Bruno Latour, Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique#
Paris, La Découverte, [2015] 2023.
Anthropocène ; Changement climatique ; Ecologie ; Faire cas prendre soin ; Humanités environnementales ; Révolutions morales ; Théâtre
Publié pour la première fois en 2015, Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique est l’un des ouvrages de référence de Bruno Latour (1947-2022), célèbre sociologue, anthropologue et philosophe des sciences français, et penseur incontournable du « nouveau régime climatique ». Situé au croisement des disciplines, le texte ouvre de nombreuses pistes de réflexion, que ce soit par son usage des notions d’Anthropocène ou d’Apocalypse, ou par sa contribution à la théorie de l’acteur-réseau, dont Latour est l’un des principaux concepteurs (Latour 1991, 2006). Or parmi ces dernières, la question du rapport au théâtre constitue pour l’interrogation éthique et littéraire l’un des points de départ les plus féconds. Car si des huit chapitres qui composent le livre, les sept premiers sont tirés de conférences prononcées à Edimbourg lors des Gifford Lectures de février 2013, le dernier se présente comme la restitution d’une expérience théâtrale, réalisée à Nanterre au théâtre des Amandiers en mai 2015. Comment comprendre ce parti-pris, et la fonction qu’il confère à l’art ?
Si le théâtre joue un rôle central, c’est d’abord parce que Latour le traite comme le paradigme de toute société hétéroclite, capable d’associer humains et non-humains, sur la base de leur puissance d’agir (ce qu’ils font sur scène) plutôt que de leur nature (Aït-Touati, 2021). Par effet de contraste, il peut ainsi poser le constat qui sert de point de départ à sa réflexion : celui de l’absence criante, sur notre scène politique et sociale, de toute entité autre qu’humaine. Ce constat nourrit une critique de l’ontologie « naturaliste » (Descola, 2005), considérée comme responsable de ce dépeuplement, par sa tendance à « désanimer » (p. 90) les non-humains. Latour lui attribue une origine théologique et philosophique : la recherche d’une cause première (le « Créateur »), caractéristique des monothéismes mais dont hérite la modernité occidentale, conduirait à appréhender l’action comme entièrement contenue dans la cause, et à en priver tout à fait la « Création », simple conséquence. C’est de ce schéma causaliste qu’il convient donc de sortir, pour se sensibiliser à l’agency des « existants » (p. 49) autres qu’humains et, par là même, pour dépasser la dichotomie nature/culture. Car le philosophe ne se contente pas de questionner les origines conceptuelles de ce processus de désanimation, qui nourrit l’impression illusoire que seuls agissent les humains. Il en souligne, d’une part, les conséquences dévastatrices, en présentant notre insensibilité aux actions et réactions des autres existants comme indissociable d’une incapacité à les prendre en compte, c’est-à-dire à la fois à en faire cas, et à en prendre soin (p. 240) : une lecture qui préfigure l’interprétation de la crise climatique comme « crise de la sensibilité » (Morizot, 2020). Il s’efforce, d’autre part, de lui apporter une solution sur le plan théorique, ce qui passe par la réappropriation du pragmatisme et du concept « d’actant » (p. 179), forgé par la sémiotique greimassienne. Il s’agit, pour le dire succinctement, de ne plus s’intéresser à ce que sont mais à ce que font les existants. Alors devient possible une redistribution des puissances d’agir, fondée sur la reconnaissance du fait que l’agency n’est pas propre aux « humains ». Elle caractérise aussi les « non humains », c’est-à-dire les autres vivants, des animaux aux microbes, mais aussi les objets et même certains concepts (l’Anthropocène, par exemple).
Au-delà de ce renouvellement du cadre théorique (et ontologique), reste à savoir néanmoins comment assurer, concrètement, la reconnaissance de ces nouvelles puissances d’agir, avec lesquelles la crise climatique nous impose d’apprendre à composer. La réponse de Latour prend la forme d’une redéfinition de la fonction des sciences et des scientifiques, dont il rappelle le rôle historique dans la découverte et la prise en compte de nouveaux actants non humains, des microbes au CO2. Dans cette perspective, le théâtre constitue donc également un paradigme du laboratoire, pensé comme un dispositif permettant à ces nouveaux acteurs de faire preuve de leur capacité d’agir. Mais là où il était encore possible, à l’époque de Pasteur, de présenter ces découvertes comme purement factuelles, celles-ci acquièrent dans le contexte de l’Anthropocène une portée éminemment politique, dans la mesure où elles nous engagent à faire cas de ces autres-que-nous. La redéfinition de la notion d’objectivité constitue à ce titre l’un des autres fils rouges de l’ouvrage, puisque Latour propose de la fonder sur la capacité à répondre aux objections plutôt que sur l’opposition épistémologique traditionnelle entre faits et valeurs. Il s’agit, par là même, d’inviter les scientifiques à assumer sans culpabilité la portée prescriptive de leurs travaux, et de la redistribution actantielle qu’ils engagent.
Au nombre des nouveaux personnages ainsi introduits sur la scène sociale et politique, et dont le livre de Latour entend lui-même œuvrer à la reconnaissance, il faut insister sur la place singulière conférée à la figure de Gaïa, que le philosophe présente en se ressaisissant de l’héritage de la pensée du climatologue James Lovelock (1919-2022) et de la microbiologiste Lynn Margulis (1938-2011). « L’hypothèse Gaïa », dont ils sont les auteurs, repose sur une expérience de pensée dont l’ouvrage rappelle les termes. S’il est possible à un scientifique « terrien » d’établir, en observant l’atmosphère inerte de la planète Mars, que celle-ci est dépourvue de vie, un hypothétique scientifique « martien » serait en mesure de démontrer, par la simple observation de la composition changeante de l’atmosphère de la Terre, que celle-ci est à l’inverse bien « vivante » (p. 102). De ce point de vue, force est de reconnaître, contre Galilée, que notre planète n’est pas tout à fait semblable aux autres : elle « s’émeut », pour reprendre un mot fameux du philosophe Michel Serres (p. 80). Cette prise de conscience est le point de départ d’une révolution scientifique qui est aussi une révolution morale, voire politique et juridique. Latour entreprend d’en préciser les contours, en insistant notamment sur la nécessité de ne pas se méprendre sur l’identité de ce nouveau personnage. Si Gaïa n’est pas l’ancienne Nature, conçue comme pendant de la subjectivité humaine, elle se distingue également de la figure du Globe, qui supposerait qu’on puisse la saisir comme une totalité. Insituable et instable, Gaïa ne réside ni dans le Tout, ni dans les parties (les nombreux existants humains et non humains évoqués précédemment), mais dans les boucles de rétroactions multiples, controversées et entremêlées qui connectent les puissances d’agir, et auxquelles il s’agit « d’apprendre à devenir sensibles » (p. 180). Ce refus de la totalisation permet d’éviter le piège du néo-animisme et de la « sur-animation » (p. 114) : faire cas de l’agency de Gaïa ne suppose de la doter ni d’une intériorité, ni d’une âme sensible.
Une fois Gaïa entrée en scène, reste à savoir toutefois comment négocier avec Elle(s). Ici intervient un autre usage du théâtre, conçu non plus seulement comme un paradigme permettant de penser la scène de la société ou du laboratoire, mais comme un véritable terrain d’expérimentations politiques. Ainsi le dernier chapitre du livre entreprend-il de tirer les enseignements du « théâtre des négociations » mis en place en 2015 à Nanterre, selon un programme imaginé par Bruno Latour et par la metteuse en scène et chercheuse en littérature et en histoire des sciences Frédérique Aït-Touati. Ces enseignements sont de nature politique, dans la mesure où la mise en scène de ces nouveaux acteurs — qui sont aussi de nouveaux interlocuteurs — fait apparaître la nature conflictuelle des relations qu’ils entretiennent entre eux et invitent à repenser la ligne de partage entre amis et « ennemis » (p. 306) ; mais aussi où le théâtre permet d’inventer et de tester une assemblée constituante d’un nouveau genre, associant humains et non humains, sur le modèle du « Parlement des choses » théorisé dans d’autres textes de Latour (2018). Mais ils concernent autant les arts, puisque l’expérience théâtrale rend visible que la possibilité même de ces négociations dépend d’un travail préalable de médiation et d’intercession, les existants non humains étant par définition inaptes à se représenter eux-mêmes.
Qui peut et doit assumer la tâche politique, mais aussi éthique, de leur donner une voix ? Ici apparaît un possible point de débat avec la pensée de Latour, dans une perspective nourrie par les apports des études littéraires. Car aux yeux du philosophe, seuls les scientifiques semblent être des porte-paroles crédibles de Gaïa, là où tout un pan de la littérature contemporaine — des fictions animales d’Eric Chevillard et de Tristan Garcia, au récent roman de Wendy Delorme (Le Parlement de l’eau, qui prétend donner voix aux diverses entités aquatiques : Océan, Fleuve, Marais, Rivière…) — revendique sa capacité et sa légitimité à donner voix aux existants non humains, par l’intermédiaire de la figure de la prosopopée et donc de la fiction. Elle nous invite ainsi à envisager les enjeux et les risques éthiques d’un troisième et dernier usage possible de la littérature et des arts, au-delà d’ailleurs du seul théâtre.
Bibliographie :#
Frédérique Aït-Touati et Emanuele Coccia (dir.), Le Cri de Gaïa : penser la terre avec Bruno Latour, Paris, La Découverte, 2021.
Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes : essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 2013 (1991).
Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006.
Bruno Latour, « Esquisse d’un Parlement des choses », Écologie & Politique, n°56, p. 47-64, 2018.
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à travers nous, Paris, Actes Sud, 2020.
Notices liées :#
Patrice Maniglier, *Le philosophe, la Terre et le virus*
Mathilde Ramadier, *Renouer avec la Terre : plaidoyer pour un nouveau sublime*