Injure#

Handicap ; Norme ; Racisme ; Sedgwick (Eve, Kosofsky) ; Théorie queer ; Violence ; Vulnérabilité

Au cœur de nombreuses logiques de domination permettant d’instaurer une hiérarchie axiologique entre les individus et de réduire les stigmatisé.es au silence se trouve la la formulation, quotidienne, répétée et itérative d’un stigmate prenant la forme de l’injure, autrement dit un acte de langage « par lequel une place particulière est assignée dans le monde à celui [ou celle] qui en est le [ou la] destinataire » (Éribon, 2024, p. 28). Au-delà de la dimension purement linguistique, l’injure est souvent accompagnée de comportements qui constituent un climat d’hostilité ambiante (Ibid., p. 30) et entraînent très souvent des conséquences sur la formation des subjectivités des individus qui en sont les victimes.

Ce sont des agressions verbales qui marquent la conscience. Ce sont des traumatismes plus ou moins violemment ressentis sur l’instant mais qui s’inscrivent dans la mémoire et dans le corps (car la timidité, la gêne, la crainte, l’incertitude de soi, la honte… sont des attitudes corporelles produites par l’hostilité du monde extérieur). Et l’une des conséquences de l’injure est de façonner le rapport aux autres et au monde. Et donc de façonner la personnalité, la subjectivité, l’être même d’un individu. (ibid., p. 28).

Comme le rappelle à juste titre le philosophe et sociologue français Didier Éribon (1953) : « L’insulte est un verdict. C’est une sentence quasi définitive, une condamnation à perpétuité, et avec laquelle il va falloir vivre » (Ibid., p. 26). Autrement dit, elle est une des marques de contrôle de la norme, de son poids quotidien, de ses stratégies d’assujettissement, ainsi qu’un de ses procédés d’exclusion privilégiés (ibid.). Mais l’injure n’a pas qu’un simple pouvoir descriptif dépréciatif : elle est aussi et avant tout un instrument de domination.

Celui qui lance l’injure me fait savoir qu’il a prise sur moi, que je suis en son pouvoir. Et ce pouvoir est d’abord celui de me blesser. De marquer tout mon être de cette blessure en inscrivant la honte ou la peur au plus profond de mon esprit et de mon corps. (ibid.., p. 26-27).

L’injure se rapproche en ce sens de l’énoncé performatif, selon la conception qu’en a donné le philosophe britannique J.L. Austin (1911-1960) dans son ouvrage Quand dire, c’est faire (How to do Things with Words, 1962). Austin distingue ce qu’il nomme les énoncés constatifs, simplement descriptifs et évalués selon leur véracité ou non, des énoncés performatifs, produisant une action et ne pouvant être ni vrai ni faux. L’injure produit ainsi une action : l’injurié est réduit à ce que l’injure fait de lui et est alors « assimilé » ou « réduit » à une catégorie sociale ou morale se situant en-dehors de la norme (Austin, 1962 ; cité dans Éribon, 2024, 27-28).

Suivant les implications présentées par Éribon, l’injure possède une dimension éminemment politique : elle permet de distinguer qui fait partie de la norme et qui se situe en dehors d’elle. Les travaux de l’historienne française Florence Tamagne sur l’histoire de l’homosexualité en Europe montrent, par exemple, que l’usage du vocabulaire injurieux ou stigmatisant n’est jamais anodin. Tamagne distingue trois niveaux de discours. D’abord, les termes scientifiques et médicaux qui constituent un savoir-pouvoir, c’est-à-dire qui permettent de définir les contours de la norme et de justifier ces mêmes contours par la valeur d’autorité autoproclamée de leur propos. Ensuite, les termes argotiques, entendus comme le vocabulaire utilisé par les individus s’insérant dans la norme et à destination de celles et ceux qui n’en font pas partie (dans ce cas les « hétérosexuels » à l’égard des « homosexuels »). Ces termes ont le plus souvent une portée péjorative ou injurieuse. Enfin, les réappropriations et les détournements des termes argotiques par les personnes stigmatisées. Ce troisième niveau de discours renvoie ainsi, selon Tamagne, au procédé de subversion des stigmates sociaux associés aux termes injurieux (Tamagne, 2000, p. 48). De ce procédé émerge le retournement du stigmate grâce à la resignification subversive de l’injure.

Ce retournement repose sur la figure rhétorique de l’antiparastase, « qui consiste en ce qu’une personne accusée maintient qu’elle devrait être louée plutôt que blâmée, si elle avait fait ce qu’on lui impute » (Littré). Il s’agit d’un acte qui atteste de la capacité d’agir (agency) d’un individu ou d’un groupe d’individus. Retenons également que tant l’injure que son retournement s’inscrivent dans un contexte social, culturel, historique, politique, économique qui est toujours particulier.

Pour la philosophe nord-américaine Judith Butler, il n’existe pas de « position politique purifiée du pouvoir » (Butler, 2005 ; cité dans Nordmann, 2004, 15). En d’autres termes, pour tout discours, « il n’est pas possible d’utiliser des mots […] qui ne soient pas ‘souillés’ par la domination, mais […] cette situation ne nous interdit en aucune façon de développer une puissance d’agir : c’est depuis l’intérieur des mots du pouvoir que l’on peut critiquer la domination dont ils peuvent aussi être porteurs, comme le montrent les mouvements politiques qui revendiquent les termes mêmes qui les excluent » (Nordmann, 2004, 15-16). Dans son ouvrage Le Pouvoir des mots (1997), Butler propose une perspective novatrice de l’injure au travers de l’expression anglaise « to call someone a name » : c’est-à-dire « injurier quelqu’un », mais dont le sens littéral peut également signifier « donner un nom à quelqu’un ». À partir de ce double sens, Butler pose la question : « donner un nom à quelqu’un, serait-ce donc toujours en même temps le blesser, l’injurier ? » (Nordmann, 2004, 18). Le nom, ou le prénom, dans son sens le plus littéral, peut en effet parfois désigner de façon péjorative un ensemble d’individus, à l’instar du prénom Kévin en France, teinté d’un mépris de classe envers le soi-disant « mauvais goût » des classes prolétaires, ou la misogynie sous-jacente du phénomène des « Karen » aux États-Unis, désignant des femmes blanches d’âge mûr réputées pour ne pas avoir leur langue dans leur poche et être minées par les préjugés . Charlotte Nordmann résume ainsi le double sens de l’expression reprise par Butler :

Nous n’existons que dans la mesure où l’on nous donne un nom. Or ce nom est toujours aussi une injure, une insulte, il nous constitue en nous assignant une place que nous n’avons pas choisie. De cette violence, il n’est pas possible de faire l’économie, mais il faut dire aussi que l’injure, le nom que l’on nous donne, n’a pas le pouvoir de nous paralyser, de nous réduire au silence. S’il nous interdit d’être des sujets souverains, il ouvre cependant dans l’espace une puissance d’agir : nous sommes dépendants, pour exister, des noms que l’on nous donne, mais ces noms, nous pouvons aussi les critiquer, ne serait-ce que parce qu’ils sont multiples, parce que le nom que l’on nous donne n’est pas ‘propre’ mais est un nom, parmi d’autres. (Nordmann, 2004, 18-19).

Un des exemples de resignification de l’injure les plus emblématiques se retrouve dans le courant littéraire et politique de la « négritude », inventé par Aimé Césaire (1913-2008), reprenant à son compte le terme raciste et infamant de « nègre » pour le retourner et en faire le moteur du refus de la honte de soi éprouvée par les populations africaines et héritée du colonialisme (Césaire, 1939).

Camille Lenoble

Bibliographie :#

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Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Introduction aux Gender Studies. Manuel des études sur le genre, Bruxelles, De Boeck, 2008.

Sam [Marie-Hélène] Bourcier, « Queer Move/ments », Mouvements, n° 2, 2002, pp. 37-43.

Pierre Bourdieu, « L’identité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur l’idée de région », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, 1980, pp. 63-72.

Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La découverte, 2005 (1990).

Judith Butler, Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, Paris, Ed. Amsterdam, 2004 (1997).

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Bordas, 1947 (1939).

George Chauncey, Gay New York (1890-1940), Paris, Fayard, 2003 (1994).

Teresa De Lauretis, Théories queer et cultures populaires de Foucault à Cronenberg, Paris, La dispute, 2007.

Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Paris, Presses universitaires de France, 2021 (2008).

Didier Éribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Flammarion, 2024 (1999).

Didier Éribon, Retour à Reims, Paris, Flammarion, 2025 (2009).

Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les éditions de minuit, 1975 (1962).

Louis Gruel, « Conjurer l’exclusion : rhétorique et identité revendiquée dans des habitats socialement disqualifiés », Revue française de sociologie, vol. 26, n° 3, 1985, pp. 431-453.

Jean-Louis Jeannelle, « Introducing Queer Studies ? », Les temps modernes, n° 624, 2003, pp. 137-152.

Eve Kosofsky-Sedgwick, Epistémologie du placard, Paris, Ed. Amsterdam, 2008 (1990).

Évelyne Larguèche, Espèce de … ?. Les lois de l’effet injure, Chambéry, Presses de l’Université de Savoie, 2009.

Charlotte Nordmann, « Avertissement », dans Butler Judith, Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, Paris, Ed. Amsterdam, 2004 (1997), pp. 13-19.

Bruno Perreau, Qui a peur de la théorie queer ?, Paris, Presses de Science Po, 2018.

Adrienne Rich, « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence », Signs, vol. 5, n° 4, 1980, pp. 631-660.

Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Paris, Seuil, 2000.

Sitographie :#

Mercier Arnaud, « Retournement du stigmate » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 29 avril 2021. Dernière modification le 10 mars 2023. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/retournement-du-stigmate.