Queer#

Handicap ; Norme ; Racisme ; Sedgwick (Eve, Kosofsky) ; Théorie queer ; Violence ; Vulnérabilité

La notion de queer constitue un cas d’école des processus de resignification subversive*, montrant comment des groupes marqués par un stigmate social peuvent inverser les valeurs associées à cette injure* et reconquérir un espace d’agentivité. Signifiant littéralement « étrange », « tordu » ou « anormal » et connotant une insulte homophobe (Béréni, Chauvin, Jaunait, Révillard, 2008, 51 ; Dorlin, 2021, 114), il se comprend généralement en antagonisme du terme « straight », littéralement « droit », « être dans les clous » ou « normal », désignant par extrapolation un individu hétérosexuel.

La réappropriation de l’insulte « queer » s’est faite en deux temps. Tout d’abord, l’injure a fait l’objet d’une réappropriation au sein du « monde gay » dans le New York du premier XXe siècle. Il était à ce moment employé comme une « catégorie d’auto-identification » propre à l’argot homosexuel, parmi un ensemble de vocables de la « contre-culture » sexuelle marginalisée de cette époque, à l’instar de « fairy », « trade », « wolf », etc. Ces mots, utilisés au sein d’espaces urbains investis par les groupes homosexuels, permettaient de s’identifier en termes de pratiques sexuelles, tout en se défaisant du poids des discours pathologiques sur les « déviances sexuelles » de la psychiatrie et de la sexologie (Chauncey, 1994). Puis, « queer » a fait l’objet d’une réappropriation au début des années 1990 en une « théorie » pour la première fois présentée à l’occasion d’un colloque universitaire à l’Université de Californie à Santa Cruz. Ce colloque a été à l’initiative de la théoricienne féministe Teresa De Lauretis qui, insatisfaite des « études gaies et lesbiennes » (gay and lesbian studies) des universités nord-américaines des années 1980, qu’elle jugeait assimilationnistes, bourgeoises et reproduisant à leur échelle les exclusions de l’ordre hétéronormatif, a choisi d’intitulé l’événement « Queer Theory », par pure provocation. Son objectif était, entre autres, de bousculer l’académisme des sciences humaines nord-américaines : le phallocentrisme, les présupposés hétérosexistes, la bicatégorisation entre homme et femme et la polarisation entre l’hétérosexualité et l’homosexualité (De Lauretis, 2007, 100). Le retentissement du colloque a été considérable et les « études queer » ont commencé à déferler dans la plupart des départements en sciences humaines des universités nord-américaines, proposant une « critique de l’hégémonie des représentations hétérosexuées du monde social et de ses effets sur la subjectivité, le corps et la nomination de soi » (Perreau, 2018, 116). Pour ce faire, les études queer ont pris appui sur les théories post-structurales, la plupart produites par des intellectuels français, comme le philosophe Michel Foucault (1926-1984), le sémiologue Rolland Barthes (1915-1980), le philosophe et linguiste Jacques Derrida (1930-2004) ou le philosophe en métaphysique Gilles Deleuze (1925-1995) (Bourcier 2002, 38).

Est queer tout acte, tout discours, toute représentation visant à déclarer, d’une manière ou d’une autre, une identité échappant aux dispositions hétéro- (mais aussi homo-) normées et introduisant un hiatus dans les rapports supposés réglés entre le sexe biologique d’un individu, ses attirances et son comportement. (Jeannelle, 2003, 142-143).

La « théorie queer » a ainsi mis en exergue quatre « décrochages » majeurs que sont (1) le caractère construit de toute subjectivité de genre et de sexualité, (2) la revendication de pratiques sexuelles à la marge comme symboles de revendications politiques, (3) la naissance du féminisme queer et la remise en cause de la pertinence de la catégorie « femme », (4) le refus de la politique assimilationniste des mouvements gais et lesbiens des années 1980 (Bourcier, 2002, 41).

Si la subversion possède des vertus émancipatrices pour les groupes d’individus stigmatisés, il est cependant nécessaire d’en contourner les limites. Comme le fait remarquer Didier Éribon, il ne suffit pas « d’inverser le stigmate », de « se réapproprier l’injure » ou de la « resignifier » pour faire disparaître « à tout jamais » la signification péjorative d’une désignation. Bien plutôt, l’injure chemine au sein d’un « équilibre incertain entre la signification blessante du mot » et sa « réappropriation orgueilleuse » (Éribon, 2009, 228-229). En outre, si l’injure peut effectivement être déviée de sa signification première, elle peut tout aussi, dans un mouvement antagoniste, être requalifiée et réifiée par la norme. Ce point est notamment abordé par la théoricienne nord-américaine Eve Kosofsky-Sedgwick dans son ouvrage Épistémologie du placard (1990), lorsqu’elle revient sur la revendication du coming out (le fait d’annoncer publiquement son homosexualité) durant les années 1980-1990 comme un acte libérateur et de fierté pour les minorités sexuelles. Pour Sedgwick, la spécificité du stigmate de l’orientation sexuelle – à l’inverse d’un handicap physique, du stigmate racial, d’âge, de taille ou de genre, tous constatables à l’œil nu – se trouve dans la possibilité de « conserver le secret de son appartenance à ce groupe » (Kosofsky-Sedgwick, 1990, 92) [1]. Pour la signifier, il faut donc l’annoncer publiquement : le coming out s’apparente ainsi à un moyen de revendiquer sa fierté d’appartenir à un groupe social stigmatisé et, de cette façon, renverser le stigmate. Mais, si le coming out a effectivement joué un rôle majeur pour la visibilité des mouvements LGBTQ+, le retournement du stigmate est à double tranchant puisqu’il expose les individus « out » à de violentes formes d’oppressions publiques. D’autre part, le coming out ne peut pleinement se suffire à lui-même, dans la mesure où sa portée subversive demeure tributaire des garants de la norme, en l’occurrence la présomption d’hétérosexualité – ou « hétérosexualité obligatoire » (Rich, 1980) – et les hétérosexuels. En effet, selon Sedgwick, ces derniers détiennent le pouvoir d’accepter ou non l’annonce émancipatrice d’un individu. En d’autres termes, le coming out a la possibilité d’être sapé par les individus hétérosexuels qui choisissent délibérément de l’ignorer ou de le refuser (Kosofsky-Sedgwick, 1990, 85-106). Ainsi, pour que le retournement de l’injure opère pleinement, il faut qu’il soit – en partie du moins – reconnu au-delà des seuls groupes sociaux stigmatisés et touche jusqu’aux individus des groupes dominants ou constitutifs de la norme.

La validation de l’injure par un tiers est un des apports importants des travaux de la sociologue Évelyne Larguèche, pour qui la situation de locution ne s’effectue pas seulement de façon binaire entre un « injurieur » et un « injurié », mais s’organise de façon triangulaire entre un « injurieur », un « injurié » et un « tiers » (« injuriaire » ou « témoin ») [2]. Le tiers sert dans la plupart des cas à accentuer le rapport de force fondamentalement inégale entre l’injurieur et l’injurié (Laguèrche, 2009, 57-76).

En définitive, l’exemple du coming out montre que le retournement de l’injure est nécessairement tributaire de la situation de locution, elle-même prise dans le vaste et complexe tissu des rapports sociaux de dominations que sont la classe, le genre, la race, l’âge ou le validisme.

Pour résumer, le retournement, la réappropriation ou la subversion d’un stigmate ou d’une injure restent avant tout soumis au poids de l’ordre social, ainsi qu’à sa force d’assujettissement s’appliquant à chacun et chacune d’entre nous et à tout instant, ce que Didier Éribon rappelle dans la fin de son ouvrage Retour à Reims (2009) :

Il est donc vain de vouloir opposer le changement ou la ‘capacité d’action’ (agency) aux déterminismes et à la force autoreproductrice de l’ordre social et des normes sexuelles, ou une pensée de la ‘liberté’ à une pensée de la ‘reproduction’… puisque ces dimensions sont inextricablement liées et relationnellement imbriquées […] : la ‘subversion’ absolue n’existe pas, pas plus que l’ « ‘émancipation »’ ; on subvertit quelque chose à un moment donné, on se déplace quelque peu, on accomplit un geste d’écart, un pas de côté. (Éribon, 2009, 229).

En d’autres termes, et pour conclure en reprenant l’exemple de l’injure « queer », s’il est indéniable que la réappropriation du mot par les mouvements des minorités sexuelles l’a aujourd’hui sorti de sa gangue injurieuse, cette réappropriation n’a pas pour autant remis en question de façon fondamentale l’ordre hiérarchique des sexualités, de même que celle du genre. Pour autant, elle n’a pas initié per se de « révolution morale », ni ne constitue la trace d’une révolution morale structurelle en cours. Malgré la subversion queer, l’hétérosexualité s’arroge le privilège de la norme et demeure une condition nécessaire pour qu’un homme fasse partie de la masculinité hégémonique. Dans la hiérarchie sociale contemporaine du genre, un homme gay est encore perçu comme un homme inaccompli, imparfait et inachevé, tandis qu’une lesbienne n’est toujours pas considérée comme une « vraie femme ».

Camille Lenoble

Bibliographie :#

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Sam [Marie-Hélène] Bourcier, « Queer Move/ments », Mouvements, n° 2, 2002, pp. 37-43.

Pierre Bourdieu, « L’identité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur l’idée de région », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, 1980, pp. 63-72.

Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La découverte, 2005 (1990).

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Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Bordas, 1947 (1939).

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Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Paris, Presses universitaires de France, 2021 (2008).

Didier Éribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Flammarion, 2024 (1999).

Didier Éribon, Retour à Reims, Paris, Flammarion, 2025 (2009).

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Louis Gruel, « Conjurer l’exclusion : rhétorique et identité revendiquée dans des habitats socialement disqualifiés », Revue française de sociologie, vol. 26, n° 3, 1985, pp. 431-453.

Jean-Louis Jeannelle, « Introducing Queer Studies ? », Les temps modernes, n° 624, 2003, pp. 137-152.

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Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Paris, Seuil, 2000.

Sitographie :#

Mercier Arnaud, « Retournement du stigmate » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 29 avril 2021. Dernière modification le 10 mars 2023. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/retournement-du-stigmate.