Aleksandra Ksenofontova, En ligne récemment (conversations téléphoniques)#

traduit du russe par Elena Gordienko, 2024.

Lioubimovka ; Russie ; Transparence et secret ; Théâtre ; Ukraine ; Fictions (recensions)

Le théâtre russe post-2022 est très souvent caractérisé par une thématique, le conflit entre les générations, et un trait formel, la référence aux réseaux sociaux et aux médias de communication devenus indispensables en situation d’exil. La pièce courte d’Alexandra Ksenofontova En ligne récemment s’inscrit dans cet horizon : le texte retrace la trajectoire d’une jeune fille russe qu’on identifie comme une Gen Z typique puisqu’elle nous confie à l’orée du texte que son dernier été paisible était en 2021 et qu’elle avait alors 21 ans. De la génération Y, elle a les attributs : elle voyage en Europe, elle est pendue à son smartphone, elle se dispute avec sa mère, plus conservatrice, à qui elle cache qu’elle est bisexuelle. Mais la guerre donne à tout cet attirail générationnel un tour très différent, que la pièce met habilement en valeur.

Le texte met en effet en scène un coming of age mélancolique qui se fait sous le signe d’une rupture familiale, civique et personnelle. L’âge de 21 ans correspond grosso modo en Russie à l’entrée dans la vie active après les études (on entre à l’université à 17 ans). Mais chez la protagoniste, cette chronologie est perturbée non seulement par le machisme de la société russe (elle travaille dans un musée d’art contemporain où elle est l’objet de violences sexistes), mais aussi par l’entrée en guerre. La jeune femme décide alors de quitter le pays pour poursuivre ailleurs ses études – en France, en l’occurrence, comme l’autrice de la pièce. Cet exil politique à bas bruit – son émigration a officiellement un motif académique – la rend étrangère à tout ce qui faisait son milieu d’origine : elle est quittée par sa compagne et se rend compte que celle-ci la trompait ; elle se dispute de manière croissante avec sa mère, qui soutient des positions nationalistes, l’incite à se marier et à être fière d’être Russe, prédisant aux différents pays d’accueil de sa fille (Estonie, France) qu’ils seront bientôt des colonies conquises triomphalement par l’armée ; ses amies partent parfois plus loin encore, comme cette proche exilée aux États-Unis et qui doit jongler avec le décalage horaire pour joindre la protagoniste.

Cet univers de référence qui se dilate, entre Russie, Europe et Amérique, et ces liens qui se distendent, la pièce les révèle en reproduisant les différents modes de conversation utilisés – téléphone, Skype, fil Whatsapp. Mais là où ils pourraient apparaître comme des instruments pour conserver le contact, ils font en réalité obstacle : les interlocuteurs ne répondent pas, en raison de défaillances de micro ou parce qu’il n’y a rien à objecter à une mère endoctrinée par la chaîne d’État russe, ou bien la communication ne peut s’établir tant les personnages sont, à proprement parler, loin les uns des autres. L’omniprésence des télécommunications met donc en relief un dysfonctionnement profond du langage : la première expérience d’adulte de la jeune fille se situe lors de son passage de la frontière russe et de son bref séjour en Estonie, où elle n’ose adresser la parole à personne de peur qu’on découvre qu’elle est russe ; lorsqu’elle contacte ses proches depuis la France, les conversations s’étiolent, portent rarement sur les véritables sujets qui préoccupent la protagoniste, dont les pensées sont réduites à une voix off poétique mais privée de toute interlocution. En témoigne le fait que si la guerre est à l’origine de la situation de départ de la pièce, le mot lui-même y est à peine prononcé.

On pourrait reprocher à la pièce de ne produire qu’un écho extrêmement affaibli du conflit : loin du bruit et de la fureur des combats, tout est littéralement filtré par la distance et les écrans de télé ou de smartphone. Mais c’est pour mieux rendre tangible l’effacement symbolique d’un personnage qui, en raison de la guerre, quitte tout, mais sans espoir de rien trouver. Toujours présente dans la pièce, la protagoniste n’est en réalité pas en mesure de parler et elle n’est plus vraiment là, ce que traduit le titre « En ligne récemment » : au terme de ces quelques scènes, il ne reste d’elle que des traces numériques fragmentaires et fugaces.

Victoire Feuillebois