Andrea Oberhuber, Faire œuvre à deux. Le Livre surréaliste au féminin#

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2024.

Corps ; Féminisme ; Recherche-création ; Recension

Faire œuvre à deux. Le Livre surréaliste au féminin d’Andrea Oberhuber est paru en 2023 aux Presses Universitaires de Montréal et en 2024 aux Presses Universitaires de Rennes. Andrea Oberhuber y poursuit son exploration des pratiques de créations féminines surréalistes [1] en se penchant sur des œuvres hybrides d’autrices et artistes (Claude Cahun, Marcel Moore, Lise Deharme, Leonor Fini, Leonora Carrington, Unica Zürn, Valentine Penrose) entre 1930 et 1975. Ces œuvres sont hybrides à deux titres, comme le rappelle l’introduction de l’ouvrage : elles procèdent d’une démarche collaborative entre une autrice et un ou une artiste, et elles sont intermédiales, puisqu’elles mélangent créations textuelles et graphiques. Andrea Oberhuber entreprend d’étudier la spécificité du Livre surréaliste au féminin, « objet monstrueux [qui] lance un défi à la conception traditionnelle de ce qu’est un livre » (p. 307), qu’elle trouve, au terme d’une étude extrêmement riche et documentée, dans une « esthétique de l’entre-deux » (p. 309), à laquelle s’associe une éthique, celle du « partage comme philosophie de création et de vie » (p. 312). L’ouvrage d’Andrea Oberhuber contribue ainsi à enrichir les connaissances sur la place des autrices dans la création occidentale, en rendant visibles des corpus oubliés, et en mettant en avant des manières de créer peu connues.

Un corpus longtemps invisibilisé#

Le point de départ d’Andrea Oberhuber est un constat d’invisibilisation des œuvres surréalistes hybrides et féminines qui n’ont reçu que peu d’attention de la critique littéraire ou artistique, à l’exception des travaux d’Hélène Marquié [2] et de Marie Blancard [3], portant sur les liens entre les œuvres graphiques, la danse et la littérature dans les créations de plusieurs des artistes étudiées par Andrea Oberhuber. L’essai entend combler cette lacune en s’appuyant sur dix cas de figure emblématiques, analysés selon trois modalités de collaboration : la « collaboration au féminin », la « collaboration mixte » et la « dualité ». La première partie est ainsi consacrée aux collaborations strictement féminines. Elle s’ouvre sur Aveux non avenus (1930) de Claude Cahun (Lucy Schwob) et Marcel Moore (Suzanne Malherbe), œuvre fondatrice qui unit texte et photomontage et dans laquelle Andrea Oberhuber lit l’affirmation d’un « singulier pluriel » (p. 43), expression empruntée à Claude Cahun qui mine l’idéal romantique du créateur solitaire. L’analyse se poursuit au sujet des créations de Lise Deharme et de Claude Cahun dans Le Cœur de Pic, puis Leonor Fini dans Le Poids d’un oiseau. La deuxième partie examine les collaborations mixtes, notamment les dyades formées autour de Max Ernst : La Maison de la Peur et La Dame ovale avec Leonora Carrington, Oiseaux en péril avec Dorothea Tanning. Andrea Oberhuber interroge la parité créatrice au sein du couple et la façon dont les femmes y font entendre leur propre voix. La troisième partie, consacrée à la « dualité créatrice », réunit des figures d’autrices qui sont aussi des artistes, qui articulent leur création autour d’un double interne : Unica Zürn dans Hexentexte, Valentine Penrose dans Dons des féminines, Leonor Fini dans son Livre.

Le Livre surréaliste comme objet théorique#

Andrea Oberhuber refuse de traiter ces œuvres comme de simples « livres illustrés » ou des « livres d’artiste » ordinaires : le Livre surréaliste, qualifié par Louis Aragon de « livre unique » (p. 13), constitue un objet à part entière dont la singularité tient à l’irréductibilité du dialogue texte/image. Ce dialogue ne relève pas d’une fonction ancillaire et purement illustrative de l’image : comme dans l’album, celle-ci peut précéder le propos, l’interrompre ou le contredire [4]. Les formats sont variables, les types d’images non codifiés, et les sens du lecteur ou de la lectrice, vue et toucher, sont sollicités ensemble. Pour rendre compte de cette complexité, Andrea Oberhuber s’appuie sur deux néologismes, qui renouvellent les outils d’analyse de l’intermédialité : la « lecture-spectature » (p. 14) désigne le mode de réception croisée que requiert le livre surréaliste, selon lequel le lecteur doit simultanément lire et regarder, dans un va-et-vient constant entre les deux démarches, et la « tactilecture » (ibid.), qui désigne l’appréhension physique du livre-objet (format, papier, reliure) par un lecteur qui en est aussi spectateur.

La collaboration féminine surréaliste : une pratique créative et éthique#

L’originalité du travail d’Andrea Oberhuber se situe aussi dans le fait de montrer qu’au-delà du sujet choisi, les modalités de la pratique créative engagent une éthique de la création : la collaboration féminine n’est alors pas surprenante puisqu’elle tend à faire de la marginalité des autrices et artistes un levier d’invention, qu’elles vont chercher dans le partage et la « relationalité » (p. 316). Cette pratique créative aboutit à une mise à distance de la figure de l’auteur solitaire occidental (p. 311). Sans constituer pour autant un groupe organisé au sein d’un mouvement artistique précis, les créatrices étudiées par Andrea Oberhuber forment une communauté parfois virtuelle et diachronique, pour qui le livre lui-même devient un espace de rencontre. Ces autrices et artistes ont investi les procédés surréalistes (collages, pastiches, photocollages, pointe sèche, etc.) tout en les réorientant vers une réécriture de figures féminines mythiques, hybrides, érotiquement transgressives, une exploration du fantomatique et du fantasme et une insurrection du moi. La collaboration artistique féminine y est l’illustration des capacités des créatrices à se ressaisir de leur agentivité dans un système qui les éloigne de la possibilité de créer, ou les subordonne aux pratiques des hommes créateurs (et on sait que les femmes surréalistes furent, à ce titre, particulièrement exposées à ces mécanismes de domination).

Corps du texte et lecture corporelle : les voies de la recherche-création#

L’expérience de lecture de l’ouvrage d’Andrea Oberhuber est en outre immersive, presque mimétique de celle du livre surréaliste étudié, marquée par le dialogue entre texte et images reproduites, et par le choix qu’à le lecteur ou la lectrice de déterminer son propre parcours de lecture. Elle rappelle la démarche déjà entamée dans Corps de papier, ou encore les expositions et productions en ligne qu’Andrea Oberhuber a curatées. On y perçoit l’attention sans cesse renouvelée de la chercheuse pour l’expérience corporelle que nous faisons du livre et du texte, et le souci de proposer à son lecteur ou sa lectrice une analyse savante qui est aussi créative et incarnée. Au-delà de sa grande érudition et de sa très belle plume, Faire œuvre à deux est donc un ouvrage novateur en ceci qu’il contribue à enrichir nos connaissances littéraires et artistiques sur le surréalisme au féminin tout en interrogeant nos façons de faire œuvre au sein de la critique et de la recherche littéraire.

Anne-Claire Marpeau