Sujets sensibles#

Polémiques littéraires ; Révolutions morales ; Savoirs situés

Depuis quelques années, les controverses et débats au sujet des violences sexistes et sexuelles dans les textes littéraires témoignent d’une interrogation éthique grandissante dans le champ littéraire français. De manière générale, les études culturelles, de genre et post-coloniales ont favorisé une (re)lecture des textes littéraires à l’aune de problématiques éthiques et sous l’angle de sujets que l’on pourrait qualifier de « sensibles » : sensibles car ils engagent des expériences subjectives liées à l’intimité et l’affectivité, sensibles parce qu’ils éveillent des questionnements politiques sur les façons de vivre ensemble, d’entrer en relation et de faire monde, sensibles enfin parce qu’ils impliquent d’interroger la sacralisation des textes et de la critique littéraires ainsi que les méthodes et pratiques de lecture et de réception des textes. Pour aborder les sujets sensibles, il semble alors nécessaire d’en fournir une définition et d’en circonscrire la réalité. Le « sujet sensible » apparaît en effet comme une notion vaste aux contours flous, tour à tour scientifique et médiatique, qui peut même sembler euphémistique, dans la mesure où elle recouvre une réalité associée parfois à de fortes, voire virulentes, démonstrations émotionnelles. Au premier abord, le terme de « sensible » engage en effet une approche affective et phénoménologique du « sujet sensible ». Le repérage d’un sujet « sensible » reposerait donc sur une affectivité qui est celle du corps. Par extension, la sensibilité peut être perçue comme une disposition psychique, celle d’un esprit affecté par son environnement. Dans le champ des sciences humaines de l’aire culturelle occidentale, la notion de « sensibilité » se pense en effet directement en lien avec l’expérience physique qu’un sujet fait du monde : sujet historique dans l’histoire des sensibilités initiée par Alain Corbin, sujet philosophique et littéraire de l’Europe de la fin du XVIIIe siècle, individu pré-romantique, à la sensibilité affectée par son environnement, en particulier la « nature », et son effet sur le système nerveux.

Si la sensibilité est envisagée comme une affection, c’est-à-dire une réaction physique et psychologique à un stimuli environnemental, on pourrait envisager le sujet sensible, au sens cette fois de « thématique », comme un sujet dont le traitement enclenche une réaction vive, physique, émotionnelle et intellectuelle. Dans le champ de la didactique sont notamment apparues plusieurs notions qui rejoignent celle de « sujet sensible », comme la notion de « questions socialement vives », qui désigne des questions « portant sur des enjeux actuels de société, fortement investis (le développement durable, la question du genre, l’aménagement du territoire…) et qui donnent lieu à des controverses entre scientifiques et/ou entre citoyens » (Chauvigné, 2021, p. 16). Les « corpus socialement vifs » sont quant à eux des textes qui font débat parce qu’ils sont lus à l’aune de problématiques suscitant des représentations sociales, éthiques et politiques, sur lesquelles les désaccords idéologiques sont forts [1]. Or, une approche en réception nous indique que la perception et la définition des corpus socialement vifs est située socialement et historiquement, en fonction du lecteur, de la lectrice et des communautés interprétatives. La place accordée à la réception dans l’interprétation du texte littéraire semble aujourd’hui évoluer dans le sens d’une plus grande attention accordée au sujet-lecteur, à la co-construction des savoirs et des interprétations. Au niveau universitaire, on s’aperçoit de l’influence de plus en plus prégnante des approches issues de ce qu’on pourrait appeler les « nouvelles épistémologies », à savoir les études de genre et post-coloniales, qui elles-mêmes sont en dialogue constant avec la société et défendent des approches situées des savoirs. Certains textes du canon appartiennent ainsi désormais aux corpus socialement vifs, et impliquent de s’interroger sur la façon dont on les lit et les enseigne [2]. Ainsi, la réception de certaines créations culturelles a permis d’engager une réflexion critique sur les précautions éthiques nécessaires à la diffusion, l’étude et l’enseignement de certains textes, en se rendant sensible à l’expérience du sujet qui les reçoit : c’est par exemple le cas du roman Dix petits nègres d’Agatha Christie, qui fut rebaptisé Ils étaient dix dans la traduction française en 2020, tant le titre paraît aujourd’hui insensible, voire provocateur, dans ses connotations de racisme et de la domination coloniale, et ce d’autant plus que le terme « niger » a été abandonné dans les éditions anglo-américaines dès. Cette question de la sensibilité lectorale a d’ailleurs donné lieu à des précautions éditoriales nouvelles, dont les « sensitivity readers » incarnent la logique.

La notion de « sujet sensible », et les enjeux qu’elle comporte, semble alors manifester un changement de paradigme dans l’approche des objets culturels : la prise en compte de la réception, du terrain, de la pluralité des pratiques semble avoir gagné de la place dans le champ universitaire. La question des précautions méthodologiques et éthiques à prendre dans le cadre de recherches sur les sujets sensibles a ainsi été posée par les sciences sociales à la fin du XXe siècle. Cette réflexion s’ancre dans le tournant affectif et éthique de la recherche. Selon la définition de Claire Renzetti et Raymond Lee, qui fait autorité dans les sciences sociales, « un sujet ou un terrain ne peuvent pas être considérés comme sensibles en soi. Une recherche revêtira une dimension sensible si elle est susceptible de générer une menace pour les personnes étudiées, pour le chercheur ou son entourage direct » (cités dans Condomines, 2013). Des chercheurs et chercheuses s’interrogent donc depuis « sur les défis éthiques, les bricolages méthodologiques et les conséquences épistémologiques que soulève l’enquête sur des objets tabous, des sujets sensibles, avec des personnes vulnérables ou condamnables ou en milieu hostile » (Ayimpam 2015).

On voit ici les enjeux éthiques qui entourent le repérage et le traitement des sujets sensibles, si on entend par là les sujets tus, tabous, et sources de frictions épistémiques et idéologiques. La « sensibilité » devient une boussole éthique pour le chercheur et la chercheuse, dans la mesure où elle permet d’identifier des sujets renvoyant à la vulnérabilité de groupes sociaux, dont l’expérience sensible a pu être minorée, opprimée ou encore invisibilisée. Elle participerait de ces révolutions morales (Appiah, 2012) qui font émerger aujourd’hui de nouvelles questions ainsi que des lectures et des approches éthiques des littératures et des arts. Elle serait également un vecteur d’attention et de sollicitude, propre aux éthiques du care qui, sur le modèle d’une relation soignant/soigné qui prend en compte la sensibilité de chacun·e dans la pratique du soin, enjoignent à tenir compte de la sensibilité des groupes sociaux et des individus dans les expériences de réception littéraire et artistique ainsi que dans les pratiques créatives et d’enseignement.

José Médina, dans sa réflexion sur la résistance à l’injustice épistémique, préfère à ce titre utiliser la métaphore de l’« insensibilité » plutôt que celle de l’aveuglement ou de la surdité pour désigner le fait d’ « être cognitivement et affectivement engourdi face à la vie des autres, d’être inattentif et indifférent à leurs expériences, problèmes et aspirations, et d’être incapable d’entrer en contact avec eux et de comprendre leurs paroles et actions » (Médina, p. XI). Il crée également la notion de « méta-insensibilité », qui désigne « le manque de vigilance critique au sujet de ce que nous connaissons et ne connaissons pas des expériences que font les personnes très différentes de nous » (ibid, p. XIII).

Anne-Claire Marpeau

Bibliographie :#

Kwame Anthony Appiah, Le Code d’honneur, comment adviennent les révolutions morales, Paris, Gallimard, coll. NRF Essais, 2012.

Sylvie Ayimpam et Jacky Bouju, « Objets tabous, sujets sensibles, lieux dangereux », Civilisations, n° 64, 2015, p. 11-20.

Céline Chauvigné (et al.), « Questions socialement vives : quelles approches possibles en milieu scolaire ? », Carrefours de l’éducation, 2021/2, n° 52, 2021.

Bérangère Condomines et Émilie Hennequin, « Étudier des sujets sensibles : les apports d’une approche mixte », RIMHE : Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, n° 5, vol. 2(1), 2013, p. 12-27.

José Médina, The Epistemology of Resistance. Gender and Racial Oppression, Epistemic Injustice, and Resistant Imaginations, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. XI.