François Jaquet et Malou Amselek, Faut-il être végane ? Éthique d’un mode de vie#
Auxerre, Éditions Sciences humaines, 2025.
Animal ; Ethique animale ; Faire cas prendre soin ; Révolutions morales ; Spécisme ; Recension
Cet ouvrage offre une démonstration de l’éthique du véganisme, en s’attachant aux différents aspects de l’exploitation animale. Le chapitre introductif a la fonction de clarifier ce qui est en jeu lorsqu’on parle d’éthique : « l’étude philosophique des questions morales. » (p. 25). L’ouvrage accompagne graduellement le lecteur non-spécialiste dans la structure des arguments logiques, en suivant le schéma de deux propositions appelées prémisses (1) et (2), qui aboutissent à une conclusion (3). Pour qu’un argument se révèle convaincant, il faut que ses trois parties résistent suffisamment aux objections. En matière d’éthique, l’obstacle à surmonter est celui de la conception du subjectivisme. Celle-ci voudrait réduire les faits moraux à une simple question d’approbation ou de désapprobation individuelle. Pour les auteurs, la première étape consiste à exclure cette conception, qui est incapable de rendre compte des désaccords moraux.
Les auteurs tâchent de proposer une définition satisfaisante du véganisme. Après avoir examiné diverses définitions, qui considèrent tantôt le véganisme comme une philosophie, tantôt comme un mouvement social, ils optent pour celle-ci : « un mode de vie qui consiste à ne pas produire, acheter ou utiliser des produits d’origine animale (que nous désignerons désormais par l’acronyme POA). » (p. 39). Cette définition sert de structure à l’ouvrage, qui aborde en trois chapitres chacune de ces pratiques. L’objectif est résumé par la question suivante : est-il moralement obligatoire, permis ou interdit d’éviter de produire, d’acheter et d’utiliser des POA ?
D’autres considérations que celles liées à l’éthique animale pourraient être à l’origine de l’adoption du véganisme comme mode de vie. Les auteurs expliquent leur angle d’approche dans la conclusion de la première partie :
[…] dans cet ouvrage, nous n’abordons la question du véganisme que sous l’angle de l’éthique animale. Comme nous venons de le constater, la production, l’achat et l’utilisation de POA essuient des reproches divers et variés. L’impact de ces activités sur les animaux est une raison de les condamner. Mais d’autres ont trait à leurs effets écologiques, sanitaires et humanitaires. Nous n’évoquerons ces considérations qu’en passant, pour répondre à certaines objections. Car il nous semble que les raisons les plus puissantes d’adopter un mode de vie végane concernent les animaux. (p. 39)
L’intention des auteurs est donc de faire cas de l’expérience des animaux. Dans la seconde section, les écrivains défendent l’idée que la production de POA est moralement répréhensible, car elle cause du tort à certains sujets sans raison valable. Ils rejettent des principes tels que la dignité, la raison ou l’appartenance à l’espèce, utilisés comme fondements pour établir une hiérarchie morale justifiant le traitement inégal réservé aux animaux. Ensuite, ils analysent les bienfaits et les méfaits de la production de POA en prenant en compte des facteurs environnementaux, sanitaires, économiques ou humanitaires.
La troisième section, qui concerne l’achat de produits d’origine animale, est la partie la plus conséquente et vertigineuse, consacrée au circuit qui mène du producteur au consommateur. Toute responsabilité individuelle semble se diluer et disparaître face à la complexité du circuit qui conduit les animaux des élevages à l’abattoir, puis aux chambres froides des supermarchés. La démonstration s’attache à l’argument suivant :
Toute conduite qui ne nuit à personne est moralement acceptable.
Les achats individuels de POA ne nuisent à personne.
Donc, les achats individuels de POA sont moralement acceptables. (p. 107)
L’argument sceptique conduit à une problématique qui traverse toute l’éthique de la consommation, celle de l’ « inefficacité causale » dans les situations de préjudice collectif : des contextes dans lesquels de nombreuses actions individuelles causent de graves dommages, alors qu’aucune action individuelle ne semble faire de différence. Cette problématique souligne une position morale inconfortable, car elle démontre qu’une action individuelle sans effet est en l’apparence insuffisante pour justifier l’abstention d’une certaine conduite. Dans des cas tels que le changement climatique, lors d’une élection nationale ou d’un choix d’achat individuel, l’impact collectif dépend d’un très grand nombre d’actions. Certains philosophes (les auteurs citent notamment Frank Jackson ou Walter Sinnott-Armstrong) acceptent la conclusion « sceptique » : qu’il s’agisse des émissions carbones ou des choix électoraux, on peut simplement considérer l’action du groupe dans son ensemble. En appliquant cette pensée aux achats de POA, on devrait en arriver à la conclusion que l’on ne peut pas évaluer le caractère moral d’un achat individuel, ni établir une obligation d’abstention. Les auteurs testent plusieurs chemins pour réfuter l’argument sceptique, en rejetant d’abord la prémisse (1). À propos des actes individuels dénués de pouvoir causal, ils avancent cette idée :
Si la moralité des actes dont nous ignorons les conséquences dépend de leur conformité à une règle dont l’adoption est souhaitable, ceci est vrai de la moralité de tous les actes. C’est donc vrai en particulier de la moralité des actes qui manquent de pouvoir causal. (p. 111)
Pour prouver l’immoralité des achats de POA, les auteurs tentent de s’appuyer sur des principes tels que la complicité ou le mauvais signal. Selon cette approche, c’est l’approbation implicite de la maltraitance animale qui rend ces achats immoraux. Cependant, ces principes se révèlent insuffisants pour fonder une obligation morale. L’essentiel de leur argumentation se tourne vers la prémisse (2) selon laquelle l’achat de POA ne nuit pas aux animaux. Comment un acte isolé peut-il faire une différence face à la maltraitance systématique des animaux destinés à notre consommation ? Pour répondre au problème de l’inefficacité causale, les écrivains testent d’autres solutions, en mobilisant la notion de nuisance attendue injustifiée. C’est la chance qu’une activité cause sans raison valable des dommages plus importants que les avantages qu’elle procure. Certains remettent en question l’idée que l’action individuelle puisse avoir un impact significatif sur ces dommages, en particulier en déclenchant un point de bascule – ou « effet de seuil » – susceptible d’affecter le marché. Dans de nombreux cas, la probabilité est tellement faible que cet argument n’est pas convaincant. Toutefois, on peut tenter de résoudre ce problème en invoquant le principe de l’implication causale :
Pour certains, il importe peu que notre conduite ait eu des effets qui ne se seraient pas produits en son absence, qu’elle ait changé quelque chose en permettant qu’un seuil soit atteint. Peu importe même qu’elle ait eu une certaine probabilité d’avoir un impact. Dès lors qu’un acte s’inscrit dans un ensemble d’actes dont les effets sont indésirables, son auteur est partiellement responsable de ces effets. La simple contribution à la production d’un mal est immorale. Pourquoi ? Parce que l’acte, même s’il n’a rien changé, a joué un rôle causal ; il est causalement impliqué dans la réalisation des effets. (p. 138)
Il reste encore une dernière étape à franchir pour distinguer les scénarios où l’implication causale revêt un caractère moralement décisif des autres. Cette distinction a des répercussions importantes : elle affecte l’évaluation morale de l’action individuelle au sein de la série d’actions collectives. Pour illustrer cette nuance, les auteurs se réfèrent à une expérience de pensée imaginée par la philosophe Julia Nefsky, qui explique le cas de nuisance contributive non superflue injustifiée. Tandis que la première est considérée comme étant immorale en raison du fait qu’elle impose sans raison valable une souffrance aux animaux, cette nuisance l’est car elle contribue, d’une manière non superflue, à causer ces préjudices. Les choix des consommateurs donnent lieu à une offre sur le marché, chaque consommateur contribuant au moment de l’achat à atteindre un certain seuil de consommation : sa décision relève à la fois de l’individu et du groupe.
L’ouvrage invite à repenser la place morale de l’individu dans un monde où l’impact de nos actions demeure obscur et difficile à mesurer. Néanmoins, on ne peut pas se soustraire à cette réalité inquiétante : « l’immense majorité des animaux exploités pour notre consommation ont une existence tragique » (p. 189). Il est impossible d’anticiper les conséquences de nos actions avant qu’elles ne se soient déroulées, et ce, surtout dans un système complexe comme celui que l’humanité a créé. Comme l’ont souligné Ulrich Beck et, dans le même sillage, Zygmunt Bauman, la société contemporaine tend à favoriser une recherche de solutions individuelles aux problèmes collectifs. Cette disparité entraîne un scepticisme profond : les systèmes complexes apparaissent comme des structures rigides, et face à leur inertie, les individus semblent impuissants. Cependant, dépasser ce scepticisme revient à reconnaître que l’action individuelle n’est jamais complètement isolée, elle s’inscrit toujours dans une dynamique collective. Recalibrer notre rôle et nos responsabilités consiste alors à oser croire que, face à des dommages systémiques, chaque initiative personnelle compte. Mais il faut soustraire ce dernier terme à sa connotation comptable et statistique restrictive, et s’efforcer de lui rendre une portée réellement organique ; dans un organisme, chaque partie compte : il en va de même pour chaque existence.
Bibliographie :#
Zygmunt Bauman, Retrotopia, traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Paris, Premier parallèle, [2017] 2019.
Ulrich Beck, La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, traduit de l’allemand par Laure Bernardi, Paris, Aubier, [1986] 2001.
Frank Jackson, « Group morality », in Philip Pettit et al. (éd.), Metaphysics and morality: Essays in honour of J. J. C. Smart, Blackwell, p. 91–110, 1987.
Julia Nefsky, « Collective harm and the inefficacy problem », Philosophy Compass, no. 4, 2019/14, e12587. https://doi.org/10.1111/phc3.12587
Walter Sinnott-Armstrong, « It’s not my fault: Global warming and individual moral obligations », in Walter Sinnott-Armstrong et Richard Howarth (éd.), Perspectives on Climate Change, Elsevier, p. 221–253, 2005.