Joséphine Chaffin et la compagnie Superlune, Vive#
TAPS, Strasbourg, 2026.
Enfance ; Faire cas prendre soin ; Inceste ; Langage ; Théâtre ; Transparence et secret ; Violences sexuelles ; Fictions (recensions) <fictions-recensions>
La pièce de théâtre Vive était jouée du 24 au 27 mars 2026, au TAPS Laiterie à Strasbourg. Le sujet est l’inceste, et surtout le silence, le secret, le tabou qui lui sont associés. L’écriture déjà percutante de Joséphine Chaffin est affirmée par une mise en scène tourbillonnante (au sens propre, puisque les personnages tournent régulièrement sur elles et eux-mêmes pour signifier le passage d’une scène à l’autre) et rythmée, imaginée par la dramaturge et son co-metteur en scène Clément Carabédian. Celui-ci apparaît également sur le plateau en tant que comédien aux côtés d’Hermine Dos Santos (dans le rôle du personnage principal, Anaïs), Estelle Clément-Baelem, Patrick Palmero, et Théo Rodriguez-Noury à la musique.
Dans une perspective d’immersion totale, les spectateur.ices ont la possibilité de prendre place sur le plateau, sur les chaises disposées à cet effet, qui servent d’accessoires scéniques aux comédien.nes qui s’y assoient, s’y accoudent, voire montent dessus. Depuis les gradins ou sur la scène, le public est d’emblée pris à parti, spatialement de par cette organisation quadrifrontale, mais aussi symboliquement en tant que jurés, puisque la pièce est un huisclos se déroulant dans une cour d’assises.
La plaignante est Anaïs Lacascade, victime d’inceste de ses 7 à ses 14 ans. Mais il ne s’agit pas ici de prouver la culpabilité de son père, Louis Lacascade, d’ores et déjà instruite dans un « dossier extrêmement solide » (p. 14), nous dit l’avocat d’Anaïs. Ce procès s’attaque à un crime partagé : celui du silence, cette « cage qu’on a patiemment méticuleusement élaborée », le « on » désignant « d’abord, son agresseur / Puis le cercle familial / Enfin toute la société » (p. 82-83).
Pour ce faire, Joséphine Chaffin emmène son public assister au long parcours de « sortie d’inceste » – pour reprendre les mots de Cécile Cée – auquel est confronté son personnage Anaïs, un véritable « parcours de combattante » (p. 98). Le plateau se transforme et se réinvente sans cesse, en cuisine, salon, chambre, restaurant, école, au rythme de scènes plus ou moins longues qui sont autant de souvenirs d’enfance d’Anaïs. Ce sont les titres de ces scènes qui font office de fil directeur : Raconter, Écouter, Réciter, Énumérer, Présenter, Affabuler, Gueuler, Nier, Interroger, Avaler, Harceler, Se taire, Silencier, Plaider, Délibérer.
Ici, les mots et leurs polysémies sont un véritable terrain de jeu pour dire le silence. En effet, pour mettre en lumière le sujet sérieux et grave de l’inceste, la dramaturge donne à sa pièce une pulsation par les mots, qui glissent, virevoltent, piquent ou surprennent – grâce à l’utilisation de figures de style, et qui tiennent le public en haleine jusqu’à le glacer au sang, mais aussi, paradoxalement, le faire rire aux éclats. Ainsi, dans la famille Lacascade, restaurateurs reconnus, on « mani[e] la langue et le couteau » (p. 65). Ce vers peut dès lors sembler programmatique, mettant bien en avant la terreur physique, sexuelle et psychologique que le roi-père fait régner dans sa famille. Celle-là même que le loup exerce dans la fable Le loup et l’agneau de Jean de La Fontaine, dont le texte est récité par Anaïs (p. 18).
La pièce n’est pas autobiographique, mais Joséphine Chaffin explique s’être renseignée pendant des mois sur le sujet de l’inceste avant d’écrire. On retrouve en effet entre les lignes des traces des chercheur·euses qui ont contribué à analyser cette violence – Dorothée Dussy, Iris Brey, Juliet Drouar, Tal Piterbraut-Merx, Bernard Lempert, ou encore le juge pour enfants Édouard Durand.
Partant du cas singulier de la petite Anaïs, Joséphine Chaffin semble vouloir proposer dans sa pièce un espace de réflexion éthique sur la protection de toutes les victimes. Ainsi, dans une perspective didactique, la dernière tirade de l’avocat rappelle les chiffres de l’inceste, ses conséquences et son ancrage dans la société patriarcale : « Oui le pouvoir des pères structure nos relations sociales / […] L’inceste n’est pas le tabou ultime l’interdit le plus communément partagé sur Terre, il est / Au contraire / La charpente de notre monde. » (p. 96). Une approche matérialiste et anticapitaliste pourrait cependant nuancer cette position, car le « pouvoir des pères » – dont les mères peuvent être par ailleurs complices, lorsqu’elles ne sont pas elles-mêmes instigatrices de la violence (Dussy, 2021, p. 72-73) – est subordonné à l’organisation sociale capitaliste. L’inceste, et de manière plus générale les violences faites aux enfants, sont entre autres choses favorisées par le développement du modèle familial dominant actuel en Occident qui est celui de la famille nucléaire hétérosexuelle, composée de deux parents et leurs enfants partageant le même toit. Dans L’exploitation domestique, Christine Delphy et Diana Leonard mettent en lumière les enjeux de domination et d’exploitation à la fois sexistes et âgistes qui sous-tendent cette organisation familiale, qui permettent une invisibilisation et le maintien de la violence dans l’espace privé. Se saisissant aussi de ces enjeux dans son ouvrage Dans la maison de l’ogre. Quand la famille maltraite ses enfants, Bernard Lempert montre bien les liens entre une certaine organisation économique de la société et les violences intrafamiliales : « Les systèmes de domination fournissent l’appareillage idéologique [et matériel, pourrait-on ajouter] nécessaire aux violences intrafamiliales, qui elles-mêmes livrent quasiment sur mesure à la violence socio-économique des personnes ayant appris la soumission, la résignation et la désespérance. » (Lempert, 2017, p. 36).
Racontant le parcours de la victime de manière précise sans toutefois exposer la violence gratuitement, ce spectacle s’adresse à un public adulte comme à un public adolescent, Joséphine Chaffin ayant pensé le texte pour qu’il soit adapté à partir de 14 ans. Confrontée aux questions éthiques qui entourent la représentation des violences sexuelles (comment dire, comment montrer, sans ajouter de la violence à la violence ?), la compagnie Superlune a travaillé la mise en scène avec des groupes scolaires lors de répétitions publiques. Depuis son lancement en 2023 – la première a été jouée lors du festival NovAdo devant 250 collégien·nes –, la pièce a été présentée régulièrement devant des classes de 4e et 3e.
Le dynamisme de la mise en scène participe sans nul doute à rendre le sujet accessible – en apportant du souffle. C’est aussi le soin apporté à son esthétisme – la diction très nette des comédien·nes, leurs déplacements chorégraphiés, le traitement du son, des couleurs et des lumières, les moments de danse du personnage Anaïs, qui permet au public d’écouter et de faire face au sujet.
En somme, loin d’être anéantissante, cette pièce fédère et encourage à repenser collectivement le silence social dont les victimes d’inceste souffrent, tout en offrant aux spectateur·ices, par le travail du langage et l’intertextualité, un moment résolument littéraire.
Bibliographie :#
Joséphine Chaffin, Vive, Bagnolet, Koïnè éditions, 2024.
Christine Delphy et Diana Leonard, L’exploitation domestique, Paris, Syllepse, 2019.
Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Paris, Pocket, [2013] 2021.
Bernard Lempert, Dans la maison de l’ogre. Quand la famille maltraite ses enfants, Paris, Seuil, 2017.