Éléonore Weber, Il n’y aura plus de nuit, et Jean-Paul Fourmentraux, Sousveillance. L’œil du contre-pouvoir#

Perspective films, 2020 ; Les presses du réel, 2023. Notice parue initialement dans La lettre du CEERE, n° 186.

Transparence et secret ; Cirio (Paolo) ; Recension

Dans une société où les dispositifs de surveillance sont de plus en plus sophistiqués et diffus, il peut être utile d’interroger ce que les techniques de visualisation permettent effectivement de voir et comment la quête d’une visibilité intégrale laisse dans l’ombre d’autres pans de la réalité.

Le film documentaire d’Éléonore Weber, Il n’y aura plus de nuit, est construit à partir d’images provenant d’hélicoptères des armées américaine et française sur le théâtre d’opérations militaires en Afghanistan, Irak ou Pakistan. Les caméras thermiques qui équipent les casques des pilotes fouillent la nuit à la recherche de cibles humaines potentiellement menaçantes, dont les contours sont dessinés par la chaleur des corps. Un commentaire en voix off, dit par Nathalie Richard, décrit ce qui se passe et reporte de manière indirecte les propos d’un militaire français anonyme qui interprète les actions. La voix douce, sans aspérités, suscite de la distance, mais également une forme de fascination presque hypnotique, qui accentue la pulsion scopique face à l’invisible et à la mort.

Le spectateur est toutefois très rapidement plongé dans la dimension paradoxale de ces prises de vue. Quelle est la réalité construite par ces images ? Les pilotes voient beaucoup et pas assez à la fois. Même si leur regard est exercé par l’apprentissage — il s’agit d’ailleurs des premières séquences du documentaire — plus ils croient voir, plus ils risquent de se tromper. Est-ce que ce corps qui brille est celui d’un paysan ou d’un combattant ? Est-ce la peur ou la préparation d’une attaque prochaine qui explique la course de cette silhouette ? L’action militaire est ainsi traversée par l’incertitude ; les limites entre la bavure et l’action considérée légitime se brouillent. L’absence de face-à-face, le doute sur ce qu’on croit distinguer et sur le bien-fondé d’une décision prise dans des temps réduits, alimentent chez les pilotes une angoisse sourde qui peut surgir des années plus tard. Le film questionne le spectateur ou la spectatrice aussi pour tout le contrechamp qu’il ne donne pas à voir : aucun regard sur qui est derrière la caméra ; la vie qui se déroule sous le regard surplombant n’est suggérée que par bribes. Le visible produit alors de l’invisible et même s’« il n’y aura plus de nuit, plus d’abri, plus d’endroit où se cacher » (57’), ces images mettent en échec le fantasme d’une transparence absolue.

Ce documentaire fait écho à la réflexion menée par Jean-Paul Fourmentraux, socio-anthropologue, sur la « sousveillance » (2023 : 35) dans le livre qu’il dédie aux tactiques élaborées par des artistes et des mouvements citoyens pour s’opposer aux différentes « machines à regarder » (vidéosurveillance, reconnaissance faciale, biométrie, drones…) et affirmer une démocratie de la vision. Il n’y aura plus de nuit est analysé dans un des chapitres que Fourmentraux dédie aux « contre-visualités » qui émergent depuis le copwatching, qui se développe à partir des années 1990, jusqu’aux œuvres contemporaines de Hito Steyerl, Forensic Architecture, Thierry Fournier, Samuel Bianchini, Antoine d’Agata ou Paolo Cirio, auteur d’une performance très débattue sur la reconnaissance faciale (Capture 2020). Paolo Cirio a d’ailleurs été en résidence artistique au sein de Lethica en 2023-2024. Il y a effectué un travail de recherche et de création sur les enjeux éthiques et esthétiques du réchauffement climatique. La question du regard revient ainsi à mettre à l’épreuve plus largement le concept de transparence dans le monde politique, économique et social contemporain.

Nicoletta Diasio

Comité éditorial : Suzel Meyer, Jean-Christophe Weber