Vinciane Despret, Autobiographie d’un poulpe. Et autres récits d’anticipation#

Actes Sud, Babel, [2021] 2026.

Animal ; Agentivité ; Despret (Vinciane) ; Ecologie ; Emotions ; Epistémologie du lien ; Ethique animale ; Faire cas prendre soin ; Humanités environnementales ; Imagination ; Langage ; Science-Fiction ; Savoirs situés ; Recension

Des fabulations spéculatives#

Autobiographie d’un poulpe se déplie en trois récits d’anticipation, dont un faisceau d’indices permet de supposer qu’ils se déroulent au XXII:sup: e siècle, dans un monde post-patriarcal et post-capitaliste, toujours aux prises avec les dévastations de l’Anthropocène, mais où l’exceptionnalisme humain semble remisé au placard. Depuis ce futur indéterminé, les trois histoires mettent en scène des scientifiques d’une discipline nouvelle, la thérolinguistique (« linguistique du sauvage »), qui s’attache à étudier et traduire les productions littéraires des animaux et des plantes. À côté de divers exemples convoqués, chaque récit se concentre respectivement sur les recherches qui entourent trois cas précis : la « poésie trémologique » (p. 30) des araignées ; la « cosmologie fécale » (p. 34) des wombats, et la « symbiographie » (p. 110) d’un poulpe.

Ce que Vinciane Despret propose est une sorte de livre chimérique, d’abord parce qu’il compose ses récits à partir d’un assemblage de matériaux composites (lettres, courriels, comptes-rendus, discours, archives), et emmêle différents genres et registres littéraires : science-fiction, roman policier, genre épistolaire, récit d’initiation, (tendre) parodie de l’académisme universitaire, humour, solastalgie… Un livre-chimère surtout parce que, dans le sillage des « fictions spéculatives » de Donna Haraway, il célèbre avec facétie les noces de la science et de la fiction, encore souvent considérées comme hermétiques l’une à l’autre (malgré des travaux importants comme ceux de Frédérique Aït-Touati). De fait, tout en convoquant les recherches les plus récentes de l’éthologie, les trois textes se nourrissent de fictions et fabriquent de la fiction.

Ainsi, l’impulsion initiale du livre est née d’une nouvelle de science-fiction d’Ursula K. Le Guin, dans laquelle l’autrice étasunienne met en scène les controverses scientifiques d’une association de thérolinguistes au sujet d’un message laissé par une fourmi sur une graine d’acacia. Dans un entretien, Vinciane Despret précise que beaucoup d’intuitions fictionnelles de cette nouvelle de 1974, avec les avancées scientifiques, ont depuis pris corps dans la réalité. Poursuivant ce compagnonnage fructueux, le livre s’appuie sur l’état actuel des sciences pour les amplifier dans la fiction, imaginer ce qu’elles pourraient devenir dans un siècle : la fabulation spéculative est une « spéculation réaliste » (p. 15) qui nous emmène juste un peu plus loin en prolongeant ce qui est déjà là. Les trois récits ne cessent alors d’orchestrer des passages de relai entre le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, qui s’entre-tiennent, se relancent et se répondent, sans hiérarchie et de manière non linéaire.

Avec une bonne dose d’humour, l’autrice nous embarque ainsi dans une expérience de lecture déroutante, sinueuse et ramifiante comme les tentacules de son héros éponyme. Elle nous force à endosser nous-mêmes les aptitudes intellectuelles et éthiques des scientifiques qu’elle met en scène : le goût de l’enquête, la curiosité, l’ouverture, l’imagination, le sérieux et l’autodérision, la capacité à avancer sans comprendre.

La science à l’œuvre#

L’un des objets du livre est bien de raconter la science « à l’œuvre », d’abord parce qu’il met en scène la science en train de se faire. S’il y a au moins une fable que l’autrice refuse, c’est celle d’une science unifiée et omnisciente, prodiguant ses vérités impersonnelles depuis un en dehors du monde. La science à l’œuvre est une science située, incarnée, affectée : elle avance avec ou malgré des conditions matérielles précises, se raconte à travers des personnages qui ressentent des émotions de joie ou de peine, s’attachent à ce qu’ils étudient, se découragent et se trompent. C’est une science temporelle, dont l’autrice prend soin de montrer les transmissions et relais. C’est encore une science fragmentaire et polyphonique, dont les récits exhibent les controverses, les fausses pistes, les omissions. La science à l’œuvre ouvre plus de questions que de réponses, et renonce aux explications uniques, puisqu’ « aucune chose qui en contredit une autre ne peut recevoir la puissance d’exclure » (p. 89). C’est enfin une science qui sans cesse fait retour sur elle-même : « [l]’histoire des sciences regorge […] de cas qui conduisent les héritiers et les héritières de ces recherches à la question : mais comment n’ont-ils pas vu ? » (p. 40)

De fait, pour que de nouvelles compétences puissent être reconnues aux animaux, il faut d’abord des cadres inventifs pour les accueillir. C’est là l’autre dimension de la science « à l’œuvre » : en racontant les sciences comme des histoires, la philosophe suggère qu’elles aussi font œuvre, requièrent de l’imagination. D’où le compagnonnage entre science et fictions, dont l’histoire (réelle) offre elle aussi quantité d’exemples, comme celui de ces botanistes de la fin du XIX:sup: e siècle, qui allèrent puiser chez les romanciers des formes d’agentivités végétales qu’ils n’auraient jamais osé, sans eux, créditer aux plantes qu’ils étudiaient. En retour, l’inépuisable créativité des vivants que dévoilent les scientifiques ne cesse de nourrir (voire de concurrencer) l’imagination littéraire.

Ainsi, l’autrice fait de l’imagination une qualité éthique indispensable <https://lethictionnaire.gitpages.huma-num.fr/notices/martin-gibert-limagination-en-morale.html> à une science capable de rendre les « bêtes » plus intéressantes, une aptitude nécessaire pour faire cas des altérités animales, une alliée du soin et de l’attention. C’est cet appel à une science imaginative qu’elle met dans la bouche de la biotrémologue Tamara Cesnosceo, au sujet des recherches sur les ondes silencieuses qu’émettent les araignées : « je ne dis pas que seul·es les artistes devront désormais dialoguer avec elles [les araignées], mais que les scientifiques devront s’adresser à elles en artistes, ou plus précisément en artistes s’adressant à d’autres artistes » (p. 32).

Narrations transpécifiques#

Les animaux en effet – et au-delà, les plantes et l’ensemble des terrestres – sont bien l’autre pôle de cette extension du domaine de l’art. L’enjeu central du livre est de reconnaître (et d’imaginer, puisque les deux gestes se relaient) chez les animaux des formes d’expressions artistiques, symboliques, voire religieuses, au-delà des grilles déterministes qui ne savent expliquer leurs comportements qu’en termes d’utilité, de pression sélective ou de réponse mécanique. Il s’intéresse en particulier à la question de la narration, à la possibilité que les animaux, eux aussi, puissent écrire des histoires, fabriquer de la fiction (dont les rêves et les jeux seraient des formes précurseurs). Dans leur effort de décentrement, les fabulations spéculatives vont jusqu’à imaginer des formes de littératures animales qui excèderaient le domaine du visible ou de l’audible.

Ces traces expressives qui existeraient dans les interstices de nos perceptions humaines rappellent les « glyphes » des furtifs d’Alain Damasio. Plus largement, l’hypothèse philosophique explorée des « littératures du sauvage » hérite – pour les amplifier – de propositions issues de divers champs : à côté des auteur·es de science-fiction et des éthologues, l’autrice honore les legs de penseur·euses en sciences humaines et sociales qui ont travaillé à élargir leurs objets au-delà de l’humain. Du côté de la philosophie, elle s’inscrit dans le sillage de Gilles Deleuze et Félix Guattari (« C’est par l’écriture qu’on devient animal », Mille plateaux), des « récits des choses terrestres » qu’il nous incomberait, selon Didier Debaise, d’« intensifier », de la philosophie du pistage de Baptiste Morizot et de sa théorie de l’exaptation (soit le détournement d’un caractère sélectionné pour la survie vers d’autres fonctions, notamment ludiques ou expressives), ou encore de la « langue du monde » de Michel Serres. Du côté de l’anthropologie, elle hérite des narrations multispécifiques d’Anna L. Tsing, et, du côté de l’histoire des religions, elle recueille la définition transpécifique qu’en a proposé James Harrod.

Dans la fiction, l’hypothèse (héritée) des littératures animales trouve un prolongement saisissant dans les théories du chercheur néo-bergsonien (imaginaire) Joey von Batida. Aux yeux de ce pionnier de la théroarchitecture, tous les vivants seraient animés d’une insatiable « pulsion créatrice » (p. 49), non seulement parce que chacun est condition d’existence pour d’autres, mais aussi parce que tous sont porteurs de récits, qui, sous des formes diverses, s’inscrivent dans les paysages, sur leur propre corps, ceux de leurs congénères et de leur descendance, ou sur d’autres espèces : entre eux, les uns à travers (et sur) les autres, les vivants trament des transnarrations, qui enjambent les frontières d’espèces et les générations. La pulsion créatrice prend encore la forme de la lecture et de la traduction, puisque les vivants ne cessent de s’entre-déchiffrer, les lecteurs devenant de nouveaux auteurs, dans un perpétuel mouvement de réélaboration des significations.

La symlangue#

Finalement, et inextricablement mêlé à ses préoccupations scientifiques, philosophiques et éthiques, l’enjeu du livre est aussi littéraire. Ce qu’il propose, c’est une nouvelle théorie du récit élargie à l’ensemble des terrestres, en même temps qu’une théorie de la lecture et de la traduction (entre les êtres et entre les générations) comme actes créateurs : « la traduction ouvre des mondes [qui] ne pouvaient tenir sans leurs intercesseurs » (p. 85). Du grand récit transpécifique, personne ne ressort indemne, au sens où l’autrice, ses lecteur·ices, les éthologues et tous les vivants se retrouvent embarqués dans cette grande « pulsion », où écrire, lire, traduire et hériter participent d’un même élan créateur.

L’autrice cependant n’est pas dupe de nos langues trop humaines, et sait que nos traductions de la « langue du monde » ne seront jamais qu’approximatives. Héritière de David Abram, elle se méfie de la déperdition sensible qui accompagne l’entrée dans le langage ou l’écriture, leurs catégories, leur syntaxe. D’où l’enjeu poétique, éthique et politique de travailler à transformer nos manières de dire, d’écrire et de raconter. L’acmé de cette réflexion se fait à travers l’invention d’une « symlangue » (p. 88-89), langue « traversée ou traversière » où, contrairement à nos langues qui donnent au sujet les pleins pouvoirs, « le sujet n’est que le destinataire passager d’un verbe qui le saisit », un sujet en devenir « dans une multiplicité d’agirs qui le débordent ». La langue des sym- ne conjugue les verbes qu’au pluriel, et, consciente que « nul ne peut être totalement actif ou passif », cultive la voix moyenne des Anciens : on n’y dira pas « j’ai eu une idée », mais « une idée m’est venue », ou même, « une idée insiste pour être accueillie ». Cette langue sympoïétique et éthique travaille finalement la forme et la syntaxe du livre entier, où l’autrice se diffracte dans (et s’efface derrière) une multitude de créateur·ices humains et autres qu’humains, comme le poulpe dont les tentacules – « jazzmen “enclins à l’improvisation” » – s’émancipent des volontés du cerveau « chef d’orchestre » (p. 92).

Marion Grange (ses notices)

Bibliographie indicative#

Abram David, Comment la Terre s’est tue. Pour une écologie des sens, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2013.

Aït-Touati Frédérique, Contes de la lune. Essai sur la fiction et les sciences modernes, Paris, La Découverte, 2024.

Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Seuil, 2019.

Damasio Alain, Les Furtifs, Clamart, La Volte, 2019.

Debaise Didier, « Le récit des choses terrestres. Pour une approche pragmatique des récits », Corps-Objet-Image, n°4, 2019.

Deleuze Gilles et Guattari Félix, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, 1980.

Haraway Donna, Vivre avec le trouble (2016), Vivien García (trad.), Paris, Les éditions des mondes à faire, 2020.

Harrod James B., « The Case for Chimpanzee Religion », Journal for the Study of Religion Nature and Culture, vol. 8, n°1, 2014, p. 8-45.

Le Guin Ursula K., « The Author of the Acacia Seeds. And Other Extracts from the Journal of the Association of Therolinguistics », dans The Compass Rose: Stories (1974), New York, Harper and Collins, 2005, p. 3-14.

Morizot Baptiste, Sur la piste animale, Arles, Actes Sud, 2018.

Serres Michel, Le Contrat naturel, Paris, Flammarion, 1990.

Tsing Anna L., L*e Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vie dans les ruines du capitalisme*, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », Paris, La Découverte, 2017.