Esther Bol, Crime #AlwaysArmUkraine#
traduit par Gilles Morel, Paris, L’espace d’un instant, 2022.
Lioubimovka ; Russie ; Transparence et secret ; Théâtre ; Ukraine; Fictions (recensions)
Crime #AlwaysArmUkraine est une pièce de théâtre écrite par la dramaturge russe en exil Esther Bol, figure célèbre du monde théâtral, connue sous le nom d’Assia Volochina avant la guerre en Ukraine. La pièce a récemment été mise en scène en France avec les comédiennes Cécile Geindre, Angelina Rud et l’autrice elle-même lors du festival Écho de Lioubimovka dont l’édition 2025 s’est tenue à Strasbourg.
La dramaturge retrace les six premiers mois de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine à travers le monologue semi-autobiographique d’une exilée russe amoureuse d’un homme ukrainien, Ignat, devenu soldat. À l’instar de nombreux textes littéraires écrits après l’invasion à grande échelle et qui reproduisent des extraits de conversation tenues sur différents supports de communication (téléphone, réseaux sociaux, mails, etc.) dans un monde où la guerre a fait éclater les relations et déplacé les populations, la pièce est composée uniquement de messages Facebook. Loin de se limiter à exprimer un simple discours politique, la dramaturge construit un cadre narratif où le temps décousu rend compte de la détresse du personnage. Ce dernier tente d’orienter sa pensée dans l’espace tout à fait singulier qu’est Facebook, lieu connecté où se situe son discours fragmentaire adressé à Ignat sous forme de messages instantanés, transformés textuellement en répliques dans l’espace théâtral. La condition tragique du personnage se matérialise dans la nature monologique du texte puisque sur Facebook, paradoxalement, la connexion à l’autre devient impossible, la protagoniste se heurtant perpétuellement à l’absence de réponse d’Ignat : ce dernier est sur le front, peut-être refusant le contact, ou occupé, ou mort. Par son aspect fragmentaire, le texte met en relief la fracture entre deux pays, entre deux personnes ainsi qu’entre les deux facettes de l’identité du personnage principal : russe de nationalité, pro-Ukraine de conviction. Cela confère à la pièce une portée éthique complexe et parfois contradictoire : si la question d’origine posée par le texte est celle de l’éthique du témoignage, la protagoniste n’hésite pas à appeler aux armes et à imaginer, bien loin d’une simple justice poétique, une scène de torture pour Poutine.
La pièce s’ouvre sur le constat tragique et programmatique « je regrette d’avoir vécu pour voir ce jour », qui met d’emblée en relation le rejet de soi-même avec le bouleversement qu’a provoqué le début de la guerre. Cette réplique n’est pas seulement un effet d’accroche, elle annonce la problématique éthique de la pièce : que faire de soi lorsqu’on appartient à un pays dont la politique est aux antipodes de nos convictions humanistes ? Peut-on parler de sa souffrance dans une situation d’exil alors que d’autres êtres humains meurent au front ?
L’histoire de la pièce mêle ainsi des discours anti-poutiniens et l’expression d’un sentiment amoureux absolu pour Ignat et l’Ukraine, tout en posant la question du droit à la souffrance et de son expression pour les exilés russes : « Je n’ai pas le droit de te décrire ma souffrance infiniment petite et absolument incomparable à la souffrance des gens en Ukraine, et je n’ai pas le droit de multiplier ta douleur ». En faisant de son personnage un exemple, Esther Bol, dont le pseudonyme signifie douleur, soutient un propos très radical : il faut soutenir totalement l’Ukraine et relativiser la souffrance des exilés russes qui sont dans une situation de confort. Confrontée aux limites discursives de cette position qui suppose de dire qu’on n’a pas le droit de parler, la protagoniste accentue délibérément ce sentiment de culpabilité en développant un argumentaire sur la responsabilité des artistes progressistes russes qui « en parlant contre les autorités, en faisant un art engagé [lors] des festivals internationaux [ont] créé un paravent, exporté une couverture, un alibi, l’image que la Russie n’était pas aussi affreuse que ça. »
L’autrice fait aussi son autocritique à un niveau plus intime, avec l’objectif de déconstruire ce qui pourrait rester de domination russe dans sa personnalité. Le personnage renouvelle par exemple son rapport à la culture russe en se demandant ce qu’elle aimerait y sauver : de toute l’Histoire de son pays, le personnage ne sauverait que « l’image de la femme du poète qui garde ses poèmes dans sa tête », ici la femme d’Ossip Mandelstam, Nadejda, qui a mémorisé l’intégralité de l’œuvre de son mari déporté par le régime pour son poème contre Staline et mort dans un camp de transit vers le goulag.
Cette conclusion défend aussi en creux une certaine position féministe en réévaluant au premier plan un personnage féminin souvent relégué au second : la femme du poète. Cela met également en lumière la position dissymétrique entre les hommes et les femmes dans la pièce : Ignat est au front tandis que la protagoniste, à l’abri, évoque ce dernier.
De fait, le personnage est impuissant et incapable de parler de lui-même et de la situation à cause de son sentiment d’illégitimité. Cet échec provoque un renversement de valeur total à la fin de la pièce : après avoir imaginé la torture et la mort du président russe, la protagoniste devient poutiniste et invente une théologie grotesque où trois Poutine apparaissent en Christ de manière si inattendue que le dénouement tient du comique absolu [Véronique Sternberg-Greiner, p. 197] selon Baudelaire, c’est-à-dire que le comique n’agit pas aux dépens de quelqu’un, mais qu’il produit un sens. Ici, le renversement crée artificiellement un sentiment de détestation du personnage chez le spectateur dans lequel la protagoniste se cloisonne et signe son « suicide », aveu d’un échec de la parole à résoudre le problème éthique de la pièce. Le fin mot de la pièce n’est prononcé par aucun locuteur, seul le hashtag « #ArmUkraineNow » est répété sur Facebook comme un cri dans le vide.
Cette fin renforce la mise en scène d’une éthique problématique dans la pièce. On peut parler d’un désir de guerre dans le sens où l’autrice développe une position militariste radicale pour lutter contre son pays d’origine, comme en témoignent le titre et l’idéalisation des soldats : « Je veux que deux anges combattants ukrainiens, deux des plus irrésistibles tireuses d’élite, apparaissent à Poutine et le crucifient ». Cependant, la dimension subversive de la pièce n’apparait pas seulement dans un message radical, mais au niveau plus fondamental de la littérarité, lorsque la forme exprime par ses propres moyens un sens. Le je omniprésent sous le masque du « TOI » qui apparait avant chaque réplique est certes une façon de retranscrire l’apparence d’une messagerie instantanée, mais c’est aussi un moyen de s’effacer au profit d’une altérité en position de faiblesse, en particulier Ignat, en général les Ukrainiens. Le choix de placer l’intrigue dans un réseau social rend aussi compte de l’impuissance des civils qui assistent à une guerre accessible en temps réel. L’absence du je devient alors un miroir de notre propre impuissance. Enfin, la poésie survient à plusieurs moments dans la pièce comme la forme privilégiée de la résistance, d’abord par la mention d’Ossip Mandelstam, ensuite par l’insertion répétée de vers qui cristallisent l’impossibilité pour la protagoniste de se libérer de sa condition et qui participent en ce sens à une poétique de la répétition, presque du bégaiement :
« Se libérer. Quitter ce rocher. Sortir de ce carcan. Devenir. Mais devenir qui ? Mais devenir qui ? Qui ? — Devenir moi-même ? »
Samir Moinet
Bibliographie#
Berthold Unfried, « Parler de soi au parti », Parler de soi sous Staline, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2022, p. 147-162.
Véronique Sterneberg-Greiner, Le comique, Paris, GF-Flammarion, 2002, p. 197.