Cécile Vaissié, Face à Marioupol. Deux siècles de littérature russe#

Rennes, PUR, coll. « Épures », 2024.

Transparence et secret

La ville ukrainienne de Marioupol est devenue depuis 2022 l’un des symboles de la violence du conflit mené par la Russie sur le territoire de l’Ukraine. Située dans l’oblast’ de Donetsk, mais dans une zone non contrôlée par les séparatistes après la première attaque russe de 2014, elle a constitué dès l’invasion totale de l’Ukraine le 24 février 2022 un but de guerre prioritaire pour l’armée russe, en quête d’une ouverture vers la mer d’Azov. Le pilonnage de la ville a été intense et a causé la destruction totale ou partielle de 90% des bâtiments, avec des pertes humaines impossibles à chiffrer. Plusieurs lieux en portent les stigmates, mais ont aussi été des sites d’affrontements discursifs : ainsi, l’usine métallurgique Azovstal, rappel de l’importance stratégique de ce grand port industriel, est devenue un lieu de résistance du régiment Azov de l’armée ukrainienne qui s’y est terré pendant de longues semaines – mais durant tout le siège de l’usine, où étaient retranchés des combattants et leurs familles, les médias russes ont présenté ce bataillon comme un groupuscule fasciste, faisant de la conquête de cet important site industriel une étape de la « dénazification » qui dans le discours russe légitime l’agression du voisin. Le bombardement de la maternité de la ville le 10 mars 2022 [1] a quant à lui donné lieu à la première grande accusation de fake news de la part de la télévision russe, contrôlée par le Kremlin, où les journalistes ont tenté de démontrer que les images de parturientes et de jeunes accouchées évacuées en urgence n’étaient pas authentiques et relevaient d’une manipulation fomentée par Kiev. Enfin, le théâtre de Marioupol, l’un des plus célèbres d’Ukraine, a été ciblé par une attaque le 16 mars 2022, alors que jusqu’à 1200 civils y auraient trouvé refuge – de 300 à 600 d’entre eux n’ont pas survécu aux obus : aujourd’hui, le théâtre de cette ville occupée fait l’objet d’une reconstruction grandiose, derrière une bâche où figurent des portraits géants de Pouchkine, Tolstoï et Dostoïevski.

C’est assez dire que Marioupol n’est pas uniquement le site d’un scandale moral : ce lieu est l’incarnation d’une profonde interrogation sur les rapports entre art et éthique. Si même un théâtre rempli de civils ne peut être considéré comme un refuge, à quoi sert encore la culture en temps de guerre ? Le fait même que cette attaque se soit produite ne montre-t-il pas que l’art n’est pas un rempart contre la violence, puisqu’une nation qui s’enorgueillit d’être lettrée n’hésite pas à commettre des crimes de guerre ? L’utilisation de cette grande bâche à la gloire de la littérature russe ne démasque-t-elle pas la manière dont la Russie s’appuie sur son capital culturel [2] – pour justifier sa politique d’expansion et en dissimuler les traces sanglantes ? Le toponyme s’est transformé, comme Auschwitz à l’époque d’Adorno, en nœud d’une réflexion sur la possibilité de la culture en contexte de violence extrême : le poète Dmitri Guertchikov publie sur sa chaîne un poème où il demande « la poésie est-elle possible / après Marioupol [3] », tandis que les Pussy Riot commencent leur chanson « Maman, éteins la télé » par une référence aux « cris de Marioupol ». La littérature et la critique russes contemporaines se déploient ainsi sous le signe de « l’après-Marioupol [4] ».

La professeure d’études russes Cécile Vaissié propose au contraire de positionner « face à Marioupol », « deux siècles de littérature russe », qui d’après elle apportent une réponse à ce débat moral – ou à un débat moral, puisque l’ouvrage repose en réalité sur un certain syllogisme : la question posée par les événements de Marioupol est autant de savoir ce qu’on peut faire faire à la littérature en contexte de guerre que d’examiner une responsabilité de la littérature classique dans la généalogie de la violence russe, responsabilité que l’autrice, délaissant la première question, conteste. Celle-ci entreprend dès lors pour dédouaner la culture russe accusée de retracer l’histoire de la littérature dite moderne, c’est-à-dire « qui commence avec Pouchkine » (p. 17) : si ce début glorieux est contesté par beaucoup de spécialistes, pour qui il renvoie à une simple mythologie du génie romantique, Vaissié le réintroduit comme borne liminale dans la mesure où il permet de construire une histoire de la littérature russe comme force oppositionnelle d’une part et d’autre part comme corpus de réflexions éthiques. En effet, la mort prématurée du poète en 1837 dans un duel d’ordre privé est souvent interprétée comme résultant d’une persécution du pouvoir impérial : débuter avec Pouchkine, c’est rappeler que tout ouvrage de littérature russe ressemble à un long martyrologue ; mais c’est d’un autre côté occulter le fait que Pouchkine évolue aussi dans un champ littéraire où l’indépendance de l’écrivain reste plus faible qu’en Occident et où son prestige symbolique hérité du romantisme le conduit à chercher, à guider et à orienter le pouvoir.

Mais à une approche incorporant une forme de sociologie de la littérature ou à une interrogation en profondeur des rapports entre pouvoir et politique se substitue chez Vaissié le retour à un modèle classique de l’histoire de la littérature : elle organise le défilé de grands noms des lettres russes, en donnant à chaque fois des exemples montrant que leur œuvre est traversée par une exigence humaniste qui singularise la littérature nationale. Leur œuvre – ou en tout cas les œuvres citées, masquant les corpus les plus embarrassants, comme les textes antisémites de Dostoïevski, à qui on préfère les textes sur le bagne, censés porter une profonde dénonciation de la violence et annoncer les grands récits du Goulag au XXe siècle. La critique laisse pourtant de côté le fait que l’expérience du bagne marque également pour Dostoïevski l’émergence d’une pensée de la communauté spirituelle paysanne qui nourrira à la fin de sa vie le courant nationaliste ultraconservateur des potchvenniki ; elle ne souligne pas non plus que les grands écrivains du Goulag ont aussi mis en doute la capacité de la littérature à sauver et à témoigner, insistant sur sa fragilité en contexte de violence extrême : pire, chez Varlam Chalamov ou Evguenia Ginzbourg par exemple, les bourreaux les plus cruels sont souvent les plus cultivés.

L’ouvrage se retrouve in fine, par sa forme particulière qui mêle pamphlet contre les calomniateurs de la littérature russe et histoire fort traditionnelle dans ses choix méthodologiques comme dans son contenu et son discours sur son objet, à consolider la mythologie de la grande littérature russe naturellement humaniste et au potentiel éthique évident. L’ouvrage ne cherche d’ailleurs pas à le démontrer de manière serrée : il suffirait, comme l’indique le titre, de placer « deux siècles de littérature russe » « face à Marioupol » pour que le scandale moral et l’inquiétude sur la place de la culture disparaissent d’eux-mêmes. Que disparaissent les victimes, qu’on ne les voie plus, qu’elles passent par pertes et profits, c’est précisément le reproche qu’adressent des intellectuels ukrainiens comme Oksana Zaboujko à une littérature qui a beaucoup exploré la psychologie des meurtriers et parfois affirmé, comme Dostoïevski, que le meurtre est une étape indispensable pour connaître la rédemption [5]. L’ouvrage de Vaissié illustre en réalité la résistance de certains spécialistes de la Russie à sortir de l’image idéalisée d’un art érigé en force de résistance morale, à l’heure où certains proposent de relire de manière plus corrosive le canon russe. Comme un ultime totem, l’autrice recourt parfois à l’histoire contrefactuelle, imaginant comment les grands auteurs réagiraient à la guerre en Ukraine s’ils étaient encore vivants. Ils seraient bien sûr, nous dit Vaissié, unanimement contre : ce trait qui n’est pas totalement original dans la critique contemporaine sur la littérature russe sert ici moins d’argument (bien malin qui pourrait deviner ce qu’un Tolstoï, connu pour son anticonformisme, ou un Soljénitsyne, dont le dernier texte publié appelait à ne pas reconnaître le Holodomor, diraient aujourd’hui du conflit) qu’il ne dévoile la volonté de maintenir en vie l’étude d’une littérature abîmée de facto par la guerre. Dommage que pour réaliser cette entreprise, Cécile Vaissié ressuscite aussi une approche datée qui consiste à considérer que les grands auteurs sont des phares et qu’ils ont toujours raison.

Victoire Feuillebois