.. meta:: :DC.creator: Kathia Huynh :orphan: .. index:: single: Que lisent-elles ? Livres et lectures dans quelques récits d’inceste (titres, chiffres, statistiques) .. _que-lisent-elles: =============== Que lisent-elles ? Livres et lectures dans quelques récits d’inceste (titres, chiffres, statistiques) =============== :ref:`#MeToo ` ; :ref:`Autrice ` ; :ref:`Bibliothérapies ` ; :ref:`Faire cas prendre soin ` ; :ref:`Inceste ` ; :ref:`Interdisciplinarité ` ; :ref:`Révolutions morales ` ; :ref:`Triage ` ; :ref:`Témoignage ` ; :ref:`Violence ` ; :ref:`Violences sexuelles ` Dans les `récits d’inceste contemporains `_, une tendance s’observe : une très grande place est accordée à des livres et à des lectures de toutes sortes (littérature de fiction et de témoignage, psychanalyse, anthropologie, sociologie, philosophie, enquête, etc.), inscrits en texte et/ou dans le paratexte sous des formes diverses (allusions génériques, mentions de titres ou d’auteurs, citations, résumés, commentaires, dessins). Que ces objets et ces scènes aient une importance n’est certes pas étonnant. Variante du récit de soi, le récit d’inceste emprunte une partie de son dispositif énonciatif et narratif à la tradition autobiographique, de surcroît revue depuis les années 2010 par la pratique autothéorique, nourrie par l’interdisciplinarité et la transmédialité (Fournier, 2021). Tandis que l’autobiographie fait la part belle à la rencontre avec les livres dans la construction de la personnalité, voire de la figure auctoriale, l’autothéorie fait du commentaire un ressort constitutif de l’écriture réflexive et de l’analyse de l’expérience intime, ainsi hissée à la hauteur du théorique et du politique. Cette notice n’a pas prétention à renouveler l’approche poétique ou conceptuelle des rapports qu’entretiennent les formes du récit personnel au livre et à la lecture. Plus modestement et plus concrètement, elle entend rendre visible l’ampleur prise par la figuration explicite de la lecture et rendre compte de la nature et de la diversité des livres mentionnés (titres, genres, disciplines) dans une perspective statistique et à partir d’un corpus limité. Celui-ci se compose de neuf titres parus entre 1986 et 2025, jugés représentatifs, car mettant les livres et leurs lectures au centre de leur démarche d’écriture. On retient donc, dans l’ordre chronologique de la publication : le témoignage *Le Viol du silence* [*VS*] d’Eva Thomas (1986), l’enquête autobiographique *La Fabrique des pervers* [*FP*] de Sophie Chauveau (2011), le roman autobiographique *Ce qui est monstrueux est normal* [*CMN*] de Céline Lapertot (2019), l’essai-témoignage *Ou peut-être une nuit* [*OPUN*] de Charlotte Pudlowski (2021), le témoignage *Triste tigre* [*TT*] de Neige Sinno (2023), l’essai *De grandes dents. Enquête sur un petit malentendu* [*GD*] de Lucile Novat (août 2024), la bande-dessinée autobiographique *Ce que Cécile sait. Journal de sortie d’inceste* [*CCS*] de Cécile Cée (septembre 2024), le roman poétique *Tout brûler* [*TB*] de Lucile de Pesloüan (novembre 2024) et le récit d’inspiration autobiographique *L’Hospitalité au démon* [*HD*] de Constantin Alexandrakis (janvier 2025) [1]_. Ce texte se donne pour but de faire émerger : 1. la diversité, notamment interdisciplinaire, des ouvrages mentionnés dans les récits d’inceste ; 2. l’évolution des titres et des supports suivant les transformations de la société et des mentalités, l’apparition de nouvelles technologies et la parution de nouvelles ressources à exploiter ; 3. des références et des corpus partagés, notamment des livres réapparaissant au fil des œuvres, qui témoigneraient ou joueraient le rôle d’une révolution morale ; 4. des titres-*hapax* ou des tendances particulières, liés aux sensibilités individuelles, aux parcours (privé, sociologique, professionnel) ou au projet (personnel, littéraire, social, politique) des auteur·ices ; 5. le rôle assigné aux livres, à la lecture, voire à la littérature, tel qu’il se dessine à travers le choix des œuvres, leur insertion, leur utilisation en texte et dans le paratexte ; 6. la construction d’une expertise sur l’inceste dans des récits parfois construits comme des bibliographies, qui livrent autant une expérience qu’un savoir sur l’inceste. Avant d’exposer nos résultats, il convient d’expliciter notre méthode de tri, en précisant que d’autres critères de sélection auraient abouti à mettre en lumière des phénomènes différents. En premier lieu, nous avons fait le choix de n’intégrer que les livres et les lectures explicitement nommés ou évoqués dans le texte ou le paratexte, en excluant, pour des raisons de lisibilité, les chansons (*L’Aigle noir* de Barbara), les entretiens oraux (nombreux dans *La Fabrique des pervers* et *Ou peut-être une nuit*) ainsi que les films de fiction ou documentaire (*The War Zone* de Tim Roth, *Twin Peaks* de David Lynch, *Leaving Neverland* de Dan Reed), par ailleurs souvent présents. Sans doute faudrait-il d’ailleurs plutôt parler, sur le modèle de l’« effet-personnage » introduit par Vincent Jouve (Jouve, 1998) ou de l’« effet optique », l’« effet sonore » ou l’« effet de position » théorisés par Gilles Deleuze (Deleuze, 1969), d’« effet-livre » et d’« effet-lecture » : la mention construit un effet de présence, sans qu’il soit possible de vérifier ou de prouver que l’activité de lecture ait effectivement eu lieu. Plus que la réalité d’un livre ou d’une lecture, c’est la trace d’un livre, le geste d’une lecture, qu’il importe de faire percevoir, de signaler et d’inscrire comme tels. Aussi avons-nous intégré les allusions et les mentions (de titres, d’auteur·ice·s, de genres), les citations, les résumés, les commentaires et les dessins de livres et de lectures, notamment sous une forme hyperonymique (par exemple « je mange des livres, je dévore les mots des autres, l’histoire des autres », *VS*, p. 132). Ont en revanche été écartées toutes les formes d’analogie, car elles mettent l’accent moins sur l’*activité* que sur un *mode* de lecture, qui opère un rapprochement entre le monde de référence et l’univers livresque, ou une *culture* littéraire, qui ne renseigne pas forcément sur une lecture. N’ont pas non plus été prises en compte les phénomènes d’intertextualité implicite (par exemple la réécriture de *À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie* d’Hervé Guibert dans *L’Inceste* de Christine Angot, 1999), qui valorisent moins le livre et la lecture (d’ailleurs souvent occultés) que l’exercice stylistique (côté auteur·ice) et l’activité de déchiffrement/de reconnaissance (côté lecteur·ice). Nous avons ensuite, pour construire les graphiques joints à cette notice, décidé de ne comptabiliser qu’une fois les œuvres mentionnées, dans l’objectif de dresser un panorama de la diversité des livres et des lectures, plutôt que de rendre compte des proportions, même si nous ferons quelques commentaires à ce sujet. Deux données ne seront ainsi pas rendues directement visibles par nos graphiques statistiques : la récurrence (à la fois interne et transversale) de certains livres ou auteur·ices ; l’espace plus ou moins important réservé à la mention de tel ou tel livre, qu’il aurait été possible de mesurer en comptant par exemple le nombre de signes, de lignes ou de pages réservé à son traitement. Mais cette méthode comporte aussi ses limites : la longueur d’une citation n’est pas forcément révélatrice de son importance. Il faut enfin avouer les limites de nos compétences en programmation informatique. Le repérage et la recension ont été faites manuellement, la totalité des textes n’étant pas numérisés et en libre accès : des références ont donc pu nous échapper. Nous espérons néanmoins que les modélisations réalisées permettront de visualiser des phénomènes décrits et interprétés dans cette notice. Cela étant posé, voici quelques observations, pistes et résultats qui pourront servir de base pour de futurs chantiers de recherche. Les récits d’inceste du corpus comptent entre une vingtaine (*TB, CMN*) et une centaine de mentions (*HD*), la plupart se situant entre 40 et 80 (*VS, FP, OPUN, TT, GD, CCS*). De plus, six textes sur neuf (à l’exception de *FP*, *CMN* et *HD*) ajoutent une bibliographie ou des notes en fin d’ouvrage. Cependant, tous les livres intégrés au corps du texte ne sont pas toujours répertoriés et, inversement, les livres indiqués en bibliographie n’apparaissent pas nécessairement en texte. « Les principaux livres qui m’ont accompagnée », titre donné par Eva Thomas à sa bibliographie, fait ainsi apparaître tous les « livres-ressources » : ceux dont elle se sert comme matériaux pour écrire, mais aussi ceux qui lui ont donné la force d’écrire. Le cas de Tout brûler est également intéressant. À l’exception de *La Fabrique des pervers* de Sophie Chauveau et d’ *Ou peut-être une nuit* de Charlotte Pudlowski, le récit comporte peu de mentions explicites de récits d’inceste et même de livres en général, pour préférer les hyperonymes (« je relis je relis je relis / je laisse les autrices les poétesses les essayistes / les anthropologues les psychologues / me persuader du positif de cette fuite / je relis je relis je relis », *TB*, p. 117). Les « remerciements » finaux en revanche font nommément apparaître les « autrices, poétesses, anthropologues qui [l’]ont guidée pendant l’écriture » (*TB*, p. 143), qui toutes écrivent sur le sujet des violences sexistes, sexuelles et incestueuses. *Tout brûler* apparaît ainsi comme un creuset d’inspirations qui se confondent en un discours nouveau, mais à qui il est néanmoins fait hommage et crédit. La bibliographie des récits d’inceste est profondément interdisciplinaire, comme le montrent les `graphiques adjoints `_ à cette notice. On peut faire à partir de là une série d’observations. La majorité des occurrences relèvent des domaines de la littérature, des sciences humaines et sociales, psychanalyse en tête, même s’il faut d’emblée signaler les difficultés soulevées par l’identification de livres peu connus ou non réédités, et la classification de textes hybrides, au croisement des disciplines. Pour trancher, nous nous sommes appuyée sur les classements offerts par les bibliothèques et sur la répartition en collection opérée par les maisons d’édition. Les références varient en nature et en proportion d’abord en fonction des individus et des époques. D’une part, la classe sociale, la formation et la profession des auteur·ice·s influencent les corpus de prédilection : institutrice et psychopédagogue formée dans une pension religieuse catholique, Eva Thomas convoque des psychanalystes et cite les écritures sacrées ; nées dans des familles bourgeoises, Sophie Chauveau et Charlotte Pudlowski partagent des références littéraires et philosophiques classiques ; victime d’un père médecin, Cécile Cée lit des ouvrages sur les médecins tortionnaires ; les écrivaines ayant fait des études de lettres et qui, pour certaines, sont devenues enseignantes, présentent un pourcentage - plus élevé - de mentions littéraires, cohérentes avec leur cursus scolaire ou leur champ de spécialité (des classiques chez Céline Lapertot, de la littérature américaine et hispanophone chez Neige Sinno, les contes chez Lucile Novat) ; les autrices ayant eu une expérience conflictuelle ou violente avec la psychanalyse, racontée dans leur livre (Eva Thomas, Cécile Cée), auront tendance à réinvestir ce champ disciplinaire, et à faire jouer, contre les théories freudiennes, des références et des écoles critiques (Marie Balmary, Jeffrey Moussaief Masson, Bruno Clavier, Muriel Salmona, Paul-Claude Racamier). D’autre part, observer ces graphiques dans une perspective historique permet de mesurer deux changements de taille survenus entre 1986 et 2025. D’un côté, des articles, des enquêtes, des statistiques, des rapports (notamment celui de la Ciivise paru en 2023) apparaissent parmi les références *lues*. En effet, malgré la visibilité donnée au sujet par le sondage Ipsos « Face à l’inceste » réalisé en 2010, les chiffres et les sources commencent à être accessibles au grand public après 2021 surtout, alors que Sophie Chauveau et Charlotte Pudlowski, dont les enquêtes sont antérieures ou contemporaines à #MeToo, racontent qu’elles devaient chercher des spécialistes avec lesquels s’entretenir à l’oral (ce qui n’a donc pas été intégré au décompte). Les graphiques font ainsi apparaître l’accessibilité accrue du savoir sur l’inceste, qu’on peut sans doute relier à la visibilité sociale qu’acquiert le sujet dès 1986, mais que renforcent #MeToo et les réseaux sociaux. De secret qu’il était, l’inceste gagne en transparence. D’un autre côté, on remarque que la proportion prise par les autobiographies et les témoignages augmente assez nettement. La littérature sur l’inceste bascule d'un paradigme fictionnel, dominant jusqu’à la fin du XX\ :sup:`e` siècle, vers un paradigme testimonial, aujourd’hui majoritaire. En 1986, au moment où Eva Thomas lit et écrit, la représentation de l’inceste était en effet surtout prise en charge par des romans (*If I should die before I wake* de Michelle Morris, *L’Intérimaire* de Brigitte Lozerech), parfois autobiographiques. Aussi l’autrice ne trouve-t-elle d’équivalent à ce qu’elle vit que dans des témoignages d’anciennes anorexiques (Sheila Macleod, *The Art of Starvation: an Adolescence Observed*) ou de rescapés des camps de concentration (Bruno Bettelheim, *Le Cœur conscient*). L’impression que les situations extrêmes (la torture chez Cécile Cée, la Shoah, l’esclavage, la guerre d’Algérie, les exactions commises par le régime de Pinochet chez Neige Sinno, le calvaire concentrationnaire vécu par Primo Levi chez Charlotte Pudlowski) permettent de comprendre quelque chose de sa propre expérience ne disparaît pas, et ces témoignages sont toujours lus pour leur capacité à donner accès aux états-limites. Mais les autobiographies et les témoignages de victimes de violences sexuelles et d’inceste, en croissance exponentielle depuis *Le Consentement* de Vanessa Springora (2020) et *La Familia Grande* de Camille Kouchner (2021), apparaissent de plus en plus comme des textes capitaux dans la prise de conscience individuelle (Cécile Cée), l’entreprise de compréhension (Charlotte Pudlowski, Constantin Alexandrakis) et la recherche de soutien contre le déni familial et institutionnel (Lucile de Pesloüan), non sans soulever une certaine méfiance, voire un rejet (comme le dit Neige Sinno dans la préface rédigée pour Alexandrakis : « Je ne suis pas attirée par les textes qui traitent de ces sujets, je suis même rebutée par eux […] », HD, p. 9). Les graphiques donnent corps à l’ampleur du phénomène #MeToo, de la publication de *La Familia Grande* et de la création de #MeTooInceste dans son versant éditorial (l’augmentation des témoignages parus sur support papier) mais aussi numérique : tweets, forums, témoignages en ligne font leur apparition chez Charlotte Pudlowski. Ils prennent en outre une place massive chez Constantin Alexandrakis, qui, pour cartographier ce qu’il appelle le « Grand Continent des Violences Sexuelles », juxtapose pêle-mêle des noms de personnes réelles, de personnages fictifs, des prénoms communs inassignables et ce qui ressemble à des pseudos, intégrés au décompte dans la mesure où ils participent de l’« effet de lecture » : Lecteurs, lectrices, vous commencez à le savoir, la Dark Tentative de Bon Père de Famille a l’ambition de cartographier le Grand Continent des Violences Sexuelles. Elle pense faire plus ou moins territoire commun avec Flavie Flament, Andrea Dworkin, Vanessa Spingora, Roger, Johana, Cassandra, Traci Lords, Mylène, Anna, Jévin, Caajilia, Audrey, Ayshea, Jean, Sainte Edurtreg, Elisha, Soleil de Décembre, Christophe Tison, Kharoll-Ann, Séni, Silence Silence, Medhi, Sonia, Ko’, Anne, Yeemine, Lylia, Jimmy, Karen Mudfer, Barbara, Mallory Millet, Lena Dunham, Brenda b., Ice Sexy Queen, Missy Elliot, Romy, Opale Essence, Lilith Tender, I’m a mess, MxArtémis, Mélody, Cyberpute, Lux in Tenebris, Sister of Sin, Laurenarde, Diane, Frank Demules, Renate Langer, Dolores Haze, Vaillante, et Evdokia » (*HD*, p. 124) Dans les récits d’inceste, « faire territoire commun », c’est aussi, dans une certaine mesure, avoir un corpus commun, comme le montre le schéma (fig. 10). L’expérience partagée de l’inceste, et plus largement de la violence, conduit les victimes (directes ou indirectes) à fréquenter le corpus scientifique similaire pour comprendre et expliquer ce qu’ils ont vécu, ou pour déconstruire les discours qui induisent une violence seconde, engendrée par la manière dont est reçue et traitée la révélation des faits. En tête des références communes les plus citées (par cinq œuvres du corpus, c’est-à-dire plus de la moitié) se trouvent le neurologue et psychanalyste Sándor Ferenczi connu pour *La Confusion de langue entre les adultes et l’enfant* (1932) [cité par *VS, FP, OPUN, CCS, HD*], l’ancien directeur des archives Freud Jeffrey Moussaief Masson, auteur de *The Assault on Truth: Freud’s Suppression of the Seduction Theory* (1984, traduit en 1992 par *Le Réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction* puis en 2012 par *Enquête aux archives Freud, des abus réels aux pseudo-fantasmes*) [cité par *VS, FP, OPUN, CCS, HD*] et l’anthropologue Dorothée Dussy, autrice du *Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste* (publiée en 2013 mais rééditée chez Pocket en 2021, ce qui a diffusé sa thèse jusqu’alors relativement confidentielle et difficile d’accès) [citée par *OPUN, TT, GD, TB, CCS*, sachant qu’il était impossible ou très difficile pour Eva Thomas et Céline Lapertot de connaître ses travaux]. Il n’est pas anodin que les récits d’inceste consultent, citent et résument des travaux qui adoptent un angle critique face à la psychanalyse freudienne ou à l’anthropologie lévi-straussienne, largement connues du grand public : les théories du fantasme et du tabou sont invalidées par l’expérience des autrices, qui fondent leur témoignage sur une base scientifique visant à autoriser leur contestation, accréditer et généraliser leur vécu, réinscrit dans des logiques récurrentes et systémiques. D’isolé ou d’anormal qu’il semblait être, leur cas devient ainsi représentatif et exemplaire. En ce qui concerne les références communes plus spécifiquement littéraires, quelques remarques peuvent être faites. Les phénomènes de réapparition sont d’abord moins marqués, même pour des textes qu’on croirait attendus. *Lolita* de Nabokov n’est par exemple cité que trois fois [*NS, LN, HD*], même si les commentaires quantitativement importants dont le roman et sa réception font l’objet lui accordent, il est vrai, une place de premier plan. La recension fait en outre apparaître des récurrences plus inattendues mais parlantes : la nouvelle « La lettre volée » d’Edgar Allan Poe revient deux fois [*VS, FP*] (trois si l’on ajoute *La Familia Grande*), tant la révélation finale (le moins caché est le plus invisible, la transparence assure le secret) et le contenu de l’intrigue (la recherche d’une preuve qui se trouve sous son nez) deviennent emblématiques de la logique et de la structure de l’inceste, qui se commet au vu et au su de tou·te·s. À partir de 2021, un mécanisme s’accentue : les autrices de récits d’inceste lisent et citent celles qui les précèdent. Sophie Chauveau est citée dans trois œuvres sur sept [*TB, CCS, HD*], Charlotte Pudlowski dans quatre œuvres sur cinq [*TT, GD, TB, CCS*], Neige Sinno dans trois œuvres sur quatre [*GD, TB, CCS*]. Hors corpus, Christine Angot est mentionnée dans cinq œuvres [OPUN, TT, TB, CCS, HD] et Camille Kouchner dans quatre [*OPUN, TT, TB, CCS*]. Deux remarques s’imposent. D’une part, les récits d’inceste mettent en place une pratique d’intertextualité à valeur de :ref:`reconnaissance `, dans un double sens cognitif (l’identification) et moral (la gratitude). D’autre part, Céline Lapertot et Constantin Alexandrakis se maintiennent à l’écart de ce mouvement collectif pour des raisons néanmoins distinctes. Publié en 2019, donc avant la révolution morale et éditoriale soulevée par *La Familia Grande*, le livre de Céline Lapertot ne cite aucun récit d’inceste sans doute parce qu’il dépeint une trajectoire de résilience où la protagoniste, pour reprendre les mots de Neige Sinno, est « *sauvée par la littérature* » (*TT*, p. 200). L’absence d’intertextualité spécifiquement liée à la question de l’inceste s’explique ainsi non seulement par le contexte social et éditorial, mais aussi par le projet narratif de l’autrice, fondé sur une confiance thérapeutique et mythique en la littérature, peu représentée ailleurs dans le corpus. Constantin Alexandrakis, qui publie *L’Hospitalité au démon* début 2025, n’est pas dans la même situation temporelle. Tout en bénéficiant de l’appel d’air créé par ses prédécesseuses, il fait le choix de ne citer presque aucun récit du corpus quasi contemporain ou du moins proche – même *Triste tigre* de Neige Sinno, qui signe pourtant la préface –, pour privilégier des autrices d’une génération antérieure (Sophie Chauveau, Christine Angot, qui commence sa carrière au début des années 2000), des autobiographies et des témoignages moins fréquemment évoqués, comme *Heartbreak: The Political Memoir of a Feminist Militant* d’Andrea Dworkin (2002), *La Consolation* de Flavie Flament (2016) ou *Un si long silence* de Sarah Abitbol (2020), ainsi que des témoignages en ligne anonymes ou pseudonymisés. Pour expliquer ce relatif isolement intertextuel, trois hypothèses pourraient être avancées. Premièrement, il est possible que le protagoniste, violé durant son adolescence par un ami de la famille qu’il connaît depuis ses trois ou six ans (*HD*, p. 33), estime que sa situation relève de la pédocriminalité, plus largement que de l’inceste. Ce serait donc plutôt en ce sens qu’il dirigerait ses lectures. Néanmoins, cette piste ne tient pas tout à fait face à la représentation relativement importante d’une littérature informative et scientifique sur l’inceste (Jeffrey Moussaief Masson, Françoise Héritier, Sándor Ferenczi, *Être parent après l’inceste* de Sandrine Apers et Isabelle Aubry), quant à elle partagée avec d’autres autrices du corpus. C’est donc la littérature testimoniale sur l’inceste en particulier qui fait l’objet d’une mise à l’écart. Il faut alors se demander, deuxième hypothèse, si le genre de l’auteur (seul homme de notre corpus, les témoignages écrits par des hommes étant de toute façon moins nombreux dans l’absolu) peut jouer, même si cette piste est appelée à être nuancée par la place centrale qu’occupe la figure de l’essayiste féministe radicale Andrea Dworkin, une « alliée » (*HD*, p. 57) à laquelle le protagoniste s’identifie. Il est donc possible, troisième proposition, qu’Alexandrakis, qui dit dans un entretien accordé au journal *Le Monde* le 8 janvier 2025 craindre « d’être fixé comme un écrivain-témoignant » (appréhension qui rappelle la « hantise » de Neige Sinno, celle « d’exister dans la littérature non pas par [s]on écriture, mais par [s]on sujet », *TT*, p. 102), manifeste son *ethos* de singularité en tirant ses références hors d’un corpus testimonial qui au contraire affiche, par ses références, une communauté d’expérience dépassant le cadre de l’individu. Cette démarche intertextuelle, certes littéraire, est aussi, chez les autrices du corpus, politique. La recension des livres et des lectures fait ainsi surgir différentes manières de « faire territoire commun », en délimitant son extension, ses contours et ses consœurs. `Kathia Huynh `_ (:ref:`ses notices `) .. [1] Notre corpus étant majoritairement constitué d’œuvres écrites par des femmes, nous avons choisi de genrer le titre de cette notice au féminin. Pour ne pas minorer cette réalité à la fois éditoriale et sociale, nous emploierons régulièrement un féminin de majorité, ou l’écriture inclusive. Bibliographie ---------------------- Gilles Deleuze, *Logique du sens*, Paris, Éditions de Minuit, 1969. Lauren Fournier, *Autotheory as Feminist Practice in Art, Writing, and Criticism*, Cambridge, MIT Press, 2021. Vincent Jouve, *L’Effet-personnage dans le roman*, Paris, PUF, 1998. A télécharger ------------------- Huynh Kathia et Meyer Suzel, "Que lisent-elles", graphiques fi. 1 - fig. 10, `à télécharger sur le dépôt Huma-Num du Lethictionnaire `_