Marie Chartron, Penser les violences sexuelles#
Paris, La Découverte, 2025.
#MeToo ; Domination masculine ; Féminisme ; Justice ; Piterbraut Merx (Tal) ; Violence ; Violences sexuelles ; Vulnérabilité ; Recension
En 2018, alors que, sous l’impulsion de #MeToo, l’ampleur des violences sexuelles est massivement mise en avant dans la sphère publique et médiatique, Marie Chartron soutient une thèse de doctorat initialement intitulée Penser les injustices de genre. Approche par les violences sexuelles. Les éditions de la Découverte publient en 2025 une version remaniée de ce travail, qui partait du constat d’un impensé : où sont les violences sexuelles dans la philosophie politique ? En s’intéressant au cas spécifique du viol, envisagé depuis les perspectives de celles et ceux qui le subissent, Marie Chartron, à partir d’un cadre d’analyste féministe intersectionnel, propose de penser les violences sexuelles comme des injustices structurelles liées (mais pas exclusivement) au genre, qui demandent en cela une réponse politique : il en va selon elle d’« une responsabilité individuelle et collective, une nécessité éthique et politique d’agir sur ces violences » (p. 29).
La première partie adopte une perspective historique et théorique. Y sont exposées les principales théories féministes qui, entre les années 1960 et 1980, ont fait des violences sexuelles et du viol une pierre de touche de leur réflexion après avoir constaté, grâce au partage des récits personnels dans les groupes de paroles militants, qu’il s’agissait là d’une question non intime, mais politique. Après avoir soulevé les apports et les limites des systèmes de différentes théoriciennes du genre, de la classe et de la race (Shulamith Firestone, Angela Davis, Susan Brownmiller, Liz Kelly, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Carol Pateman), Marie Chartron s’arrête sur la pensée de Catharine MacKinnon, féministe radicale postmarxiste et juriste. Dans une perspective constructiviste, MacKinnon montre que le genre constitue une domination sexualisée : les catégories « homme » et « femme » sont construites et n’existent qu’à travers leur rapport, qui implique l’érotisation tantôt de la domination, tantôt de la soumission, normes assignées respectivement à la masculinité et à la féminité. Quoiqu’elle présente des limites (le caractère tautologique de la démonstration ; le retour occasionnel du biologique ; une prise en compte parfois insuffisante d’autres critères, comme la race), la théorie de MacKinnon sert de socle à Marie Chartron pour mener sa propre démonstration, soucieuse d’intégrer tous les cas laissés de côté par son approche (que faire des configurations non-hétérosexuelles ? des femmes agresseures ? des garçons mineurs violés dans le cadre intrafamilial ?).
C’est pourquoi elle décide, dans une seconde partie, de mettre la théorie à l’épreuve de la pratique. Elle part des configurations où les violences sexuelles et les viols, statistiquement, sont les plus répandus, à savoir entre deux partenaires hétérosexuels, dans le cadre d’une relation tantôt conjugale, tantôt tarifée. Grâce aux enquêtes menées auprès d’associations (Collectif Féministe Contre le Viol) et de spécialistes de la prostitution, elle observe dans les nombreux témoignages récoltés la permanence de comportements genrés, de « scripts sexuels » (Gagnon) qui encodent l’initiative masculine au détriment de l’autre (féminin), et d’un « entitlement » masculin (« le sentiment d’un droit sur ») faisant fi du désir ou de la volonté de la partenaire, qu’il s’agit alors de remettre au centre de l’échange ou du contrat sexuel. Elle en arrive alors à la conclusion que le critère du genre reste pertinent mais s’avère insuffisant et non exclusif, en particulier à l’épreuve des violences sexuelles intrafamiliales commis sur les sur mineur·es. Même si les jeunes filles restent les principales victimes, la proportion de garçons victimes et de femmes agresseures, largement sur-représentée par rapport à d’autres configurations, invite à relativiser le poids du genre. À travers un dialogue avec *Le Berceau des dominations* de Dorothée Dussy, et grâce aux travaux de Corentin Legras, doctorant qui travaille actuellement sur les cas des mineur·es auteur·es d’inceste, elle constate que le critère du genre doit être complété, selon une approche intersectionnelle, par le critère de l’âge, qui joue dans l’établissement d’une relation asymétrique sur laquelle se fonde la violence. Car « là où se trouve un rapport de pouvoir », écrit-elle dans l’épilogue, « on trouve de la violence sexuelle » (p. 328). Les violences sexuelles se comprennent ainsi au prisme non seulement de la domination masculine, mais de la domination par l’âge, que Tal Piterbraut-Merx appelle la « domination oubliée ».
Le cas de l’inceste, parce qu’il révèle les angles morts d’une pensée strictement organisée autour du genre, est l’occasion pour Marie Chartron d’élaborer une autre modélisation descriptive : plutôt que de réduire les violences sexuelles au genre, il lui semble « plus utile de tenter de localiser où le genre opère comme un agent actif dans les violences sexuelles – comment il permet leur survenue et leur fournit une signification » (p. 202). Selon elle, le genre est une « fonction dynamique » des violences sexuelles : fonction, en ce qu’il « opère pour orienter et donner ses significations aux violences » ; dynamique, en ce qu’il n’est ni « immuable » (p. 208), ni fermé aux croisements avec d’autres critères. Elle montre, schéma à l’appui (p. 211), où et comment le genre intervient pour instituer un rapport hiérarchique entre masculin et féminin (aux niveaux 1. Social ; 2. Intersubjectif ; 3. Personnel ; 4. Institutionnel), rapport hiérarchique qui se trouve reconduit à chaque nouvelle occurrence des violences, ce qui explique sa perpétuation.
La troisième partie aborde la question sous un angle pratique : comment (re)vivre après les violences sexuelles ? Quelle justice, quelle société refonder ? Marie Chartron envisage d’abord les modalités concrètes d’une éthique féministe de la reconstruction, à partir de deux pratiques collectives : les stages d’autodéfense et les groupes de parole, qui ont en commun d’« élaborer des attitudes et des comportements pour faire face à une injustice sociale » et « travailler sur la socialisation genrée », pour « réveiller une possibilité d’agir étouffée » (p. 249) par celle-ci. Les stages d’autodéfense, d’abord, par la sollicitation du corps mais aussi de l’imagination (s’imaginer capable de donner des coups, imaginer d’autres issues de l’agression), entendent infléchir la représentation de soi, rendu non plus disponible mais « défendable » (p. 255). Ils visent par là une « dévulnérabilisation » et une « dégenrification » (p. 259) du corps des femmes. Les groupes de parole, ensuite, contre les logiques d’objectification sexualisée, tâchent de redonner aux victimes leur subjectivité : l’accueil des récits, considérés comme véridiques, lutte contre « l’injustice testimoniale » (p. 261), tandis que la réciprocité de la parole et de l’écoute ouvre l’espace d’une « intersubjectivité qualifiante » (p. 262), qui permet à chacun·e de se reconnaître dans le vécu de l’autre et de reconsidérer le sien, dans une optique reconstructive mais aussi politique, par la compréhension du fait que la violence n’est ni normale, ni isolée, mais qu’elle est une injustice systémique et structurelle. Elle demande par conséquent une réponse politique et une responsabilisation collective, envisagée dans le dernier chapitre. Prenant acte des insuffisances de la réponse pénale et des limites de la justice restaurative, incapables toutes deux, par leur logique punitive ou leur cadre interactionnel, de se porter à un niveau structurel, Marie Chartron envisage les conditions d’une justice qui soit véritablement transformatrice. Fondamentalement relationnelle, celle-ci demande d’impliquer l’ensemble des parties prenantes – agresseurs, victimes, témoins, proches, représentant·es des institutions sociales – dans une entreprise de réflexion collective et commune. L’objectif serait d’aboutir à l’identification critique des contextes, des causes, des ressorts et des scénarios de la violence à tous les niveaux, à la reconnaissance publique des victimes et des torts commis, et à la responsabilisation de la société tout entière dans le travail de fond à mener sur ses propres représentations et comportements. Si #MeToo semble bien avoir ouvert une révolution morale, à l’origine d’une sensibilité et d’une réceptibilité accrues envers les victimes, une révolution des scripts, des représentations et des régimes de la sexualité, consciente des dynamiques de pouvoir qui s’y logent, reste à entreprendre pour agir sur le plan éthique et politique
Bibliographie :#
Susan Brownmiller, Against Our Will. Men, Women and Rape, New York, Simon and Schuster, 1975.
Angela Davis, « Reflections on the Black Woman’s Role in the Community of Slaves », The Black Scholar, vol. 3, n° 4, décembre 1971, p. 2-15.
Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Paris, Pocket, [2013] 2021.
John Gagnon, Les Scripts de la sexualité, traduit de l’anglais par Sam Bourcier, Paris, Payot, 2008.
Liz Kelly, « The continuum of sexual violence », dans Jalna Hanmer et Mary Maynard (dir.), Women, Violence and Social Control. Explorations in Sociology, Atlantic Highland, Humanities Press International, 1987, p. 44-60. L’article a été public en français sous le titre « Le continuum de la violence sexuelle », Cahiers du genre, vol. 1, n° 66, 2019, p. 17-36.
Corentin Legras, Des familles à l’épreuve de l’inceste : trajectoires institutionnelles des mineurs auteurs d’inceste et reconfigurations des liens familiaux, thèse en cours, menée à l’EHESS sous la direction d’Agnès Martial et Juliette Rennes (depuis 2021).
Catharine MacKinnon, Towards a Feminist Theory of State, Harvard University Press, 1989.