Utopie régressive#
Apocalypse ; Bonheur ; Changement climatique ; Collapsologie ; Dystopie ; Ecologie ; Faire cas prendre soin ; Futur ; Révolutions morales ; Science-Fiction ; Utopie
L’utopie, qui a trouvé son nom et sa forme avec l’ouvrage éponyme de Thomas More, a subi plusieurs évolutions au fil du temps. D’abord située sur une île, la Cité idéale a fini par être déplacée non plus dans l’espace, mais dans le temps, avec Louis-Sébastien Mercier, auteur de L’An 2440, Rêve s’il en fut jamais (1771), roman représentatif de l’esprit de progrès qui a animé les Lumières. Si l’idée d’une société meilleure rendue possible par le progrès technique et social se prête bien à l’humanisme des Lumières et au positivisme du XIXe siècle, puis encore après à un imaginaire techno-futuriste qui imprègne quelques œuvres voire discours de science-fiction, notamment dans sa version corporate qui désigne une imagerie de science-fiction déployée par les grandes entreprises de la technologie pour défendre l’innovation (Langlet, 2020, p. 20), cette vision pacifiée et optimiste du futur est loin de faire l’unanimité. Dès le XIXe siècle apparaissent les anti-utopies, spectacles d’un futur ayant évolué vers l’oppression et l’injustice, avec en premier lieu Le Monde tel qu’il sera d’Émile Souvestre, publié en 1846. Plus tard, avec les ravages de la Première Guerre mondiale, puis la découverte des camps de la mort et la détonation des bombes nucléaires à Hiroshima et Nagasaki lors de la Deuxième, la conception méfiante et pessimiste du progrès se répand, dans un premier temps dans les milieux des auteurs de science-fiction et des penseurs impliqués – entre autres – dans la défense de l’environnement, puis auprès du grand public. En raison des dangers désormais bien visibles d’un progrès débridé, d’une science sans conscience, on en vient à envisager voire à souhaiter un retour en arrière, à une société plus simple, parfois plus proche de la nature et faisant toujours un usage modéré de la technique.
L’utopie régressive peut donc se définir comme une utopie qui a pour contexte un décor passéiste, ou bien parce que le monde a régressé à un stade antérieur de la civilisation, ou bien parce que la société concernée a volontairement adopté un mode de vie moins dépendant des machines et de la technologie. Par utopie, on entendra, avec Raymond Ruyer, un « exercice mental sur les possibles latéraux » (Ruyer, 1950, p. 9), c’est-à-dire un discours littéraire ou politique envisageant une construction différente de la société ; la possibilité latérale, dans le contexte de l’utopie régressive, est un retour à un état antérieur de la civilisation, ce qui va à l’encontre de la croyance en un progrès linéaire et continu. De ce fait, elle se situe à mi-chemin entre la prospective politique et sociale, et les mythes de l’Âge d’or ou du Paradis perdu, ce qui affirme en définitive sa capacité à se détacher des grandes trajectoires de la société comme le progrès technique : « Ces « utopies régressives », en ce sens qu’elles reviennent à un ordre antérieur jugé dépassé par les sociétés industrielles et scientifiques, marquent combien la littérature utopique est véritablement partagée entre le mythe et l’émancipation » (Vas-Deyres, 2012, p. 197).
Il est possible de voir dans ces utopies particulières des révolutions morales, car elles bouleversent les cadres intellectuels associés à la modernité, et en premier lieu celui du progrès, qui suggère une amélioration des conditions de vie dans le futur. Les utopies régressives affirment non seulement que le cours de l’histoire ne ressemblera peut-être pas à ce trajet linéaire vers l’avenir, mais aussi que ce dernier n’est pas forcément désirable et que l’on pourrait lui imaginer une alternative. L’œuvre de l’autrice américaine Ursula K. Le Guin va dans ce sens en défendant la valeur spirituelle que l’on peut trouver dans les modes de vie traditionnels, notamment dans The Telling (2000) où la société de la planète Aka est divisée entre les gardiens d’une histoire ancestrale, contraints à la clandestinité, et les défenseurs d’une nouvelle civilisation dirigée par des principes capitalistes et refusant son passé. Elle-même écrite dans un système capitaliste et tourné vers la spéculation financière, cette utopie régressive invite à reconsidérer la place accordée au futur (de l’ordre du projet, du planning ou encore de la spéculation) et à renouer avec une sagesse héritée d’un âge antérieur.
Entrer dans les détails de l’utopie régressive, notamment dans le milieu de la science-fiction où la catégorie a été particulièrement fertile, révèle quelques points récurrents d’un récit à l’autre, qui illustrent bien l’état d’esprit de l’après-guerre, désabusé quant aux promesses du bonheur par le progrès. L’un de ces invariants est la catastrophe : le monde est ramené à un stade pré-technologique par un cataclysme d’ampleur mondiale, en général provoqué par les hommes (une guerre nucléaire, comme dans Un cantique pour Leibowitz de Walter Miller) ; une nouvelle société est créée sur les décombres du monde, mais elle adopte un mode de vie médiéval voire pré-médiéval (Dâl Ortog, protagoniste de Aux Armes d’Ortog de Kurt Steiner, est un berger qui évolue dans un monde rappelant l’Antiquité des mythes grecs, mais qui reste dotée d’une technologie suffisante pour voyager dans l’espace ; l’utopie campagnarde, par Jean-Pierre Andrevon, des habitants de Gandahar sur la planète Tridan, qui sont en fait les descendants des rescapés d’une catastrophe écologique sur Terre, rappelle l’Arcadie de la pastorale antique et renaissante) ; cette société est idéale en ce que, malgré les souffrances provoquées par la catastrophe, elle redonne du sens à la vie des protagonistes qui y trouvent le bonheur dans l’effort et la reconstruction d’un monde cohérent et assaini (ainsi des héros de Malevil de Robert Merle, ou ceux de Deon Meyer dans L’Année du Lion, dont la vie reprend un sens après la catastrophe). On pourrait ajouter que l’utopie régressive s’accompagne en général d’une conception du temps qui bouleverse elle-même l’histoire : elle propose régulièrement un décalage par rapport à nos cadres de pensée, d’un temps linéaire à un temps cyclique dans lequel le futur ressemble au passé dans un récit de recréation du monde.
L’utopie régressive est le plus souvent subie par les protagonistes, du fait de ses origines parfois catastrophiques, et peut s’incarner dans des sociétés qui sont loin d’être idéales. C’est ainsi que la description de la société pastorale qui clôt Ravage (1943), roman écrit par René Barjavel sous l’Occupation, se caractérise par un refus autoritaire de tout progrès technique et même social : les femmes sont réduites aux rôles d’épouses et de mères, et les livres de l’ancien monde, jugés responsables de la catastrophe, sont détruits. Mais de telles utopies peuvent également être désirées : c’est à ce moment que l’on peut les considérer comme de véritables révolutions morales, des prises de conscience d’une nécessaire remise en question des modes de développement de nos sociétés. Ainsi, des récits ont imaginé des retours en arrière, non pas selon des principes passéistes, mais pour promouvoir une démographie et des techniques plus respectueuses de l’environnement. Dans Visa pour l’outre-temps de Bernard Villaret (1976), le monde du futur est partagé entre la civilisation américaine, aux mégapoles polluées et malades, et la civilisation européenne et asiatique, arrivée au bout d’un processus qui a vu leur emprise sur l’environnement décroître jusqu’au stade de la fin du XIXe siècle, jugé écologiquement durable. Le roman évoque explicitement le Club de Rome et les remises en question de la croissance économique dans les années 1970, se situant ainsi dans la continuité de réflexions écologiques bien réelles. Plus proche de nous, et prenant acte du réchauffement climatique désormais bien connu du grand public, le roman graphique Soon de Thomas Cadène et Benjamin Adam (2019) imagine également une société future fondée sur un principe de décroissance et condamnant la pollution générée par nos sociétés contemporaines. Cela montre la porosité entre l’utopie comme récit et l’utopie comme programme politique : il s’agit d’œuvres qui témoignent de la possibilité d’une vie plus en accord avec les ressources naturelles, et ce faisant nous invitent à prendre soin de notre monde en nous représentant les bienfaits d’un tel choix de vie… ou bien la menace d’une destruction du monde tel qu’on le connaît et d’un retour à l’âge de pierre, dussions-nous oublier que ses ressources ne sont pas illimitées.
Benjamin Felder (ses notices)
Bibliographie des œuvres :#
Jean-Pierre Andrevon, Gandahar contre les hommes-machines, Paris, Gallimard, 2000 [1969].
René Barjavel, Ravage, Paris, Gallimard, 1972 [1943].
Thomas Cadène et Benjamin Adam, Soon, Paris, Dargaud, 2019.
Ursula K. Le Guin, The Telling, San Diego, Harcourt, 2000 ; Le Dit d’Aka suivi de Le nom du monde est forêt [1972], Pierre-Paul Durastanti et
Henry-Luc Planchat (trad.), Paris, Librairie générale française, 2018.
Louis-Sébastien Mercier, L’An 2440 : Rêve s’il en fut jamais, Paris, La Découverte, 1999 [1771].
Robert Merle, Malevil, Paris, Gallimard, 1993 [1972].
Deon Meyer, L’Année du Lion, Paris, Seuil, 2017, traduit de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert [2016].
Walter M. Miller, Un cantique pour Leibowitz, Paris, Gallimard, 2013 [1959].
Émile Souvestre, Le Monde tel qu’il sera, Paris, Coquebert, 1846.
Kurt Steiner, Aux Armes d’Ortog, Paris, J’ai lu, 1981 [1960].
Bernard Villaret, Visa pour l’outre-temps, Paris, Denoël, 1976.
Bibliographie critique :#
Judith Cohen, Samy Lagrange, Aurore Turbiau, Esthétiques du désordre. Vers une autre pensée de l’utopie, Paris, Le Cavalier bleu, 2022.
Irène Langlet, Le temps rapaillé : présentisme et science-fiction, Limoges, PULIM, 2020.
Raymond Ruyer, L’utopie et les utopies, Paris, Presses universitaires de France, 1950.
Natacha Vas-Deyres, Ces Français qui ont écrit demain : utopie, anticipation et science-fiction au XX:sup:`e` siècle, Paris, Honoré Champion, 2012.