Henrik Ibsen (1826-1906)#

Identité ; Interculturalité ; Révolutions morales ; Transparence et secret ;

Ibsen naît en 1828 au sein d’une famille de commerçants, dans la ville de Skien au sud de la Norvège. Tandis qu’il atteint ses douze ans, son père fait faillite. Il est donc contraint de renoncer au lycée et de partir avec sa famille dans une campagne plus reculée. Trois ans plus tard, il part s’installer chez un pharmacien de Grimstad, une ville proche du Danemark, en tant qu’apprenti. C’est chez lui qu’Ibsen se met à lire tous les ouvrages qui lui tombent sous la main pour préparer son examen d’entrée à l’Université.

Ses premiers pas dans l’écriture se font plutôt sous la forme de poèmes que de théâtre. Sa première pièce date de 1848-49 et se nomme Catilina, un drame en trois actes. Ce n’est pas un grand succès, mais cela lui permet de nouer un lien fort avec un jeune public avide de reconnaissance nationale. En effet, Ibsen est espéré comme figure de proue d’un théâtre de la Norvège, alors en pleine construction. Il se voit rapidement confier un poste important d’abord au théâtre de Bergen, puis dans celui norvégien de Christiania (future Oslo). Ses premières pièces se teintent de l’engouement pour la mythologie nordique et de la période médiévale scandinave. Les représentations oscillent entre succès mitigé et échec retentissant. Néanmoins, de pièces comme Madame Inger à Ostraat (1855), émerge chez lui volonté de créer des personnages plus profonds, en proie à une tension dramatique qui s’inspire des dispositifs romantiques. Il perdra tout de même le soutien du public lorsque le théâtre norvégien de Christiania fermera, ce qui le poussera peu à peu au repli sur lui-même.

C’est une bourse d’études pour l’étranger qui va tout changer. Une pension à vie qui l’autorise à une installation de 27 ans hors de la Norvège. Il partira de 1864 à 1891 et voyagera beaucoup. Il se consacrera dès lors entièrement à l’écriture, sans jamais oublier sa terre natale, qui est toujours le cadre de nombreuses de ses pièces.

Son écriture évolue avec le voyage et en 1866, il publie Brand, un lesedrama (un drame destiné à être lu). Il y renoue alors avec la poésie, la pièce étant écrite en vers. Un doute existentiel anime la pièce et préfigure un autre de ses textes qu’il publiera un an plus tard, Peer Gynt. Cette pièce est un grand succès en Norvège, alors qu’il comptait y critiquer l’esprit de clocher des Norvégiens. La réputation de la pièce grandira lorsque le musicien Edvard Grieg, à la demande d’Ibsen, la mettre en musique. Empereur et Galiléen, datant de 1873 et considérée par son auteur comme son œuvre maîtresse, et fermera ce cycle de trois pièces épiques. Ce sont des pièces concentrées sur les personnages qui suivent des routes d’existence ardues mais qui n’en dévient pas, pour le meilleur comme pour le pire. Au-delà de la satire, le théâtre ibsénien est celui des expériences humaines. Il étudie dans une certaine perspective les révolutions morales qui surviennent dans les mœurs de sa société et des hommes. De même, il met au jour et analyse les comportements versatiles et impermanents qui peuvent advenir au sein d’une société. Ici, son étude se porte sur la motivation qui peut porter certains hommes.

Un autre cycle commence en 1869 avec La ligue des jeunes. On y retrouve des portraits acerbes mais aussi comiques dans une perspective plus politique. Ce sera la seule comédie de Ibsen. Les enjeux ne sont plus simplement personnels mais collectifs et c’est le début de questionnements éthiques autour de la question de la responsabilité et du devoir envers autrui. Un théâtre également de la confrontation des idéaux, qu’ils soient politiques ou moraux. Les personnages d’Ibsen se retrouvent régulièrement confrontés à des dilemmes, mais qui sont toujours le résultat de leurs propres actions et choix. Plus tard, il poussera les portraits jusqu’à l’homme inflexible et fanatique, comme Gregers dans Le Canard Sauvage. On y voit alors un homme aveuglé par sa quête d’un idéal de transparence et de vérité. Un idéal poussé au fanatisme qui condamnera la jeune Hedvig. Des questions s’ouvrent alors sur l’aveuglement, l’étouffement d’un idéalisme fanatique et leurs conséquences qui trouvent des résonnances encore aujourd’hui.

C’est avec Une maison de poupée, écrite en 1878, que Ibsen signe définitivement avec le succès européen. Les traductions s’accumulent très rapidement, presque autant que les polémiques. Il se pose alors en observateur de la société et, presque malgré lui (il s’en est toujours défendu), en penseur des questionnements autour de l’émancipation féminine et de l’asservissement. C’est aussi et surtout une pièce plus large sur une quête de soi-même. Une quête de vérité au milieu des mensonges d’une époque et d’une idéologie qui dicte ce que l’on doit être. Cela rentre en résonance avec la thématique de la transparence et du secret quand la pièce propose un dévoilement critique sur les morales d’une société dissimulée. La transparence c’est la fin ouverte de la pièce, avec une protagoniste qui part au-devant de sa recherche d’elle-même. C’est une inspiration pour de nombreux artistes qui vont continuer à réécrire et poursuivre cette pièce comme la romancière et dramaturge Elfriede Jelinek dans Ce qui arriva quand Nora quitta son mari ou la mise en scène de Thomas Ostermeier qu’il nomme Nora.

La perspective d’un travail autour de l’intériorité, au travers de l’exhumation d’un passé qui hante les personnages, est une thématique que continuera à aborder Ibsen dans des pièces comme Le Canard Sauvage, datant de 1884. Un drame de la culpabilité qui met en lumière la singularité des personnages s’insérant dans un laboratoire des cas de conscience. Tout est une histoire de révélation progressive. Ibsen va s’appuyer sur les vies des personnages, pleines de secrets, qu’il dévoile petit à petit. Se pose alors la question de savoir si dire toute la vérité est toujours bénéfique. Relling, médecin et ami de la famille, soutient la thèse que le mensonge est parfois vital. Gregers, ancien ami d’Hjalmar, le père de la famille, prône quant à lui un idéal de vérité et de transparence absolue. Il finira par révéler ce qu’il a appris : Hedvig n’est pas la fille de Hjalmar. La famille s’effondrera alors et Hedvig, voulant rétablir sa relation avec son père, se tuera. C’est ainsi une pièce qui poursuit les réflexions commencées sur la vérité dans Une maison de poupée et même d’autres pièces antérieures. Toutefois ici, la résolution est plus amère et la quête de vérité vire au fanatisme et à l’idéologie meurtrière. La transparence y sera redoutablement critiquée. Les dernières œuvres de la vie d’Ibsen sont plus sombres et abordent un réalisme de société toujours plus poignant avec La Dame de la mer (1888) ou encore Hedda Gabler (1890). La psychologie des personnages reste néanmoins toujours au centre des œuvres et c’est l’étude de leurs réactions qui séduit le public. En 1891 Ibsen revient en Norvège où il mourra quelques années plus tard en 1906.

Henrik Ibsen aura écrit, en tout et pour tout, 26 pièces de théâtre. Ses œuvres sont sorties des frontières de la Norvège pour aller conquérir toute l’Europe. Dans toutes ses pièces, il met au cœur une psychologie des personnages qui sont confrontés à des dilemmes éthiques. Faut-il dire toujours la vérité ou préférer vivre dans une confortable illusion ? Une quête d’émancipation doit-elle se faire envers et contre tout ? A quel prix doit-on poursuivre ses idéaux ? Quel est le rôle d’un individu singulier lorsqu’on veut reformer une société ? Ces dilemmes entraîneront des conséquences amenant à des considérations sur des sujets très larges comme l’émancipation, la responsabilité, le poids du passé, l’éthique de la vérité et du mensonge, … Cela témoigne aussi du commencement de certaines révolutions morales de la société européenne, comme autour des questions familiales et plus particulièrement sur le statut de la femme et de l’enfant. Le théâtre de Ibsen est celui de l’intériorité qui réveille toujours et encore des débats actuels.

Léa Mandres

Bibliographie :#

Jacques De Decker, Ibsen, Paris, Gallimard, 2006.

Florence Fix, Le théâtre de Henrik Ibsen, Ides et Calendes, 2020.

Henrik Ibsen, Le Canard sauvage, traduit en français par Régis Boyer, Paris, Flammarion, 1995.

Henrik Ibsen, Empereur et Galiléen, postface de Jean-François Battail, traduit en français par Denise Bernard-Folliot, éditions théâtrales, 2018.

Henrik Ibsen, Une maison de poupée, traduit par Régis Boyer, Paris, Flammarion, 2022.

Maurice Prozor, « Un Drame De Henrik Ibsen : « Brand », Drame Philosophique », Revue des Deux Mondes (1829-1971), 126(1), 1894, p. 129‑161.

Note

Cette notice a été rédigée en lien avec le séminaire de Guy Ducrey « Le drame de l’argent » (DU Lethica, année universitaire 2024-2025).