Thomas Lilti, Hippocrate#
Canal+, 2018-2024.
Faire cas prendre soin ; Humanités médicales ; Médecine ; Triage ; Fictions (recensions)
Médecin généraliste, réalisateur et scénariste, Thomas Lilti puise dans sa propre expérience pour construire des récits ancrés dans le monde médical, entre réalisme et tension dramatique. Tout au long de sa filmographie, il a interrogé les conditions de travail, les vocations, les limites du système sanitaire, mais aussi l’engagement et les dilemmes éthiques des soignants.
Son premier film, Hippocrate (2014), suit les débuts de Benjamin, un jeune interne qui commence sa carrière dans le service hospitalier dirigé par son père. Ce film sera le point de départ d’une réflexion plus large, qu’il poursuit notamment dans Médecin de campagne (2016), centré sur la désertification médicale en zone rurale, et dans Première Année (2018), qui explore les sacrifices imposés par le concours de médecine.
En 2018, Lilti décline Hippocrate en une série télévisée qui compte à ce jour trois saisons. Dans chaque saison, un “incident”, ” ou une contrainte extérieure, vient désorganiser le fonctionnement de l’hôpital. Dans la première saison (2018), un confinement sanitaire oblige les médecins titulaires du service de médecine interne à rester chez eux, laissant trois jeunes internes inexpérimenté·es et un médecin légiste gérer le service hospitalier. Dans la deuxième saison (2021), un dégât des eaux contraint à la fermeture des urgences, qui doivent être transférées dans le service de médecine interne, exacerbant les tensions entre équipes et soulignant les failles structurelles. Enfin, dans la troisième saison (2024), la réalité post-covid entre dans l’écran : épuisement des soignants, grèves et, fermetures de services, constituent les ingrédients du climax dramatique mis en scène.
Ces ruptures mettent ainsi en lumière une constante : le manque – de temps, de personnel, de moyens – et la difficulté de faire son métier dans un système de plus en plus précarisé.
Le triage comme épreuve morale et politique#
Dans Hippocrate, le triage est à la fois un geste médical et une métaphore du travail de soin en régime de pénurie. Lilti déplace le regard du triage de catastrophe et extraordinaire vers un triage ordinaire, banal, qui structure désormais le quotidien hospitalier. Ce n’est plus l’événement exceptionnel qui impose le choix, mais la normalisation du manque : manque de lits, de temps, de reconnaissance. Le tri devient la condition même du travail médical contemporain. Ce déplacement rejoint ainsi les travaux menés en sciences sociales à ce sujet, qui portent de plus en plus leur attention sur l’extension du paradigme du triage.
La série télévisée montre en effet la prolifération de formes plus invisibles de tri : celui,le tri quotidien, des admissions différées, des patient·es laissé·es en attente et, des priorités implicites fixées par les contraintes logistiques ou administratives. C’est là que Hippocrate déploie toute sa puissance critique : en révélant la manière dont la logique de tri s’infiltre dans l’ordinaire du soin, jusqu’à devenir un mode de gouvernement de l’hôpital.
Le bricolage comme résistance au tri#
Face à cette logique de rareté, les jeunes internes d’Hippocrate opposent une autre pratique : celle du bricolage. Refusant de se résigner au tri contraint, ils inventent sans cesse des solutions précaires, souvent illégales ou absurdes, pour continuer à soigner “malgré tout” : détourner un protocole, réquisitionner un brancard, cacher des patients dans un service désaffecté, mentir à l’administration. Or, Lilti filme ce bricolage sans héroïsme. Ces gestes de résistance ne sont pas magnifiés : ils engagent des conséquences, produisent de nouvelles tensions, ouvrent d’autres impasses. Chaque tentative de “solution” crée un enchaînement de complications — médicales, hiérarchiques, morales — qui met à l’épreuve les personnages et, avec eux, les spectateurs et les spectatrices.
Cette dimension du bricolage relie Hippocrate à la réflexion de Céline Lefève sur la formation éthique du médecin et sur les humanités médicales comme espace de résistance à la déshumanisation du soin. Le bricolage des jeunes soignants, tout comme la démarche réflexive des humanités, affirme que la médecine n’est pas qu’une science des corps, mais un art des situations — un espace d’invention et de responsabilité partagée.
Ainsi, à travers la mise en scène de crises répétées — confinement, dégât des eaux, fermeture des urgences —, Hippocrate fait du triage non pas seulement un protocole, mais une structure dramatique. Le dérèglement de l’hôpital devient un dispositif de révélation : il oblige les personnages à interroger le sens même de leur métier, entre mission et désillusion.