Émotions écologiques#

Changement climatique ; Ecologie ; Emotions ; Empathie ; Faire cas prendre soin ; Humanités environnementales ; Révolutions morales

Dans son livre Manières d’être vivant, le philosophe Baptiste Morizot propose d’interpréter la crise écologique actuelle comme une « crise de la sensibilité », qu’il définit comme « un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant » (Morizot, 2020, p. 17). Située dans le sillage du questionnement de Bruno Latour sur l’insensibilité écologique (Latour, 2015), une telle position est révélatrice d’une tendance plus générale, dans le champ de l’écologie contemporaine, à interpréter les ravages de l’Anthropocène comme le résultat d’un manque d’empathie envers les autres vivants humains et non-humains. Celui-ci serait à l’origine de notre incapacité à en faire cas et à en prendre soin : d’où le nombre croissant de travaux qui placent les affects au cœur de leurs investigations. À quelles questions se sont-ils confrontés, et quels débats ont-ils suscités ? Quel(s) rôle(s) confèrent-ils à la littérature et aux arts ?

Les études sur les émotions écologiques, c’est-à-dire sur les affects suscités par la crise climatique et ses conséquences, ont parfois adopté une perspective taxinomique. Si l’intérêt porté aux éco-émotions et à leur impact sur le bien-être psychique est relativement récent dans le débat public, il est plus ancien dans le champ intellectuel, marqué par le « tournant affectif » des années 2000. Plusieurs travaux pionniers, notamment dans le domaine anglophone, se sont ainsi attachés à penser les émotions de l’Anthropocène, en particulier les formes de deuil et de mélancolie induites par la destruction massive des écosystèmes, voire même à identifier les nouvelles formes affectives nées dans son sillage, au croisement de l’écopsychologie et de la philosophie. C’est le cas notamment du philosophe australien Glenn Albrecht, qui a introduit au début des années 2000 le néologisme de « solastalgie » (Albrecht, 2005 et 2019), pour décrire la souffrance morale et la détresse existentielle causées par la conscience des destructions environnementales en cours. Formée à partir de l’étymon latin solacium (« consolation, réconfort ») et de l’étymon grec algia, (« la douleur »), la notion est pensée comme le revers de la « nostalgie » : si cette dernière est tournée vers le passé, la solastalgie est un deuil des futurs avortés, que le mode de développement capitaliste a rendu impossibles. Elle se rapproche de ce point de vue de l’expérience de l’écoanxiété, que la pandémie de Covid-19 en particulier a placé au cœur du débat public (Vakoch & Mickey, 2022), et invite comme cette dernière à s’interroger sur la productivité éthique et politique des affects négatifs.

Au-delà de la visée taxinomique adoptée par ces travaux, le questionnement est en effet d’emblée d’ordre pragmatique, dans la mesure où les émotions sont dotées d’une dimension comportementale (elles sont liées à l’action) et où elles sont ainsi créditées de déterminer la réponse apportée à la crise. C’est sur ce point sans doute que les débats sont les plus vifs, les penseurs et penseuses de l’écologie ne s’accordant pas toujours sur le type d’affects devant être valorisé. Deux grandes tendances peuvent être distinguées.

D’un côté, une tradition philosophique ancienne, née dans le contexte de l’insécurité nucléaire du second vingtième siècle et précurseur des pensées écologiques, revendique une pragmatique des affects négatifs. Le philosophe allemand Günther Anders insiste dès les années 1950 sur la nécessité de développer l’imagination et les émotions pour répondre à l’aveuglement face à l’apocalypse nucléaire, qu’il interprète comme le résultat d’un défaut de perception et d’affection, et plus généralement de l’écart entre nos actions et notre capacité à nous en représenter les conséquences. Son « devoir d’angoisse » (Anders, 1956), annonce ainsi « l’heuristique de la peur » défendue une vingtaine d’années plus tard par Hans Jonas, qui dans Le Principe responsabilité (1979) fait de l’émotion suscitée par la représentation d’un futur dans lequel une vie proprement humaine serait devenue impossible le levier d’une véritable révolution morale. D’autres affects à valence négative ont par la suite pu être valorisés, comme la honte, que les partisans du « flight shaming » (procédé de culpabilisation des personnes prenant l’avion) prônent comme source d’un potentiel examen de conscience transformateur. La peur et ses variantes (l’inquiétude, la terreur, l’angoisse, l’anxiété…) occupent néanmoins le devant de la scène, et ce sont elles également qui cristallisent le plus de critiques. Car si ses défenseurs en vantent les vertus, d’autres insistent au contraire, à la manière de Catherine et Raphaël Larrère, sur les effets démobilisateurs et dépolitisants de l’imaginaire catastrophiste qui la sous-tend.

C’est de ce constat que partent également les penseuses et penseurs contemporains qui, à l’image de Baptiste Morizot, prennent le contre-pied des collapsologues pour promouvoir une pragmatique des affects positifs. La notion de réenchantement occupe une place centrale dans ces propositions variées, qui ont pour point commun de faire entrer dans le champ de l’attention de nouvelles entités non-humaines, et d’investir ces dernières d’affects positifs, pensés comme politiquement et éthiquement mobilisateurs. On peut citer, dans le champ français, les travaux de la philosophe Françoise Armengaud, qui s’intéresse à « l’état d’émerveillement » provoqué par la rencontre animale (Armengaud, 2016), ou encore ceux de l’autrice de bande dessinée et spécialiste d’ Arne Næss Mathilde Ramadier, qui défend une « écologie joyeuse » (Ramadier, 2017 et 2025), tandis que dans le champ anglo-saxon, la philosophe américaine Jane Benett va jusqu’à prôner une « éthique de l’émerveillement », fondée sur la reconnaissance de l’interconnexion entre les êtres (Benett, 2010). Aux yeux de ces autrices, la prise de conscience de la diversité, de l’inventivité et de la richesse des autres vivants favoriserait l’action écologique, puisqu’elle rendrait désirable le fait de les protéger. D’où une redéfinition de la visée affective et éthique assignée aux sciences humaines et sociales, qui invite à situer ces travaux dans le sillage du tournant postcritique théorisé par la penseuse queer Eve Sedgwick. À leurs yeux, l’enjeu n’est plus en effet de démystifier, de dessiller ou d’alarmer les lecteurs et lectrices, mais de les sensibiliser à la beauté du monde qui les entoure, pour les pousser à agir. De ce point de vue, la mise en valeur d’une pragmatique des affects positifs est indissociable d’une revalorisation de « l’espoir », émotion et attitude existentielle dont les enjeux éthiques sont explorés dans le récent livre de la philosophe anglaise Mara van der Lugt (van der Lugt, 2024).

Ces diverses approches engagent des conceptions variées des pouvoirs de la littérature et des usages qui peuvent en être faits, sur lesquelles il convient de revenir rapidement. C’est d’abord la capacité des œuvres à représenter et à penser les émotions qui peut être mise en avant dans une perspective écopoétique ou écocritique, la littérature étant alors appréhendée comme une ressource précieuse pour documenter, décrire et nommer les nouvelles configurations affectives engagées par la crise climatique. Dans cette perspective, il faut souligner l’importance des approches interculturelles. Mettant à distance l’illusion d’une universalité des émotions, que tendent parfois à reconduire les approches (éco-)psychologiques, celles-ci en questionnent les variations culturelles et historiques à partir de la littérature, à l’image de l’ouvrage que la comparatiste Anne-Rachel Hermetet et la spécialiste de littérature espagnole Sandra Contamina consacrent aux formes et aux enjeux de l’inquiétude environnementale (Hermetet & Contamina, 2024). Mais au-delà de la seule représentation des phénomènes affectifs, les approches écocritiques s’intéressent également à la capacité des œuvres à susciter *l’émotion voire, par là même, à inciter à l’action. La question qui se pose dès lors est celle des moyens permettant de mesurer concrètement les effets des textes sur leurs lecteurs et lectrices, *a fortiori si ceux-ci sont pensés comme des effets politiques s’inscrivant à l’échelle d’une réception collective. Pour y répondre, sans doute est-il difficile de faire l’économie d’un élargissement de la perspective en direction des méthodologies et des corpus des études culturelles (Chelebourg, 2012), au risque de s’exposer, sinon, à l’accusation d’esthétisme dont les tenants d’une écologie du sensible ont pu faire l’objet. Dans une culture médiatique renouvelée, marquée par la marginalisation de l’écriture et par la chute de la lecture et de la vente des classiques, il y a fort à parier en effet que les ferments d’une possible prise de conscience collective sont davantage à chercher du côté des littératures dites de genre (comme la littérature jeunesse, à laquelle un colloque Lethica sur l’éthique animale a été consacré en 2024) et de médiums comme le cinéma ou les séries télévisions, plutôt que des œuvres littéraires relevant du « pôle de production restreinte » (Sapiro, 2024). En revanche, peut-être ces dernières, et les méthodologies propres à l’analyse littéraire (notamment la pratique de la micro-lecture herméneutique), retrouvent-elles leur sens et leur utilité dès lors que les effets affectifs sont envisagés à l’échelle plus restreinte de la bibliothérapie. La question n’est alors plus celle du rôle joué par la littérature dans les grandes évolutions de l’histoire des sensibilités, mais de sa faculté à prendre en charge, voire à apaiser les sentiments d’écoanxiété ou de « solastalgie » induits par la crise actuelle. Reste à savoir quelles œuvres et quelles formes d’empathie doivent être défendues, entre l’apologie d’une littérature éco-optimiste ou la valorisation paradoxale d’une littérature « feel bad », dont la vertu tient peut-être à sa capacité à nourrir le « pessimisme empreint d’espoir » (hopeful pessimism) qu’appelle de ses vœux Mara van der Lugt.

Aline Lebel (ses notices)

Bibliographie :#

Glenn Albrecht, « “Solastalgia” : A New Concept in Health and Identity », PAN : Philosophy, Activism, Nature, n°3, 2005, p. 44-59.

Glenn Albrecht, Les Émotions de la Terre : des nouveaux mots pour un nouveau monde, trad. C. Smith, Paris, Les Liens qui libèrent, 2020.

Gunther Anders, L’Obsolescence de l’homme, tome 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. C. David, Paris, Éditions Ivrea, 2002 (1956).

Françoise Armengaud, Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats ou de l’émerveillement causé par les bêtes, Paris, les Belles lettres, 2016.

Jane Benett, The Enchantment of Modern Life: Attachments, Crossings, and Ethics, Princeton, Princeton University Press, 2001.

Christian Chelebourg, Les Écofictions : mythologies de la fin du monde, Nancy, Les Impressions nouvelles, 2012.

Sandra Contamina et Anne-Rachel Hermetetet (dir.), Éco-écrire : formes littéraires et artistiques de l’inquiétude environnementale, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024.

Hans Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, trad. J. Greisch, Paris, Flammarion, 2024 (1979).

Catherine et Raphaël Larrère, Le Pire n’est pas certain. Essai sur l’aveuglement catastrophiste, Paris, Premier Parallèle, 2020.

Bénédicte Meillon, « Le chant de la matière : vers une écopoétique du réenchantement à travers quelques auteurs des Appalaches », Transtexte(s) Transcultures, n° 13 Représentations de la nature à l’âge de l’Anthropocène, 2018, en ligne : https://journals.openedition.org/transtexts/1202 DOI : 10.4000/transtexts.1202.

Mathilde Ramadier, Arne Næss, Pour une écologie joyeuse, Arles, Actes Sud, 2017.

Mathilde Ramadier, Renouer avec la Terre. Plaidoyer pour un nouveau sublime, Paris, Seuil, 2025.

Sam Mickey et Douglas Vakoch, Eco-Anxiety and Pandemic Distress: Psychological Perspective on Resilience and Interconnectedness, Oxford, Oxford University Press, 2022.

Davide Vago, Le Tissage du vivant : écrire l’empathie avec la nature : Pergaud, Colette, Genevoix, Giono, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2023.

Mara van der Lugt, Hopeful Pessimism, Princeton, Princeton University Press, 2025.

Notices liées :#

Heuristique de la peur

*Greenbacklash*

Bruno Latour, *Face à Gaïa*

Patrice Maniglier, *Le philosophe, la Terre et le virus*

Mathilde Ramadier, *Renouer avec la Terre : plaidoyer pour un nouveau sublime*