Vinciane Despret, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent#

Paris, La Découverte, [2015] 2017.

Attention ; Agentivité ; Deuil ; Despret (Vinciane) ; Enquête ; Ecologie ; Epistémologie du lien ; Faire cas prendre soin ; Recension

Suivre les vivants et les morts « par le milieu »#

Si Au bonheur des morts correspond à un désir de changement à un moment où Vinciane Despret craignait de se répéter sur les animaux, ce nouveau terrain parle en réalité tout autant de la vie que de la mort, brouille la frontière entre les deux, et finit par rejoindre les enjeux philosophiques et éthiques de ses travaux sur l’éthologie animale. Ce tournant apparent a aussi une explication biographique : la mort tragique de sa sœur dans un accident de voiture, qui, outre la tristesse immense, suscita deux émotions mêlées qui communiquèrent à l’écriture son élan. De la colère d’abord, face aux injonctions d’un psychiatre sur la « bonne manière » de s’y prendre avec la mort ; et du désarroi, puisque la perte d’une proche affrontait soudain à une énigme en forme de problème pratique : « qu’est-ce qu’on fait avec cela ? » (p. 32)

Pourtant, il ne s’agit pas exactement d’un livre sur la mort, ni même sur les morts, mais bien sur les morts et les vivants pris ensemble : l’autrice y explore la question de ce que les vivants et les morts font ensemble. De même que ses enquêtes précédentes interrogeaient les animaux à travers les éthologues, il s’agit ici « d’apprendre à suivre sa question par le milieu […], de manière à ne perdre de vue ni les vivants ni les morts » ; de les suivre « par ce qui “les tient ensemble” » (p. 49). L’approche « par le milieu » signale également une enquête qui « relève de l’écologie » (p. 20), au sens où elle interroge « les conditions d’existence » (p. 20) qui rendent ces relations possibles, les milieux propices à leur épanouissement. L’enjeu écologique rejoint ici des considérations éthiques, puisqu’un « bon milieu » requiert l’attention https://lethictionnaire.gitpages.huma-num.fr/notices/attention-un-nouveau-mot-de-lethique.html, le travail et le soin des vivants.

Cette enquête écologique, il n’est pourtant pas question de la mener chez d’autres peuples ou en d’autres temps, mais bien ici et maintenant, dans nos sociétés laïques et positivistes, dont on pourrait penser le « milieu » peu propice. Or, c’est bien l’inverse qu’a pu découvrir l’autrice : l’extraordinaire « inventivité des morts et des vivants dans leurs relations » (p. 35), chez nous et aujourd’hui.

Se laisser enseigner#

Il s’agit bien d’une enquête de terrain, comme chaque fois chez Vinciane Despret, mais menée ici avec un cadre bien spécifique – une éthique de recherche exposée au chapitre 2. Renonçant à la méthode habituelle de la chercheuse (constituer une bibliographie sur le sujet), elle a choisi de « se laisser enseigner » (p. 29) par les autres (famille, ami·es, collègues, lecteur·ices), à la fois en écoutant leurs histoires, et en s’imposant la discipline de suivre, pendant un an, tous les conseils qu’ils et elles lui donneraient : lire tel roman policier, voir tel film, se rendre ici ou là, consulter un méedium, rejoindre un cercle spirite… Le livre s’est donc d’abord construit à partir de la matière ordinaire des existences, telle qu’elle se donne à voir dans les témoignages et la culture populaire.

À condition de bien formuler l’objet de son enquête, non seulement l’autrice a pu constater que tout le monde avait des histoires et références à partager sur les relations qu’entretiennent les morts et les vivants, mais encore, elle a été frappée par l’inventivité des manières même de raconter, l’intelligence sémantique et syntaxique des récits, le soin qui y était apporté : les narrateur·ices y faisaient montre d’un remarquable « tact ontologique » (p. 32), laissant souvent ouverte la question de qui agit, cultivant un doute fécond, cherchant moins à expliquer qu’à expérimenter les effets d’une énigme. Quant aux conseils prodigués, leur sens n’apparaissait pas toujours immédiatement : l’autrice a dû apprendre à avancer sans comprendre, à « résister [elle aussi] au pouvoir de l’explication » (p. 44), en laissant les œuvres agir en elle, en faisant confiance à leur intelligence propre, « à leur puissance d’articulation et de friction » (p. 38). Fondamentalement, le livre tâche d’apprendre de la coexistence – de ce qui émerge de sens (au double sens de la signification et du sentir) dans le frottement d’œuvres, d’histoires, de versions et d’ontologies hétérogènes. Faisant cas des manières mêmes de « ceux qui restent » à l’égard de leurs morts, l’autrice a finalement elle aussi accepté la déprise, pour se laisser guider par le type de saisie particulière que requérait son objet.

Modes d’existence et modalités d’agir : une approche pragmatique#

Dans ce livre né de la colère, l’exploration se mène déjà contre certaines manières de traiter le sujet, en s’efforçant de désapprendre des habitudes de pensée qui ont acquis une force d’évidence non questionnée. L’autrice y critique d’abord la « théorie du deuil » : selon la doxa de la psychologie, la seule chose à « faire » avec ses morts serait de « faire son deuil », un devoir de sauvegarde psychique qui ne concerne que le vivant et qui est finalement une prescription de déliaison et d’oubli, qui voue le mort au néant. Le livre lutte également contre le piège que constitue la polarisation dualiste de la « théorie de l’esprit », qui sépare distinctement la matérialité du monde et l’intériorité des consciences, ne laissant au mort que deux possibilités : soit il « existe vraiment », soit il se trouve relégué à « l’espace confiné des psychismes » (p. 21), au registre de la croyance, de la subjectivité ou de l’imagination.

Or, malgré l’idée « dominatrice » selon laquelle les morts n’auraient d’autre destin que l’inexistence (une conception très locale et historiquement très récente), beaucoup de personnes continuent d’entretenir toutes sortes de relations avec leurs morts, et leurs histoires les situent rarement à l’un ou l’autre extrême de cette polarisation entre « réalité physique » et « réalité psychique ».

En se laissant guider par ces histoires, et par quelques « exceptions » (p. 46) à ces conceptions dominantes dans le champ des sciences humaines et sociales (Jeanne Favret-Saada, Tobie Nathan ou Magali Molinié, par exemple), Vinciane Despret, héritière du psychologue et philosophe étasunien William James , propose une approche pragmatique de la question : il ne s’agit plus d’expliquer mais de « rendre compte de ce [que les acteurs] font et de ce qu’ils sont amenés à faire, en apprennent d’eux et avec eux, les bonnes manières pour en parler » (p. 46) ; il ne s’agit pas de « croire » ou non aux fantômes ou à l’au-delà ou de déterminer les causes de tel phénomène, mais d’envisager les morts dans leurs effets. Dans le sillage des travaux d’Étienne Souriau (philosophe spécialiste d’esthétique) et de Bruno Latour, le livre invite à considérer les morts selon leurs propres « modes d’existence » (p. 17) : certes, les morts n’existent pas de la même façon qu’une pierre ou qu’un arbre ; mais, de même qu’on peut dire qu’un personnage de roman, une œuvre d’art ou un fait scientifique « existent » selon des modalités chaque fois spécifiques, les morts eux aussi ont leur propre « régime de réalité » (p. 17). S’il revient bien aux vivants – par un travail de disponibilité, par des dispositifs d’attention – de conférer aux morts « plus d’existence », cela ne signifie pas pour autant qu’ils les inventent de toutes pièces. Ce que font les vivants relève plutôt de « l’instauration », qui, contrairement aux verbes « créer » ou « fabriquer », insiste sur l’idée que « ce qui se fabrique [n’est pas] totalement déterminé par celui qui assume de faire » (p. 16).

Approcher les morts par leurs « modes d’existence », c’est alors s’intéresser à leurs modalités (ou puissances) d’agir : car ce qui traduit l’effectivité de leur présence, ce sont les effets, les actes qu’ils produisent chez les vivants. Comme dans les travaux que l’autrice consacre aux animaux, il s’agit là aussi de reconnaître (ou d’instaurer) des compétences et des formes d’agentivité (agency) : le livre propose une éthologie des morts, au sens deleuzien « d’étude pratique des manières d’être », d’« étude pratique de ce que peuvent » les êtres, « non de ce qu’ils sont, de leur essence, mais de ce dont ils sont capables, de ce qu’ils font, des puissances qui sont les leurs » (p. 20).

Or, les morts font quantité de choses, dont rendent compte les histoires recueillies : ils rendent visite aux vivants en rêve, leur adressent des signes, leur prodiguent conseils et cadeaux, répondent à leurs questions… Avec le soin que requiert toute « écologie des êtres ou des choses dont les existences sont problématiques ou vulnérables » (p. 53), le livre s’attache à décrire ces multiples modalités d’adresse et d’agir dans ce qu’elles ont de singulier : il évoque la force particulière des obligations que créent les morts, le registre de l’énigme qui est le leur, leur générosité ou leur humour, leurs manières indirectes d’œuvrer. Il propose encore, au chapitre 6, une très délicate éthologie des signes, qui en décline les manières d’être : l’allusif, l’insistance, la répétition, la connivence, le détournement.

L’autrice dévoile finalement que l’agentivité propre des morts est celle de la voie moyenne. Ils n’agissent jamais seuls mais font avec et à travers les vivants. Surtout, ils les « font faire », et les embarquent même dans une « cascade de faire faire » (p. 126) : ils les font rêver, les font rire ou pleurer, les mettent au travail de l’énigme, ils réclament l’accomplissement de ce qu’ils ont laissé inachevé ; ils font bifurquer leur vie et les font entreprendre toutes sortes de choses. Ils les rendent capables de ceci ou cela, les font écrire et surtout raconter, font des vivants des « fabricateurs de récits » (p. 190). Vinciane Despret ouvre ici une piste qu’elle approfondira dans Les Morts à l’œuvre : les morts (comme les bêtes) rendent créatifs ceux qui se rendent attentifs à eux, ils vont parfois jusqu’à faire d’eux des artistes. Au final, les morts sont de formidables « inducteurs de vitalité » (p. 119), qui transforment la vie de ceux qui prennent soin d’eux. L’agir qu’engagent ensemble les morts et les vivants est celui d’une métamorphose réciproque.

Écrire en vacillant#

Vinciane Despret confie que ce livre a été beaucoup plus long à écrire que d’habitude. Car il ne s’agissait plus ici de savoir raconter (elle collectait les histoires des autres) mais bien d’apprendre à écrire, pour être à la hauteur du « tact ontologique » des récits confiés. Cela lui a demandé de trouver, à chaque phrase, la juste syntaxe qui permette de distribuer l’action de manière équitable entre vivants et morts, de rendre compte dans l’écriture de scènes d’agentivité où « qui fait quoi » demeure en partie irrésolu, où les actes et intentions n’émanent pas toujours d’un sujet unique. Il lui a fallu « apprendre à écrire à la voix moyenne » , en cultivant les verbes qui rendent compte de modes d’agir indirects : influer, appeler, inviter, réclamer, inciter, re-susciter… Il lui a fallu encore apprendre à « écrire en vacillant » (p. 144), pour accompagner des récits dont l’intelligence résidait souvent dans leur façon de s’installer sur le « seuil » (p. 139) entre différentes versions : c’est-à-dire déployer un engagement épistémique et éthique particulier, qui préfère les « et » aux « ou », et maintient « la possibilité de coexistence de versions multiples et contradictoires » (p. 139).

Les histoires de « ceux qui restent » ne tranchent pas entre l’enchantement et le désenchantement : ils « explore[nt] des interstices, [font] communiquer des écarts » (p. 198). Le dernier chapitre propose une étude stylistique de ces récits, qui rend compte de leur travail d’expression, de soin et de nuance, rend hommage à leur inventivité narrative, syntaxique, sémantique : il explore la polysémie du « comme si » et la pluralité de ce qu’il « fait faire », relève les doubles-sens, jeux de reprises et de vacillement, les équivoques, les trouvailles langagières. Il s’intéresse aux « matrice[s] narrative[s] » (p. 33) que fabriquent les morts et les vivants, et à l’érotique des histoires (p. 207), à la façon dont chaque récit à son tour en suscite d’autres, encore et encore, qui modifient rétroactivement les précédents. Le livre, in fine, révèle comment les récits et la grammaire sont bel et bien des dispositifs techniques d’attention.

Marion Grange (ses notices)

Bibliographie indicative :#

Despret Vinciane, Les Morts à l’œuvre, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2023.

Latour Bruno, Enquête sur les modes d’existence, Paris, La Découverte, 2013.

Molinié Magali, Soigner les morts pour guérir les vivants, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2006.

Souriau Etienne, Les Différents Modes d’existence, Paris, PUF, 2009.