comme Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro, Anna Tsing ou Marilyn Strathern, que revient sans doute le crédit de l’avoir introduit dans le débat intellectuel. La volonté de penser les « non humains » naît chez ces derniers d’un constat simple. Les couples conceptuels qui fondent l’ontologie « naturaliste » (Descola, 2005) de l’Occident moderne — à savoir l’opposition entre nature et culture, réalité et pensée, matière et idéalité — sont inaptes à décrire les cosmologies autres (qu’elles soient animiques, totémiques ou analogiques), où le cadre « naturel » est loin d’être pensé comme le réceptacle passif de l’action humaine. D’où la nécessité, afin de décoloniser la pensée et de situer les outils de l’anthropologie, de « repeupler » les sciences humaines et sociales (Houdart et Thiery, 2011), en en réformant le cadre théorique. Cela passe par la réappropriation, entre autres, des outils de la sociologie pragmatique et des *sciences studies*, ou encore de la théorie de l’acteur-réseau, portée notamment par Bruno Latour. Celle-ci permet en effet de substituer à la question de ce que *sont* les existants une interrogation sur ce qu’ils *font*, rendant possible la prise de conscience que l’*agency* — la « puissance d’agir » (Latour, 2015) — n’est pas propre aux humains. Il faut insister sur le caractère hétéroclite de la catégorie ainsi forgée. Le concept de « non humain », qui regroupe tous les actants autres que nous, ne renvoie pas en effet aux seuls vivants (les animaux, les végétaux, les microbes…), dont un philosophe comme Baptiste Morizot `s’est efforcé de penser la spécificité `_. Il s’applique aussi bien aux divinités qu’aux objets techniques ou aux œuvres artistiques, voire même à certains concepts, c’est-à-dire aussi bien à des existants visibles qu’invisibles, fabriqués par l’humain ou le précédant de longue date sur Terre. Au-delà de cette diversité, le point commun des travaux qui leur sont consacrés réside toutefois dans la volonté de ne plus faire des relations entre humains le seul objet des sciences humaines et sociales, mais de prendre en compte ces autres puissances d’agir, avec lesquelles nous entrons également en interaction. Or, si cette proposition théorique constitue le potentiel point de départ d’une révolution non seulement morale, mais aussi politique et juridique (Aïdan & Bourcier, 2021), c’est qu’elle prend une signification nouvelle à l’ère de :ref:`l’Anthropocène `. Dans Face à Gaïa, Bruno Latour associe ainsi la crise climatique à la possible et nécessaire prise de conscience de l’*agency* de la Terre. Jusque-là simple décor, celle-ci semble se révolter contre l’agir anthropique : c’est « l’irruption de Gaïa », que marquent des événements globaux et catastrophiques comme les grands feux, les inondations ou encore la pandémie de Covid 19, envisagée par le philosophe Patrice Maniglier comme « une manifestation de la Terre » (Maniglier, 2021, p. 86). Ce vocabulaire de la révélation et de l’événement court peut-être le risque d’écraser la complexité historique (`les historiens Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher ont bien montré que l’irruption était plutôt un retour, après une brève éclipse de la sensibilité `_.) Il a toutefois l’avantage pragmatique de mettre l’accent sur la spécificité du contexte qui est le nôtre. Il apparaît en effet comme d’autant plus urgent de se rendre sensible à la puissance d’agir — et, pourrait-on ajouter, à la puissance de pâtir — des non-humains que ceux-ci sont plus menacés que jamais par nos actions. D’où la nécessité éthique, politique et juridique de leur donner une voix et de représenter leur point de vue, ce qui implique en retour un travail de médiation. C’est ici que l’apport des études littéraires, nourries par la théorie éthique, apparaît comme le plus fécond. Si une intercession semble nécessaire pour doter de voix les entités non-humaines, c’est parce que celles-ci en sont par définition dépourvues. Mais qui donc a la légitimité et la capacité de les « représenter », au sens à la fois théâtral et politique du terme ? La littérature et les arts disposent pour cela des moyens de la fiction, et notamment de la figure de la prosopopée, qui permet de faire parler les êtres morts, absents ou inanimés. Mais la revendication de cette fonction éthique et politique, qui conduit à réaffirmer la puissance de la littérature, n’est pas non plus sans risques. Donner voix aux non humains (et plus spécifiquement aux entités de Nature, prioritairement concernées par la crise climatique) suppose en effet un effort préalable d’ :ref:`empathie ` et d’interprétation, voire de fabrication, puisque ceux-ci sont « sans voix » au sens le plus littéral du terme. Comment s’assurer de ne pas « parler pour » ces autres-que-nous ? Comment faire la part entre les bons et les mauvais usages de l’autorité que confère cette voix à celui ou à celle qui s’en prétend le dépositaire ? On reconnait dans ces questionnements le legs des études subalternes, et notamment des travaux que `la théoricienne postcoloniale Gayatri Spivak a consacrés aux enjeux éthiques et politiques du porte-parolat `_ (Spivak, 1985). L’une des pistes de réponse possibles, et qu’il faudrait creuser davantage, est peut-être à chercher dans des alternatives possibles au paradigme de la « voix », qui n’est pas un strict équivalent de la notion de « point de vue ». Si la mise en voix des entités non humaines joue un rôle majeur dans la littérature française et francophone contemporaine, des narrations animales `d’Eric Chevillard `_ (2020) et de `Tristan Garcia `_ (2010) au roman *Héliosphéra* de Wilfried N’Sondé (2021), qui raconte l’histoire d’un couple de planctons, la littérature dispose de bien d’autres moyens pour créer l’empathie. Elle peut, par exemple, parier sur le silence plutôt que sur la parole (Imhoff et Quirós, 2022) : sur son éloquence mais aussi sur son ambiguïté, c’est-à-dire sur sa capacité à résister à la volonté d’appropriation qui sous-tend parfois l’effort d’empathie. `Aline Lebel `_ (:ref:`ses notices `) Bibliographie ---------------------- Géraldine Aïdan et Danièle Bourcier (dir.), *Humain non-humain : repenser l’intériorité du sujet de droit*, Paris La Défense, LGDJ, 2021. Philippe Descola, *Par-delà nature et culture*, Paris, Gallimard, 2005. Vinciane Desprets, *Habiter en oiseau*, Arles, Éditions Actes Sud, 2019. Sophie Houdart et Olivier Thiery, *Humains, non-humains : comment repeupler les sciences sociales*, Paris, La Découverte, 2011. Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, *Qui parle ? (pour les non-humains)*, Paris, Presses universitaires de France, 2022. Bruno Latour, *Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique*, Paris, La Découverte, 1991. Bruno Latour, *Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique*, Paris, La Découverte, 2015. Patrice Maniglier, *Le Philosophe, la Terre et le virus : Bruno Latour expliqué par l’actualité*, Paris, Les liens qui libèrent, 2021. Olivier Remaud, *Penser comme un iceberg*, Arles, Actes Sud, 2020. Gayatri Spivak, *Les Subalternes peuvent-elles parler ?*, trad. Jérôme Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2020. Charles Stépanoff, *Attachements : enquête sur nos liens au-delà de l’humain*, Paris, La Découverte, 2024. Marilyn Strathern, *Partial Connections*, Walnut Creek, AltaMira press, 2004. Anna Lowenhaupt Tsing, *Le Champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme*, trad. Philippe Pignarre, Paris, La Découverte, 2017 (2015). Eduardo Viveiros de Castro, *Métaphysiques cannibales : lignes d’anthropologie post-structurale*, Paris, Presses universitaires de France, 2009.