Resignification subversive#
Handicap ; Norme ; Racisme ; Sedgwick (Eve, Kosofsky) ; Théorie queer ; Violence ; Vulnérabilité
La « resignification subversive » ou « retournement du stigmate » est un concept sociologique formulé pour la première fois par le sociologue français Louis Gruel (1947-2009) dans son article « Conjurer l’exclusion : rhétorique et identité revendiquée dans des habitats socialement disqualifiés », publié en 1985 dans la Revue française de sociologie. Sa contribution portait sur les stratégies identitaires de lutte contre la stigmatisation sociale des habitants défavorisés des logements pauvres dans les cités de transit. Le concept de retournement ou de subversion du stigmate se définit ainsi par la réappropriation d’un stigmate social (couleur de la peau, handicap physique, orientation sexuelle, identités sociales…) comme un objet de revendication, de revalorisation et/ou de fierté : il renvoie à un processus de « révolution morale » où ce qui faisait naguère honte et se dissimulait se trouve au contraire affiché au motif qu’il incarne de nouvelles valeurs et une attention aux minoré.es.
Pour comprendre le retournement, la subversion ou la resignification, il est donc nécessaire de revenir sur la notion de stigmate social, théorisée par le sociologue et linguiste américano-canadien Erving Goffman (1922-1982) dans son ouvrage Stigmate : les usages sociaux des handicaps (1963, traduit en français en 1972). Goffman définit le stigmate comme un attribut social dévalorisant et déterminé par le regard d’autrui, qui permet d’effectuer une hiérarchie entre les individus. Il distingue trois types de stigmates : (1) les « monstruosités du corps » (handicaps et malformations physiques), (2) les « tares du caractère » (anciens prisonniers, homosexuels, alcooliques, drogués, suicidaires, etc.) et (3) les « stigmates tribaux » (race, nationalité, religion). Chacun de ces types induit un itinéraire moral spécifique : un processus à la fois de prise de conscience et de reconnaissance d’appartenance à un groupe d’individus « affligés d’un certain stigmate ».
L’une des phases du processus de socialisation […] engagé est celle dans laquelle l’individu stigmatisé apprend et intègre le point de vue des normaux, acquérant par-là les images de soi que lui propose la société, en même temps qu’une idée générale de ce qu’impliquerait la possession d’un tel stigmate. Puis vient la phase où il apprend qu’il possède ce stigmate et connaît, cette fois en détail, les conséquences de ce fait. L’enchaînement et les rapports mutuels de ces deux premières étapes de l’itinéraire moral édifient une structure fondamentale, d’où partent les évolutions ultérieures, et qui différencie les itinéraires moraux ouverts au stigmatisé. (Goffman, 1972, p. 50).
Ainsi, le moment de la prise de conscience du stigmate est « toujours d’un intérêt particulier » pour le stigmatisé, en ce qu’il « se voit précipité dans une nouvelle relation avec ceux qui, eux aussi, possèdent ce stigmate » (ibid.).
Toutefois, Goffman ne s’est que peu intéressé à la conceptualisation du retournement ou de la subversion – qu’on lui attribue parfois à tort – insistant plutôt sur le poids de tout stigmate sur le parcours des individus, ainsi que sur l’injonction du rappel constant à la norme. Une première amorce de l’idée d’une capacité d’agir sur le stigmate est proposée en 1980 dans l’article « L’identité et la représentation » publié dans les Actes de la recherche en sciences sociales par le sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002) – lui-même introducteur des travaux de Goffman en France. Dans cette étude, Bourdieu introduit l’idée de la conquête d’autonomie de la part des personnes subissant le poids d’un stigmate social par la voie du collectif, permettant, sur le modèle des « révolutions morales », de « renverser la table des valeurs qui les constitue comme stigmate » ou encore une « inversion des signes attribués aux classes produites selon les principes anciens » (Bourdieu, 1980, p. 69). Ce procédé conduit ainsi à une « réappropriation collective » des « principes de reconstruction et d’évaluation de sa propre identité » en commençant par la « revendication publique du stigmate, ainsi constitué en emblème » (ibid., 69-70)[1]_.
Bibliographie :#
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Sitographie :#
Mercier Arnaud, « Retournement du stigmate » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 29 avril 2021. Dernière modification le 10 mars 2023. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/retournement-du-stigmate.