Art & Santé : des univers distincts ?#
Notice parue initialement dans La lettre du CEERE, n° 183.
Faire cas prendre soin ; Humanités médicales ; Care ; Médecine ; Recension
Les 33e Rencontres Santé-société Georges Canguilhem, organisées par EuroCos Humanisme et Santé, se sont déroulées à Strasbourg début octobre 2024, avec pour thème : Art & Santé : Regards croisés. Un questionnement vaste amorçait ces rencontres, qui n’entendaient pas évaluer ou défendre l’art-thérapie pour produire un discours publicitaire et lénifiant : les pratiques artistiques promues dans les institutions de soin sont-elles un cache-misère, ou un ingrédient majeur mais encore méconnu des pratiques de care ? Sont-elles le signe du recul d’autres propositions, le recours à l’art se substituant au secours religieux (le curé remplacé par le clown) ? Doivent-elles alerter sur la solitude à laquelle les malades sont livrés ? Témoignent-elles de la nécessité de faire des pauses dans un monde en accélération ?
Les regards croisés étaient ceux de sociologues, philosophes, artistes, chercheurs, soignants, historiens. Que l’art puisse être un catalyseur de guérison ou de bien-être, nul n’en doute, même si les défenseurs d’une art-thérapie « labellisée » peinent à fournir les preuves qu’on requiert généralement pour les médicaments. Les pratiques artistiques proposées dans différents contextes (il a été question de maladies neuro-dégénératives et cardio-vasculaires, mais aussi de la cancérologie ou de la psychiatrie) sont parfois passives (visites muséales, écoute de la musique), parfois actives (le tango au service de la rééducation des troubles de la marche) et même productives (créations littéraires). Mais elles sont aussi spontanées : au sujet de Carlo Zinelli (figure majeure de l’art brut) ou d’Antonin Artaud, on a discuté des rapports intimes entre les souffrances psychiques et l’expression artistique.
La littérature (goûtée ou produite) permet d’enrichir le récit de l’expérience vécue, de lui accorder une place de choix, alors qu’elle peine à être entendue dans les lieux de soins. On entrevoit la dissociation de la maladie et du malade, qui devient problématique lorsque la médecine préoccupée de combattre la première oublie de soutenir et d’accompagner celui qui l’affronte, et c’est l’art alors (par exemple les tableaux de Doré ou Delacroix sur Virgile et Dante aux enfers) qui peut rappeler le soignant à son devoir moral et l’aider à imaginer d’autres perspectives dans l’éducation thérapeutique que l’activité physique ou la nutrition équilibrée.
Les aspirations de l’humain souffrant sont plus vastes que le seul soulagement des symptômes. On est alors en droit de se demander si l’art est une médecine complémentaire, et si oui, comment se fait-il que les besoins d’art semblent si pressants aujourd’hui ? Quelques hypothèses ont été soulevées. L’activité tarifée, la communication réduite, l’abandon relatif des rencontres en chair et en os au profit d’interactions numériques, le discrédit de la clinique au profit des technologies de précision, laissent un vide. Quelle place est laissée aujourd’hui à la recherche de sens, à l’expression de ses émotions, au récit de son expérience vécue ? On comprend l’attraction vers les forums de discussion, les médecines alternatives, les activités de support orientées vers le bien-être…
Les historiens nous ont rappelé que l’art et la médecine étaient autrement intriqués dans les siècles modernes (du XVIe au XVIIIe), une époque antérieure au développement de la médecine expérimentale. Les représentations savantes du corps mettent en valeur son intégration dans la nature, alors que la contemplation iconographique vise à atténuer les souffrances que l’on ne sait pas soigner efficacement. Certes, les neuroscientifiques nous apprennent aujourd’hui comment l’écoute de la musique — dont on savait qu’elle adoucit les mœurs – agit sur le cerveau, mais on peine à croire qu’il suffirait d’administrer quelques minutes de Bach pour remplacer une rencontre humaine.
L’art donne accès à ce qui précède toute forme abstraite et conceptuelle. Il nous ramène au cœur des choses, au noyau intime de notre expérience. L’esthétique est la connaissance sensible. C’est pourquoi il conviendrait aussi, dans nos pratiques soignantes, d’intégrer cette dimension de nos actes, gestes et paroles. Prenons simplement un exemple, celui de l’annonce d’une maladie. Les protocoles d’annonce sont comme une partition qui reste à interpréter – au sens musical — de manière unique et singulière, car l’auditeur est chaque fois renouvelé. Cela nécessite un acte de création et c’est l’auditeur malade qui donne sa valeur à ce qui est dit, par son approbation ou au contraire par son refus, si le médecin a saboté son exécution. On pourrait dire alors d’une interprétation qu’elle est bonne si elle a pour conséquences une augmentation de la puissance d’agir du malade. Symétriquement, une mauvaise interprétation est une interprétation qui fige le malade, le sidère, l’attriste au-delà de ce que le contenu de l’information est supposé produire comme effet. Le tact dans la rencontre clinique, c’est cette espèce de délicatesse dans les gestes techniques et les paroles prononcées qui vise une certaine beauté, laquelle ne prétend pas tromper, mais se refuse à ajouter à la souffrance de la maladie la douleur d’une rencontre manquée.
Jean-Christophe Weber (ses notices)
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