Svetlana Petriïtchouk, Finist, le clair faucon#

Lioubimovka ; Russie ; Transparence et secret ; Théâtre ; Fictions (recensions)

Le nom de la dramaturge russe Svetlana Petriïtchouk est aujourd’hui connu dans le monde entier. Pourtant, il ne fait aucun doute qu’elle aurait préféré ne jamais acquérir une telle renommée. Son talent d’autrice dramatique mérite assurément la reconnaissance, mais la réalité est amère : sa pièce Finist, le clair faucon lui a valu la prison et le statut de prisonnière politique russe la plus célèbre. L’affaire pénale ouverte à son encontre et contre la metteuse en scène Zhenia (Evgueniïa) Berkovitch, est devenue le symbole de la persécution des artistes dans la Russie contemporaine, de la puissance et du caractère profondément arbitraire de la censure. Elle renvoie aussi à la difficulté à construire un espace de résistance artistique dans un contexte où les œuvres peuvent faire l’objet d’une condamnation du pouvoir sans aucune preuve tangible mettant en cause la forme ou le contenu.

Sélectionnée en 2019 [1] dans la liste restreinte du festival indépendant « Lioubimovka », la pièce Finist, le clair faucon de Svetlana Petriïtchouk a été lue publiquement pour la première fois au Teatr.doc, espace de référence du théâtre alternatif à Moscou. La mise en scène de Zhenia Berkovitch a eu lieu en 2020, et quelque temps plus tard, le spectacle a reçu deux « Masques d’or », prix qui constitue la distinction suprême du monde théâtral russe contemporain. L’arrestation des deux artistes, le 4 mai 2023, a été un choc pour elles-mêmes, mais aussi pour l’ensemble du milieu culturel en Russie et au-delà de ses frontières. Elles se retrouvaient accusées d’« apologie du terrorisme », en contradiction complète avec le sens de la pièce et du spectacle, qui avait d’abord été accueilli favorablement par le pouvoir en raison de sa critique d’un certain embrigadement islamiste. La communauté des avant-gardes contemporaines, largement reléguée en ligne par la censure accrue dans la sphère culturelle traditionnelle, s’est alors lancée à la recherche de la véritable raison de la persécution de la dramaturge et de la metteuse en scène.

Certain·e·s y voyaient une vengeance du régime pour les poèmes antimilitaristes de Berkovitch. D’autres soupçonnaient que la véritable cible était le prix « Masque d’or », devenu à un moment donné trop indépendant de l’État. D’autres encore percevaient dans l’arrestation des deux artistes une tentative d’intimider tou·te·s les créateurs et créatrices cultivant la liberté d’esprit (ibid.). Il est probable que toutes ces hypothèses aient une part de vérité. Quoi qu’il en soit, pour comprendre qu’il n’y a dans la pièce ni dans le spectacle aucune apologie du terrorisme, « il suffit de parler russe et d’avoir été au collège », comme l’a déclaré Svetlana Petriïtchouk dans son dernier mot au tribunal (ibid.). La pièce documentaire est fondée sur les matériaux issus d’audiences judiciaires ainsi que sur les témoignages d’une vingtaine de femmes russes qui ont cru au discours de séduction déployé par les admirateurs qu’elles avaient rencontrés en ligne – et qui se sont révélés être des recruteurs de « l’État islamique ». Elles sont ensuite parties en Syrie pour contracter un mariage et se sont retrouvées impliquées dans les activités d’une organisation terroriste.

Le titre et le texte de la pièce réinvestissent un récit archétypal du conte folklorique slave : « Finist » est l’amoureux lointain et merveilleux, qui se matérialise sous la forme d’un faucon pour rejoindre sa belle à la nuit tombée, tandis que « Marïouchka » doit faire preuve d’un courage et d’une persévérance hors du commun pour le retrouver et le sauver à l’occasion d’un périple initiatique qui la mènera jusqu’au « trentième royaume », l’espace le plus lointain que le folklore russe conçoive. Selon l’autrice, c’est précisément ce schéma narratif qui, depuis l’enfance, ensorcelle les femmes russes : elles en rêvent, mais ne parviennent jamais à l’incarner dans leur vie quotidienne, trop prosaïque. La frustration née de l’écart entre la réalité et les idéaux inculqués dès la maternelle pousse de nombreuses « Marïouchkas » interchangeables (la pièce est ponctuée par l’expression « nom retiré », qui désigne les processus d’anonymisation qui permettent la publication des procès-verbaux d’audience) à partir à la recherche de leur « Finist » dans un pays lointain et inconnu.

Quant à « Finist » - lui aussi insaisissable, et d’autant plus parfait aux yeux de ses femmes qui le fantasment en chevalier servant il incarne l’image mystérieuse et envoûtante de l’homme oriental, dans lequel les victimes des recruteurs voient une alternative aux compatriotes jugés passifs ou violents. « Finist » est « autre », un « vrai homme » : à la fois fort et tendre, attentionné, aimant. Les héroïnes sont tellement affamées de tendresse et d’attention qu’elles ne sont même pas troublées par le fait qu’elles ne voient jamais le visage et ni connaissent pas le vrai nom de leur « Finist » - d’autant que, bien souvent, plusieurs personnes différentes écrivent tour à tour en son nom.

Dans la pièce, les femmes qui ont cru les recruteurs ne sont ni idéalisées, ni diabolisées. Leurs histoires sont compréhensibles, tristes et profondément banales : l’une vient de traverser une rupture avec un partenaire toxique, une autre a subi des violences sexuelles à l’adolescence, une troisième a trouvé dans l’islam radical une réponse aux contradictions sociales qui la tourmentaient, et ainsi de suite.

Les commentaires sous la captation du spectacle sur YouTube montrent clairement que le public n’y voit nullement une justification du terrorisme, mais au contraire un dévoilement des mécanismes de recrutement et un avertissement adressé aux femmes. En 2019, une représentation de la pièce a même été organisée par le Service fédéral d’exécution des peines dans l’une des colonies pénitentiaires pour femmes (ibid.). Cependant, ni cela, ni les nombreuses lettres de garantie et de soutien provenant de personnalités artistiques connues et respectées n’ont convaincu la justice russe de l’innocence des deux artistes. Pourquoi ? Peut-être parce que l’idéologie du régime dans la Russie actuelle repose non seulement sur le culte d’un « bien qu’on fait avec les poings », mais aussi sur une image déshumanisée de l’ennemi extérieur. Des femmes naïves, seules, passionnées ou imprudentes, trompées par des terroristes, représentent une idée trop complexe, qui ne s’inscrit pas dans la vision manichéenne du monde que les propagandistes tentent d’imposer à la société russe. Ni dans la pièce de Petriïtchouk, ni dans la mise en scène de Berkovitch on ne trouve de critique explicite du régime ni des « valeurs traditionnelles », mais seulement une tentative d’exploration, de réflexion, une invitation à dialoguer sur des sujets douloureux. Mais, à en juger par ce qui se passe, même cela constitue aujourd’hui un crime en Russie.

Svetlana Gofman