Droit et littérature#
Cas de conscience ; Démocratie ; Droit et littérature ; Empathie ; Faire cas prendre soin ; Imagination ; Justice ; Martha Nussbaum
Le mouvement « Droit & Littérature » s’est constitué aux États-Unis dans les années 1970, principalement sous l’impulsion de trois juristes : Richard H. Weisberg (1944), James Boyd White (1938) et leur adversaire, Richard Posner (1939). Eux-mêmes s’inspir8ent des travaux pionniers de Benjamin N. Cardozo (1870-1948), juge à la Cour Suprême, et de John Henri Wigmore (1863-1943), professeur de droit. Ce dernier en particulier a fait valoir l’importance de la littérature dans la formation des juristes, qui devraient user de leur temps libre pour lire des œuvres (essentiellement narratives) utiles à leur formation. Selon Wigmore, la littérature permet de comprendre comment le droit se matérialise dans le monde réel, et comment les lois sont perçues et vécues au quotidien par les citoyen·ne·s :
C’est une chose de savoir que l’emprisonnement pour dettes a été aboli ou d’apprendre par cœur le catalogue des réformes du XIXe siècle dans les Essais choisis de l’histoire du droit anglo-américaine. […]. C’en est une autre, et c’est une chose nécessaire, de connaître l’esprit du temps, de comprendre le fonctionnement de vieilles lois abrogées, de sentir leur implication dans la vie humaine et d’apprécier les violents conflits qu’elles ont suscités, et les leçons que l’on peut aujourd’hui en tirer. Ce sens profond de la réalité n’est donné que par les romans. (« A List of Legal Novels », éd. 1908)
Convaincu que cette connaissance indirecte et sensible du droit permet au juriste d’améliorer sa pratique pour la rendre plus informée, donc plus juste et plus éthique, Wigmore crée en 1900 une liste de 100 « Legal Novels » (défini comme « un roman qui doit retenir l’attention du juriste, plus que de tout autre personne »), qu’il complètera à de nombreuses reprises. Composée pour l’essentiel de romans classiques victoriens et réalistes publiés entre le XIXe et le début du XXe siècle, avec une faible représentation d’autrices et de personnes racisées (on trouve cependant George Eliot et Richard Wright), elle comprend par exemple Oliver Twist de Charles Dickens, L’Étranger de Camus, Bartleby le scribe d’Herman Melville, Les Misérables de Victor Hugo ou encore Crime et Châtiment de Fédor Dostoïevski.
Le mouvement « Droit & Littérature » se comprend à la lumière du système juridique en vigueur aux États-Unis, fondé sur le principe de la common law. Contrairement à la civil law (en vigueur en France), la principale source du droit n’est pas constituée des lois écrites, mais vient de la jurisprudence, c’est-à-dire des décisions rendues dans les tribunaux et les cours de justice. La décision prévaut sur la règle, le cas fait autorité.
Le mouvement « Droit & Littérature » défend l’intérêt de la littérature au nom de son apport éthique. Ses partisans l’envisagent en effet comme un terrain d’éducation morale pour les juges, munis, grâce à leurs lectures, d’un répertoire de connaissances et de cas pratiques sur lesquels s’appuyer pour rendre leurs jugements. La littérature est ainsi susceptible de faire évoluer le droit dans un sens éthique, démocratique et progressiste ; elle ouvre un « espace d’humanisation du droit » (Mas & Roman, 2023, p. 14). Principale instigatrice, avec Wayne Booth, du « tournant éthique » des études littéraires, Martha Nussbaum voit dans la littérature un vecteur d’éducation à la justice, à la démocratie et à la citoyenneté, comme elle le développe dans Poetic Justice: The Literary Imagination and Public Life (1995, traduit par L’Art d’être juste en 2015). Capable de développer l’empathie en faisant appel à l’imagination morale et d’offrir une tribune aux sans-voix marginalisés (ce que développe James Boyd White dans The Legal Imagination), la littérature, et plus spécifiquement la fiction, affine le jugement moral du juriste, guidé par ce que Nussbaum appelle la « justice poétique ».
Cette conception progressiste, voire idéaliste, et utilitariste de la littérature a exposé le mouvement « Droit & Littérature » à de nombreuses critiques. Son principal adversaire, Richard Posner, doute du pouvoir transformateur de la littérature, comme il l’expose de façon lapidaire dans Law and Literature : « La littérature est sans influence sur le lecteur, elle ne le change ni en bien ni en mal ». D’autres ont pu souligner la position ancillaire occupée par la littérature, secondarisée ou fonctionnalisée au bénéfice du droit, sans que sa spécificité soit prise en compte. Si interdisciplinarité il y a, celle-ci est donc à sens unique et sans réciprocité.
Depuis les années 1990, et surtout 2000-2010, le mouvement « Droit & Littérature » s’est importé en Europe. La création de revues (Revue Droit & Littérature, depuis 2017) et de groupes de recherches interdisciplinaires (le Laboratoire Droit & Littérature, créé en 2023 à l’Université de Lausanne, à l’initiative de Loïc Parein, avocat, et Charlotte Dufour, juriste et chercheuse en littérature française) témoigne de ce regain d’intérêt. Ce transfert a permis de faire bouger les lignes entre les disciplines, et de faire apparaître de nouvelles méthodologies et perspectives critiques. Au départ structurée autour de deux axes (l’axe rhétorique, ou « Law as Literature » ; l’axe thématique, ou « Law in Literature »), la réflexion sur les rapports unissant droit et littérature s’organise aujourd’hui en trois branches (Sarfati Lanter & Baron, 2019 ; Mas & Roman, 2023)
Le droit de la littérature : ce champ s’intéresse au cadre juridique qui s’applique aux œuvres et aux auteur·ices (droit d’auteur, propriété intellectuelle, censure, procès, poursuites, etc.), en observant notamment les fonctions et les effets qui leur sont prêtés par les discours. Cette branche du mouvement « Droit & Littérature » croise donc les études de réception.
Le droit comme littérature : ce champ se demande si le droit peut être considéré comme un « style », voire un « langage » littéraire, et, le cas échéant, selon quel(s) critère(s). Cette approche fait valoir les ponts qui existent ou ont existé entre droit et littérature : l’éducation juridique des écrivains ; la présence de cours de littérature dans certains cursus de droit ; le poids de l’éloquence ; la présence d’une « narrativité » et de topoï communs à certains articles des codes et aux intrigues littéraires (Mas & Kerlouégan, 2020) ; une même propension à penser et écrire « par cas ».
Le droit dans la littérature : ce champ s’intéresse aux différentes modalités de présence du droit dans les œuvres littéraires. Elle peut prendre une forme thématique (représentations de thèmes juridiques et judiciaires), narrative (mise en récit du droit, d’une affaire judiciaire), « catégorielle » (inscription de l’écriture dans les catégories préexistantes du droit qui modèlent la plupart de nos représentations et de nos actions ordinaires, comme la « famille », le « mariage », le « contrat », etc.), ou problématique (la littérature comme réservoir de cas problématiques ou limites posés au droit. Voir Biet, 2002 ; Fleichter-Flack, 2012).
Dans tous les cas, la question est également de savoir comment la littérature représente le droit, comment le droit renouvelle les formes narratives et comment la première expose les apories et les impensés du second. Loin de la place ancillaire à laquelle elle avait pu être reléguée, la littérature est ainsi dotée d’une fonction réflexive et critique, mais aussi projective. Comme l’écrit Christian Biet dans son étude pionnière, la littérature offre « des machines fictionnelles, expérimentales, projectives, nécessaires à l’édification de nouveaux modèles », elle « [met] en cause et dépass[e] les vides interprétatifs contenus dans les questions juridiques pour imaginer de nouvelles conduites fondées à la fois sur le droit et recourant à des stratégies qui s’en écartent » (Biet, 2002, p. 13 et 71).
Bibliographie#
Christian BIET, Droit et littérature sous l’Ancien Régime : le jeu de la valeur et de la loi, Paris, Honoré Champion, 2002.
Frédérique LEICHTER-FLACK, Le Laboratoire des cas de conscience, Paris, Alma, 2012.
Benjamin N. CARDOZO, « Droit & Littérature » [1925], traduit dans Clio@Themis, 4, 2011.
Marion MAS et François KERLOUEGAN (dir.), Le Code en toutes lettres. Écritures et réécritures du Code civil au XIXe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020.
Marion MAS et Myriam ROMAN, « Écrire le droit : un enjeu pour les études dix-neuviémistes », Romantisme, n° 199, 2023/1, p. 5-15.
Martha NUSSBAUM, Poetic justice: the Literary Imagination and Public Life, Boston, Beacon Press, 1995, traduit par Solange CHAVEL, L’Art d’être juste, Paris, Climats, 2015.
François OST, Raconter la loi : aux sources de l’imaginaire juridique, Paris, Odile Jacob, 2004.
Richard A. POSNER, Law and Literature: a misunderstood relation, Cambridge, Harvard University Press, 1988.
Anne SIMONIN, « Éloge de l’éclectisme. Penser le champ “Droit et Littérature” à partir des listes de Legal Novels (1900-1987) », Textyles, 31, 2007.
Richard H. WEISBERG, Poethics and Other Strategies of Law and Literature, New York, Columbia University Press, 1992.
James Boyd WHITE, The Legal Imagination, Chicago, University of Chicago Press, 1985.
Droit et littérature, textes réunis par Judith SARFATI LANTIER et Christine BARON, Paris, SFLGC, 2019.
Revue Droit & Littérature, 1n°/an, depuis 2017.