Collectif, Sentiments inavouables en temps de guerre#

Lioubimovka ; Russie ; Transparence et secret ; Théâtre ; Fictions (recensions)

En septembre 2022 est fondé à Hambourg un forum de discussion consacré à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Initiées par un groupe de citoyens allemands qui entretiennent de longue date des liens personnels et professionnels avec les pays d’Europe de l’Est, ces rencontres mensuelles regroupent des individus venus d’Allemagne, d’Ukraine, de Biélorussie, de Russie et des pays du Caucase. Il y est question « de la guerre, d’utopies et d’actions concrètes ».

C’est dans ce cercle de discussion que se retrouvent les sept autrices du projet Sentiments inavouables en temps de guerre : la dramaturge et scénariste russe Nana Grinstein ; Friederike Meltendorf et Henrike Schmidt, traductrices allemandes du russe ; Natalia Reznichenko, journaliste ukrainienne ; Julia Solovieva, journaliste d’origine russe ; Nadiia Humeniuk, femme de cinéma ukrainienne ; enfin Julia Zeichenkind, artiste allemande originaire du Kazakhstan.

Impressionnées par le caractère libérateur de la parole qui se déploie dans ce cadre protégé, ces sept femmes décident d’élargir l’expérience. Entre 2023 et 2024, elles interrogent des proches, souvent exilés, sur les sentiments qu’ils s’interdisent d’exprimer dans le contexte de la guerre. Ces échanges ont lieu en ukrainien, en russe ou en allemand, en tête à tête ou à distance, au croisement de la conversation intime, de l’entretien documentaire et de l’enquête sociologique. Les témoignages ainsi rassemblés, de l’Espagne à Moscou en passant par Berlin, de Saint-Pétersbourg à Tel-Aviv en passant par l’Ukraine, sont ensuite anonymisés, coupés, montés, traduits dans les deux autres langues du projet, puis lus publiquement pour la première fois à Hambourg en juin 2024 par les autrices elles-mêmes, chacune assumant personnellement la restitution des propos qu’elle a recueillis.

Dans une note préalable au texte définitif des Sentiments inavouables, les autrices insistent sur le fait que son potentiel théâtral est un produit collatéral de leur démarche. Leur dessein initial relevait de l’enquête « socio-artistique ». Il s’agissait de rassembler tesselle après tesselle d’une mosaïque psychique de la guerre. S’esquissait ainsi la perspective d’une archive en ligne qu’alimenteraient progressivement de nouveaux témoignages. Il n’en reste pas moins que la structure de Sentiments inavouables évoque d’emblée au lecteur une partition théâtrale qui, par sa polyphonie, le caractère brut des prises de parole et l’absence apparente d’un point de vue d’auteur, peut être rapprochée de l’esthétique du Teatr.doc d’Elena Gremina et de Mikhaïl Ougarov. De fait, Nana Grinstein y a signé plusieurs pièces au cours des années 2010.

Le texte se compose d’une succession de vingt-sept monologues dont le plus bref fait quelques lignes et le plus long ne dépasse pas un feuillet. Chacun de ces témoignages est introduit par la simple mention d’un nom, d’une origine, d’un lieu de vie, d’un âge et d’une occupation : par exemple « Nina, 43 ans, originaire de Saint-Pétersbourg, professeure d’allemand, vit à Hambourg depuis 2002 ». Il arrive que plusieurs de ces éléments fassent défaut, et il est clair qu’ils ne renvoient que par analogie à l’identité réelle des personnes interrogées, pour des raisons évidentes de protection de leur vie privée ou de leur vie tout court. Ils visent à situer le témoin dans les coordonnées d’un milieu, d’une génération et d’une géographie. La langue de l’intervenant achève de nous informer sur sa situation, notamment dans la réalité complexe du plurilinguisme ukrainien, ou encore dans celle de l’exil. Si les femmes quinquagénaires dominent largement, on entend aussi quelques hommes, et toutes les classes d’âge sont représentées, à l’exception des jeunes enfants et des personnes très âgées.

Le caractère parcellaire de la démarche est évident. Les autrices n’ont pas pour ambition de fournir une vision panoptique du conflit. Le texte ne ménage ainsi aucune place aux discours bellicistes, pas même dans le dessein d’en exposer la mécanique : il constitue en creux une dénonciation de l’horreur de la guerre en Ukraine, et d’ailleurs de toute guerre, comme le suggère son titre évasif. Mais si cette restriction relève à l’évidence d’un choix, d’autres peuvent d’abord laisser une impression de manque. Pourquoi, par exemple, le texte n’accueille-t-il pas davantage la parole masculine, c’est-à-dire, dans ce contexte, celle des soldats ou au contraire des « déserteurs », et ce alors qu’une des témoins affirme justement que « nous, les femmes, on n’a rien à voir avec tout ça » ? C’est que Sentiments inavouables prend pour sujet les répercussions du conflit « à l’arrière ». Les autrices cherchent les fractures laissées dans la conscience de ceux et surtout de celles qui ne sont impliqués dans la guerre « que » sur les plans psychique, affectif ou intellectuel. Le champ d’exploration est bien celui du sentiment : volatile, impalpable, souvent inexplicable, difficilement dicible, et rendu incommunicable par les clivages liés au conflit.

Voici par exemple une Roumaine établie à Vienne, qui raconte son échec à accueillir une jeune Ukrainienne exilée ; une Ukrainienne exilée, incapable de se fixer, qui relate son errance à travers l’Europe ; une Russe restée à Moscou, qui dit l’implacable isolement moral qu’elle subit à l’intérieur d’un pays belliciste. Une Ukrainienne russophone établie en Espagne avoue ne pas regretter d’avoir quitté Kiev, à cause du harcèlement dont elle se sentait l’objet du fait de ses origines criméennes. Une Russe installée à Hambourg depuis une vingtaine d’années, et s’exprimant en allemand, dit sa douleur de voir son pays d’origine qualifié d’État terroriste, alors même qu’elle partage ce point de vue. Une Allemande professeure de russe, affligée par l’agression subie par l’Ukraine, exprime en même temps son effroi de voir son propre pays se réarmer dans l’idée de lui venir en aide. Voici, enfin, un Allemand de Berlin qui admet se réjouir de voir mourir des soldats russes dans des vidéos venues du front ; et une Ukrainienne réfugiée en Allemagne, qui se surprend à souhaiter que la guerre continue, afin de conjurer l’incertitude vertigineuse qui affecte son avenir.

Par cette concentration sur l’intériorité, et plus précisément sur l’inavouable, l’interdit, le tabou, l’enquête compense et même transcende sa dispersion. En vertu d’un renversement qui confère toute sa force au texte, l’individualité en apparence irréductible des témoignages, leur éloignement par rapport au lecteur, leur isolement souvent criant et douloureux, leur caractère quelquefois involontairement asocial, voire « inhumain », devient le vecteur même de l’universel. Venu d’on ne sait trop où, attrapé telle une maladie, découvert avec honte et énoncé avec pudeur, sinon avec horreur, le sentiment est ici ce qui se joue des lignes de front tracées par le conflit et figées par le discours ambiant, ou simplement des conventions sociales raidies par le contexte. Il est ce que voudrait écraser une pression collective parfois admise comme juste par l’individu lui-même, et qui toutefois résiste, et par conséquent l’esseule. Sa difficile libération par la parole, sur le mode de la confession, génère souvent chez celui qui l’énonce un effet sensible de transgression, c’est-à-dire de honte et de soulagement mêlés ; et cet effet se communique à celui qui écoute. Du même coup, leur isolement à l’un et l’autre est conjuré. Devenu confident d’une voix errante et anonyme, le lecteur est soudain confronté à une grande complexification de son expérience morale du conflit, complexification qui, loin de représenter une chute dans le relativisme ou dans l’amoralisme, pose les bases d’un dialogue et ouvre (qui sait ?) un chemin vers la paix.

Une traduction française du texte a été mise en scène sous la forme d’une lecture quadrilingue le 28 novembre 2025, à Strasbourg, au théâtre de La Pokop, dans le cadre du festival  Écho de Lioubimovka.

Régis Quatresous