Ioulia Toupikina, Attaque animale#
Traduit du russe par Alexis Vadrot et Elena Gordienko, 2024.
Droit et littérature ; Guerre ; Justice ; Lioubimovka ; Propagande ; Transparence et secret ; Théâtre ; Ukraine ; Fictions (recensions)
À la guerre comme à la guerre, dit le dicton : mais que se passe-t-il après le retour des soldats ? C’est à la dissémination de la violence de guerre dans la société civile et l’espace domestique que s’intéresse la pièce de Ioulia Toupikina Attaque animale, représentée en 2025 au Festival Écho de Lioubimovka à Strasbourg. Car depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, l’un des lieux communs entretenus par la propagande et les médias russes est que la guerre n’a aucune conséquence négative décelable en Russie – d’abord parce que les sanctions économiques décidées en Occident n’y auraient pas d’effet, ensuite parce que la guerre marquerait au contraire un sursaut des valeurs traditionnelles associées à la défense de la patrie et du foyer. Pourtant, les statistiques des affaires criminelles en Russie sont sans appel : on observe avec le retour des soldats du front une augmentation nette des cas de violence contre les personnes, et en particulier des violences entre partenaires intimes, perpétrées par des vétérans. Le média libre d’investigation Viorstka a ainsi documenté, sur la période 2022-2025, 551 décès provoqués par d’ex-soldats ayant servi en Ukraine : il s’agit, pour la majorité, de meurtres sur conjoint, mais aussi d’accidents de voiture, d’overdoses ou de morts par négligence. Parmi les explications retenues pour comprendre ce déferlement de violence, on évoque souvent l’inégalité des politiques de réintégration des soldats, qui ont été entièrement déléguées aux régions et ne bénéficient donc pas d’une approche globale, dans un contexte local souvent très corrompu ; la violence extrême du conflit, marqué par une cruauté particulière exercée à l’encontre des civils ukrainiens, joue bien sûr aussi un rôle important, de même que le recrutement originel de certains soldats, prisonniers de droit commun ayant bénéficié d’un aménagement de leur peine et souvent d’une libération anticipée s’ils acceptaient de rejoindre le front, quel que soit le motif pour lequel ils avaient initialement été condamnés. Ce phénomène social est invisibilisé par le pouvoir, qui a lancé un vaste programme, « Le Temps des héros », destiné moins à réintégrer les soldats revenus d’Ukraine qu’à créer, selon les termes de Vladimir Poutine, une « nouvelle élite », largement invitée à se produire dans les écoles et l’espace public et destinée à y figurer comme exemple. De fait, lorsqu’un « héros » se rend coupable de crime à son retour à la vie civile, il bénéficie de circonstances atténuantes en raison des services rendus à la Russie.
Née en 1978 à Krasnoïarsk et autrice d’une quarantaine de pièces, ainsi que de nombreux scénarios, Ioulia Toupikina s’inspire pour sa pièce d’un de ces cas tragiques sur lesquels la société russe est priée de rester silencieuse : condamné aux travaux forcés pour le viol et le meurtre d’une femme de 85 ans, Ivan Rossomakhine sort de prison pour intégrer la milice Wagner, puis assassine sa compagne à son retour d’Ukraine. Sur cette trame abominable, Toupikina brode, à rebrousse-poils de la tendance documentaire des textes littéraires sur la justice russe , une pièce d’un comique noir et absurde, directement tiré des circonstances du crime : le patronyme du meurtrier, Rossomakhine, dérive de celui d’un animal bien connu des habitants de Sibérie, le glouton (rossomakh), dont on dit qu’avec ses dents pointues il lui faut dix secondes seulement pour décapiter un renne. L’autrice transpose les faits dans une petite ville de province où une femme vient porter plainte contre son mari revenu du front, qui la bat et la menace : le policier est d’accord pour enregistrer la plainte, mais son supérieur lui suggère d’imputer l’attaque à un animal, en l’occurrence un chien. L’enjeu est de taire les conséquences de la violence de guerre dans l’espace social, mais aussi de truquer les statistiques dans un contexte où, on l’a dit, la réintégration des soldats et ses potentiels échecs sont évalués à une échelle régionale. Mais la stratégie s’enraie car, les cas se multipliant, les animaux désignés coupables des agressions deviennent de plus en plus improbables : faute d’imagination et dans une situation où la vraisemblance ne compte guère, on accuse surtout des animaux domestiques, et c’est finalement un hamster qui sera incriminé lorsqu’il s’agira d’élucider le décès de l’épouse venue au début de la pièce chercher la protection de la police.
Le jeune policier est le témoin impuissant de cette incurie de la police et des abus de son supérieur, comparé lui-même à un boa. La pièce fait alterner des scènes au commissariat et des scènes privées, qui montrent le jeune homme harcelé par une mère le poussant à se marier et à fonder une famille, alors qu’il ne rêve que de lui échapper pour regarder en cachette les vidéos du « Voleur d’arôme », célèbre blogueur queer ukrainien. Si la propagande russe associe souvent l’Ukraine au déclin des valeurs familiales et aux « relations non traditionnelles » interdites par la loi russe depuis novembre 2022, il ne s’agit pas pour Toupikina de valider ce discours décadentiste par l’allusion à un acteur réel et particulièrement extravagant de la sphère numérique ukrainienne, mais de contrer la production d’un modèle russe masculiniste, hétéronormé et patriarcal en dévoilant l’envers du décor : les femmes paient le prix de l’héroïsation du soldat, alors que les violences commises à l’intérieur du cercle familial sont dépénalisées depuis le début de l’année 2017, tandis que les représentations alternatives du genre se retrouvent confinées au secret de la chambre à coucher.
Dans cette perspective, le texte propose également une réflexion sur les pouvoirs de l’absurde, en invitant à le prendre au pied de la lettre, comme une possibilité de figurer de manière crue la violence, plutôt qu’à le lire comme une fable ou une simple métaphore. La pièce renvoie régulièrement à l’un des classiques du genre, La Chasse au snark (1876) de Lewis Carroll : Toupikina fait émerger un versant plus noir du texte de Carroll en suggérant de lire les noms au sens propre, comme elle l’avait fait pour le bien nommé Rossomakhine – le « snark », mélange de snake et de shark, est chez l’écrivain britannique l’objet d’une quête loufoque, mais c’est aussi un animal inquiétant. Le récit se finit mal pour un personnage qui ne peut même pas prononcer le nom de la bête en entier avant d’être, semble-t-il, tuée par elle dans une autre attaque animale. L’accent mis sur le caractère inquiétant de la littérature de l’absurde vient renforcer le message antiguerre de la pièce en montrant que c’est la société russe dans son ensemble qui vit dans une inversion complète des valeurs et dans une atmosphère où l’absurde est roi : si le principe d’un échange de responsabilités pénales entre humain et animal est inventé par l’autrice, il est bien vrai que des criminels multirécidivistes passent en Russie pour des héros.