Rétrotopie#

Bonheur ; Changement climatique ; Dystopie ; Ecologie ; Faire cas prendre soin ; Futur ; Révolutions morales ; Science-Fiction ; Utopie

Si l’utopie désigne en première instance un lieu fictif (à la fois inventé, utopie, et bon, eutopie) caractérisé par sa conception idéale de la société, elle peut également renvoyer à un désir de réforme réelle ou fantasmée (Ruyer, 1950, p. 7). Les œuvres utopiques, depuis le XVIIIe siècle, et plus précisément depuis la publication en 1771 de L’An 2440, rêve s’il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier, premier roman d’anticipation au sens où il situe son intrigue dans le futur, annoncent la possibilité d’une telle construction idéale dans un temps non encore advenu. De même, les programmes politiques les plus ouvertement utopistes appellent de leur vœu la construction d’une utopie dans l’avenir, après de grands efforts de réinvention de la société : il suffit de penser aux « lendemains qui chantent » défendus par l’idéologie communiste pour se faire l’image d’un programme politique croyant en la possibilité d’aller dans le sens d’une amélioration de la société.

Cependant, pour le sociologue Zygmunt Bauman, la direction de l’utopie a changé avec l’avènement de la postmodernité. Celle-ci, caractérisée par une fin des grands récits comme celui du progrès (Lyotard, 1979), ou encore par un nouveau rapport au temps, le présentisme (Hartog, 2003), a pour fond la chute du bloc de l’Est et la victoire du capitalisme à l’échelle du monde et a pour conséquences, toujours selon Bauman, une perte de confiance en l’avenir ainsi qu’une situation de concurrence économique plongeant les « perdants » dans l’insécurité. On pourrait ajouter à cela une atmosphère propice au catastrophisme, notamment dans un contexte de changement climatique, qui accroît d’autant plus le sentiment de crainte envers le destin incertain de nos sociétés et de notre monde. Il en résulte un repli sur le passé, vu comme un temps de sécurité et d’insouciance comparé aux dangers du futur. D’où la définition des rétrotopies comme « des visions qui, au lieu d’être liées, à l’instar de leurs ‘’ancêtres’’ [les utopies], à un futur non-encore-né et donc inexistant, prennent racine dans un passé perdu/enfui/abandonné mais toujours existant, à titre fantomatique » (Bauman, 2019, p. 14-15).

On a bien affaire à des « visions » : les rétrotopies ne sont pas des projets littéraires ou philosophiques de constructions sociales comme le sont les utopies littéraires, mais relèvent du désir individuel (même s’il peut s’exprimer dans une communauté, ou si la vision peut être partagée) motivé par la crainte plus que par la quête du bien commun. Elles mettent en œuvre quatre « retours » selon Bauman : un retour à Hobbes, c’est-à-dire à la fiction d’un état de guerre de tous contre tous qui précéderait la société ; un retour aux tribus comme communautés de petite taille (contre le « village global » qui est le nôtre dans un contexte de mondialisation) ; un retour aux inégalités en défaisant le progrès social ; et un retour à l’utérus et à la sécurité de l’existence pré-natale. On constate bien la dimension personnelle (on dirait même : antisociale), affective et passéiste du phénomène, que le sociologue invite à enrayer par un vœu de cosmopolitisme et de coopération à l’échelle du monde.

La conception que se fait Zygmunt Bauman de la rétrotopie est essentiellement négative : il la conçoit comme une motivation vers la violence et les inégalités parce qu’elle encourage à un repli sur la sphère personnelle de la nostalgie, ou à la construction d’une communauté nationale ou ethnique fondée sur une vision fantasmée du passé. Plusieurs arguments vont dans ce sens : les fictions rétrotopiques tendent à ne pas représenter les conflits des époques qu’elles dépeignent, à les passer sous silence, comme dans la série Downton Abbey qui donne l’image d’une maison harmonieuse en gommant les écarts de richesse entre propriétaires et domestiques (Dubourg et Faingnaert, 2024, p. 68) ; la rétrotopie appliquée à la politique se fait primitivisme puis « rétrovolution » (Amselle, 2010, p. 23), une posture qui a tendance à basculer dans l’ésotérisme. Ce qui passe au premier plan, c’est l’idée d’un mouvement qui annule toutes les avancées vers l’égalité et la justice des dernières décennies, pour revenir à un état injuste mais stable, du moins en apparence. Cependant, il est possible et souhaitable de nuancer la représentation péjorative de la rétrotopie. Tout d’abord, parce qu’elle peut être associée à des phénomènes de mode ou d’esthétique inoffensifs, voire kitsch (Brugier, Brun, Dubail et Lebarbier, 2024, p. 7) : c’est le cas du retrogaming ou encore de l’esthétique synthwave, en musique et dans l’imagerie qui l’accompagne. Ensuite, et surtout, les rétrotopies, si elles peuvent bien être réactionnaires, peuvent aussi se faire création d’un « monde possible », c’est-à-dire d’une alternative au monde réel, et devenir « le lieu d’une réflexion critique sur le présent » (Brugier, Brun, Dubail et Lebarbier, 2024, p. 8) qui pose des questions pertinentes sur notre époque. Ainsi, la bonne rétrotopie est celle qui ne masque pas les troubles et les conflits de l’époque représentée, à l’image de la trilogie Retour vers le futur où la nostalgie n’empêche pas de constater les problèmes de société du passé (Hopquin, 2024, p. 128). On peut en outre considérer qu’il faut une bonne attitude de lecture pour ne pas tomber dans le piège rétrotopique de l’idéalisation naïve du passé, une attitude fondée sur la reconnaissance de la fiction et une adhésion sans crédulité au récit qui est proposé (Lelevé, 2024, p. 35). En somme, il s’agit d’un sous-genre de l’utopie qui crée des esthétiques et convoque des discours, qui, comme tout discours, doivent être consommés en faisant preuve de prudence et de nuance.

Si la rétrotopie relève bien d’une forme d’utopie, une distinction s’impose tout de même avec l’utopie régressive. Cette dernière implique une construction sociale concrète (même si elle a lieu dans le monde d’un récit) qui se déroule dans un contexte de régression, qu’il soit généralisé au monde entier, ou qu’il soit la situation voulue d’une communauté à l’écart de la société moderne. La rétrotopie, elle, désigne bien plutôt une reconstruction mentale du passé à partir des souvenirs et des représentations que l’on s’en fait, ce qui la fait tendre vers le simulacre, la facticité. Un exemple de rétrotopie serait, dans le domaine de la science-fiction, significatif en raison de son exploration des « mondes possibles », la compagnie « Fêtes et territoires » imaginée par Michel Jeury dans Soleil chaud poisson des profondeurs (Jeury, 1982), qui recrée les campagnes du début du XXe siècle dans un monde futur à l’environnement profondément dégradé par les conséquences du libéralisme économique, et en fait une destination de vacances exotique. Le parc (d’attractions) semble en effet être un motif riche pour aborder le détournement de l’histoire à des fins de marchandisation du souvenir : on pourrait également penser au roman England, England de Julian Barnes (1998) qui invente un parc réunissant de manière artificielle les monuments du Royaume-Uni et qui prospère tandis que le reste du pays périclite ; ou encore, à la série Westworld (Nolan et Joy, 2016) mettant en scène un parc d’attractions qui recrée un décor de Far West et permet aux visiteurs de revivre la conquête de l’Ouest, mais en étant entourés d’automates préprogrammés. On est bien ici sous l’emprise d’une illusion, car le contexte réel est occulté et remplacé par la vision idyllique d’un passé idéalisé, qui vise à conforter les clients dans leur nostalgie.

En somme, la rétrotopie est une conséquence de la nouvelle conception du temps et de l’avenir portée par notre époque. Sa prise d’importance constitue une véritable révolution morale car elle est symptomatique d’un changement de priorité dans notre rapport au temps, voire le provoque elle-même : ce ne sont plus les temps à venir qui font l’objet de notre attention et de notre enthousiasme, mais les temps déjà advenus. Se détourner ainsi du futur peut suggérer une forme de démission envers notre destin qui pourrait relever tout autant du militantisme utopique – rechercher dans le passé des modes de vie meilleurs – que du désintérêt ou du rejet réactionnaire de tout progrès. La condamnation éthique de la rétrotopie par Zygmunt Bauman montre qu’il s’agit d’un phénomène très concret malgré son caractère imaginaire ; mais cela ne l’empêche pas de se faire soutien de l’imaginaire et support d’une esthétique de la réinvention. Ce faisant, elle est aussi un moyen de faire cas du passé, de le maintenir en vie et de reconnaître son rôle essentiel dans la constitution de nos sociétés actuelles. Elle peut être positive et avoir pour intention de prendre soin de notre monde en lui proposant une voie utopique alternative : la responsabilité incombe alors au récepteur de ne pas tomber dans le piège d’une idéalisation du passé, et de séparer le bon du mauvais dans les modèles qui nous viennent de l’histoire.

Benjamin Felder (ses notices)

Bibliographie des œuvres :#

Julian Barnes, England, England, Londres, Jonathan Cape, 1999.

Michel Jeury, Soleil chaud poisson des profondeurs, Paris, Pocket, 1982 [1976].

Lisa Joy et Jonathan Nolan, Westworld, HBO, 2016-2022.

Louis-Sébastien Mercier, L’An 2440 : Rêve s’il en fut jamais, Paris, La Découverte, 1999 [1771].

Bibliographie critique :#

Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions, Paris, Stock, 2010.

Zygmunt Bauman, Retrotopia, Paris, Premier parallèle, 2019 [2017].

Julie Brugier, Marion Brun, Hélène Dubail, Amandine Lebarbier, « Introduction », Pagaille, 2024, n°3, p. 6-12.

Camille Dubourg et Victor Faingnaert, « L’heritage drama, des rétrotopies critiques ? Le Royaume-Uni à la recherche de son passé », Pagaille, 2024, n°3, p. 62-74.

François Hartog, Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du seuil, 2003.

Robin Hopquin, « L’uchronie régressive de la trilogie Retour vers le futur », Pagaille, 2024, n°3, p. 128-137.

Loïse Lelevé, « Rétrotopies, hétérotopies et utopies : politiques du simulacre chez Julian Barnes et Fanny Taillandier », Pagaille, 2024, n°3, p. 27-37.

Jean-François Lyotard, La condition postmoderne : rapport sur le savoir, Paris, Éditions de Minuit, 1979.