Dan Lipsker, Comment devenir un bon médecin. Les clés de l’apprentissage et de l’exercice de la médecine#

Elsevier Masson, 2023. Notice parue initialement dans La lettre du CEERE, n° 179.

Faire cas prendre soin ; Humanités médicales ; Médecine ; Recension

Pour le médecin, la question éthique générique peut être formulée ainsi : « comment être un bon médecin ? », ou plutôt « comment agir en bon médecin ? » car « être » ne doit pas s’entendre comme un état définitif. La question n’est pas réductible à la possession d’un savoir, puisque celui-ci ne parvient pas toujours à être mobilisé en situation, pour des raisons qui tiennent à la présentation du malade, aux émotions qui perturbent le jugement, à la discrétion des éléments de preuve. Mais il y a une autre dimension de la question, car l’épaisseur sémantique du prédicat « bon » recouvre autre chose encore que l’habileté technique (faire un diagnostic correct).

Naguère, un ouvrage collectif et interdisciplinaire était consacré à deux questions : Qu’est-ce qu’un bon patient ? Qu’est-ce qu’un bon médecin ? [1]. Une grosse décennie plus tard, Dan Lipsker, professeur de dermatologie à la faculté de médecine de Strasbourg, produit sa réponse, en s’adressant tout particulièrement aux étudiants en formation, à qui il entend transmettre « les clés de l’apprentissage et de l’exercice ». L’ouvrage est divisé en deux parties. La première, « La pratique médicale », débute par « les attentes du malade », ce qui inscrit d’emblée l’ouvrage dans la tradition de longue durée qui place la médecine comme réponse à une demande. Pourtant, Dan Lipsker est parfaitement au fait de tous les changements récents qui ont pu affecter cette conception fondamentale. Tout au long de son livre, il s’efforce de replacer les innovations dans le fil des bases fondamentales, et notamment dans la seconde partie intitulée « Le raisonnement et la démarche cognitive en médecine ». Le dernier chapitre envisage les qualités pour être un bon médecin. On peut être saisi de vertige devant l’étendue de ce qui est escompté ! Mais, à des siècles de distance et dans un registre sémantique un peu différent, on reste en phase avec ce que dépeignait Aristote. Le praticien est façonné par sa pratique, et un bon médecin est révélé en situation. Il réalise un entrelacs de savoirs et de compétences techniques, d’aptitudes à les utiliser, de qualités morales et d’affects : « un bon médecin », c’est le type de médecin qu’on choisirait pour remplir le rôle caractéristique de médecin :

« ainsi on dit un médecin accompli et un joueur de flûte accompli, quand, envisagés selon la forme de leur vertu propre, il ne leur manque rien » (Aristote, Métaphysique 1021b15).

On ne naît pas médecin, rappelait naguère Alexandre Klein [2]. La longue formation initiale, l’obtention d’un diplôme qualifiant, tout cela ne suffit pas à être reconnu comme « bon médecin », puisqu’il faut y ajouter l’expérience de terrain, l’acquisition d’un savoir-faire qui ne s’acquiert qu’avec le temps, par la répétition et l’exercice, la confrontation à des situations contingentes et variées. Dans le Corpus hippocratique on trouvait déjà la mention qu’une part de ce qui est requis ne relève pas de l’enseignement : « Savoir user dans la sagesse et dans l’art, ne s’enseigne pas ». Et si on peut devenir un bon médecin, il n’est pas donné de le rester. Dans le Protagoras de Platon, la dispute entre Protagoras et Socrate en vient à porter sur la différence entre devenir vertueux (pour Socrate, c’est difficile mais possible) et être vertueux (pour Socrate, c’est impossible) : si l’homme méchant est méchant et ne le devient pas, l’homme bon, par contre, ne l’est que lorsqu’il fait bien. L’exemple du médecin est alors convoqué pour illustrer cette perspective :

Quelle est la bonne manière de faire pour faire un bon médecin ? Il est évident que c’est d’apprendre à soigner les malades, et que celui qui les soigne mal est un mauvais médecin. Mais qui peut devenir mauvais médecin ? Il est évident que la condition préalable pour cela est d’être d’abord médecin, puis bon médecin ; on peut alors devenir mauvais médecin ; […] L’homme de bien peut devenir méchant, par l’effet de l’âge, ou du travail, ou de la maladie, ou de quelque autre accident […] (Protagoras, 345).

On peut ne pas consonner à toutes les affirmations de l’auteur, notamment quand il envisage l’organisation du système de santé. Mais on peut le remercier de donner une actualité et des figures concrètes à des considérations intemporelles, voire littéralement intempestives, à contretemps de certaines inflexions contemporaines. Pourvu que ces dernières ne méritent jamais leur inscription à la rubrique « quelque autre accident » de ce qui peut faire devenir méchant !

Jean-Christophe Weber (ses notices)

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