François Gonon, Neurosciences, un discours néolibéral ; psychiatrie, éducation, inégalités#

Éditions du Champ social, novembre 2024. Notice parue initialement dans La lettre du CEERE, n° 185.

Individualisme ; Médecine ; Recension

Directeur de recherche émérite au CNRS, François Gonon nous propose, à travers un ouvrage très documenté (246 références, pour la plupart des articles scientifiques), une lecture critique du discours des neurosciences lorsque leurs travaux trouvent des prolongements ou des applications en psychiatrie, en pédagogie ou dans les politiques publiques. Organisé en deux parties, le livre permet de prendre de la distance par rapport à la réception médiatique qui amplifie les annonces et les promesses de la neurobiologie : expliquer les comportements humains à partir de l’étude du cerveau pour ce qui concerne les troubles mentaux (une large part est faite au TDAH dont l’« épidémie actuelle » interroge tout un chacun), les apprentissages scolaires et les inégalités sociales. La première partie explore ce que l’auteur dénonce comme « un double discours » de la littérature académique et que les journalistes ne font qu’accentuer. Les résultats stabilisés, qui pourraient donner lieu à des directions pédagogiques ou des politiques publiques en matière d’inégalités sociales, sont très loin des promesses annoncées. Malgré l’investissement considérable, malgré les progrès de l’imagerie cérébrale et du séquençage génétique, il n’existe toujours aucun marqueur ni aucun test biologique susceptible de contribuer au diagnostic de troubles du neurodéveloppement — à l’exception de très rares cas d’autisme sévère. Aucune thérapeutique efficace n’a été découverte par le détour des neurosciences ou de la génétique : pourquoi alors préférer le terme de « trouble neurodéveloppemental » à celui de difficulté des apprentissages, dont les déterminants sociaux sont négligés ? Peut-on se contenter de « découvertes » aussi triviales que « l’enfant est un être en développement » et « il n’y a pas de comportement sans cerveau » ? François Gonon décrit en détail les mécanismes et biais qui déterminent les écarts entre les discours et les conséquences concrètes (biais de publication, embellissement des résultats, interprétations abusives, distorsion des citations…) et les motivations à leur pérennisation (compétition, financement de la recherche).

La deuxième partie est plus spéculative. L’auteur relie les constats établis dans la première aux inflexions néolibérales. La conception neuro-essentialiste des comportements humains met en effet l’accent sur les responsabilités individuelles au détriment des responsabilités collectives, pour tout ce qui touche les performances de son cerveau, et les capacités d’adaptation de l’individu. De la plasticité cérébrale à la flexibilité du travailleur précaire, la coïncidence est (presque trop ?) parfaite ! Toujours est-il que les troubles du neurodéveloppement font l’objet d’une stratégie nationale 2023-2027 [1].

Un ouvrage salutaire à une époque paradoxale, qui remet facilement en cause l’autorité des sciences tout en étant fascinée par les explications qu’elle semble être en mesure de fournir sur nos comportements. Dans les deux cas, le scientisme spontané pourra être mieux tempéré après la lecture. Les étudiants en éthique ou en épistémologie y trouveront une myriade de réflexions originales pour alimenter leurs dossiers de l’éthique de la recherche et des modalités d’objectivation du comportement. On se prend à espérer que les prescripteurs de psychotropes chez l’enfant en tireront aussi profit.

Jean-Christophe Weber (ses notices)

Comité éditorial : Suzel Meyer, Anthony Mangeon