Adultisme / enfantisme#

Agentivité ; Enfance ; Enseignement ; Féminisme ; Gaze (male, female, feminist) ; Norme ; Révolutions morales ; Piterbraut Merx (Tal) ; Violence ; Vulnérabilité

Restaurants, trains ou mariages « no kids » (« sans enfant »), réservés aux adultes, se multiplient ou semblent du moins désirables depuis un certain temps en France, selon un sondage Odoxa ; et la parentalité nouvelle, pensée comme moins coercitive et plus attentive à l’enfant considéré comme une personne à part entière, à éduquer plutôt qu’à corriger ou à punir (Poutrin, 2023). Les défenseurs du dispositif invoquent l’inadaptation des enfants à certains lieux de sociabilité ou le désir de se retrouver entre adultes (les enfants font du bruit, prennent de la place, ne respectent pas les règles de tel espace). Les critiques adressées par certains responsables politiques ou des associations de défense de l’enfance soulignent quant à elles leur dimension discriminatoire, voire parlent de violence spécifiquement dirigée contre les enfants. Ce débat ramène au fond à un questionnement d’ordre social, éthique et politique concernant la place de l’enfant et de l’enfance dans une société pensée et faite par et pour les adultes, les types de rapports entre ces deux groupes, et, plus largement, les cadres de nos représentations.

Les concepts d’« adultisme » et d’« enfantisme », relativement peu usités dans le champ universitaire français alors qu’ils sont en circulation depuis un certain temps déjà dans le monde anglophone, croisent ces questions vouées à devenir capitales dans une société où l’enfance demeure encore impensée.

Dans un article de 1978, le psychologue Jack Flasher introduit, sur le modèle du « racisme » ou du « sexisme », le terme d’adultism, pour désigner le pouvoir jugé indu qu’exercent les adultes sur les enfants, construits en groupe distinct (« Seeing others as so different that they constitute a separate species is a way of contriving realty in order to gain unfair power over them », Flasher, 1978, p. 517). Le terme diffère de l’âgisme, fondé sur l’âge (en particulier, mais non exclusivement, l’âge avancé), en ce qu’il cible les discriminations spécifiquement subies par les enfants de la part des adultes. L’article de Flasher se contente de lister des réflexes, des attitudes et des configurations jugés prototypiques de l’adultisme. Mais les sciences humaines et sociales (Alvarez-Lizotte & Caron, 2022) ont montré que cette oppression, conceptualisée à l’aide des cadres d’analyse féministes, se pense également comme une forme de domination systémique, encore peu étudiée en France (Bonnardel, 2015 ; Piterbraut-Merx, 2024). L’adultisme s’inscrit et se perpétue dans une structure socio-politique où les adultes s’octroient des privilèges, des droits et des pouvoirs (économique, juridique, civil, politique, etc.) dont les enfants sont dépourvus, privés même, au nom d’une certaine représentation de l’enfance, associée à une innocence, une vulnérabilité, une déficience ou une infériorité spécifiques, qu’il s’agirait par-là de protéger, au prix de l’essentialisation ou de la naturalisation des enfants, niés dans leur individualité et leurs capacités propres. L’adultisme se traduit par des dispositifs juridiques et institutionnels (la « minorité », la tutelle légale, l’autorité parentale) ou se manifeste par des règles imposées à l’enfant ou des libertés que l’adulte s’arroge, que l’on jugerait inadmissibles, du moins fortement coercitives, appliquées à d’autres catégories de population (demander l’autorisation pour aller aux toilettes, considérer comme acquis le « droit » de voir un enfant de la famille, ou de le prendre dans ses bras ou sur ses genoux). Plus largement, la vie sociale, politique, institutionnelle, mentale, urbaine et matérielle, est structurée pour et par les adultes, ce qui crée, de facto, de la dépendance, comme le montre *La Domination oubliée* de Tal Piterbraut-Merx. En exergue est d’ailleurs proposé à la lectrice et au lecteur un petit exercice de décentrement et d’imagination éthico-politique :

Prenez un moment pour imaginer que vous possédez une très petite taille par rapport à la moyenne des adultes, et que chaque objet – chaque poignée de porte, chaque chaise – requiert de vous des efforts immenses d’utilisation. Vous tendez le bras, vous vous hissez sur la pointe des pieds, mais il demeure impossible d’appuyer sur la poignée. Il vous faudrait alors sans cesser demander de l’aide, déléguer les choses les plus simples aux êtres qui vous entourent et qui seraient, elleux, dans la norme. Conférer de l’autonomie aux sujets, c’est aussi envisager de manière critique les effets douloureux et limitants des normes matérielles et sociales. »

L’adultisme repose en grande partie sur une représentation téléologique de l’enfant comme « être incomplet », non autonome et non rationnel. Ce modèle hérité de la psychologie du développement est critiqué par les childhood studies (voir Wall, 2022), qui étudient l’enfant non comme « adulte en devenir », mais dans son agentivité sociale propre. C’est dans ce courant de pensée, développé dans le monde anglophone surtout depuis les années 2000, qu’émerge le terme de childism, pensé en miroir du féminisme comme façon « de considérer les enfants comme un groupe minoritaire et marginalisé par les adultes et d’œuvrer pour que les enfants parviennent à une égalité de droits avec les adultes, en changeant radicalement les structures de la société » (Lévêque, 2022). Récemment traduit par « enfantisme », le terme ainsi compris ne s’emploie pas dans l’acception qu’a pu lui donner Elisabeth Young-Bruehl (2012), à savoir la discrimination systémique et collective exercée sur les mineur·es par les adultes – Laelia Benoit propose dans ce cas de parler d’« infantisme » (2023). La portée de l’« enfantisme » serait en ce sens plus positive, en ce qu’elle part d’un diagnostic (les enfants constituent un groupe minoritaire et dominé par les adultes) pour rendre visibles les cadres, les normes et les biais adultistes invisibles qui structurent la société, ainsi soumise à un regard critique. Rendre compte des expériences vécues en propre par les enfants doit travailler, sur le plan concret, à réformer en profondeur les systèmes socio-politiques et les réflexions éthiques.

L’enfantisme forme le socle de démarches militantes (voir le Collectif enfantiste), qui luttent contre les violences faites aux enfants et militent pour l’obtention de nouveaux droits (civiques, juridiques, politiques) dans un contexte où l’enfance, encore trop peu visible, appelle une révolution morale. En tant que « prisme » (Lévêque, 2022) ou « méthode » (Burman, 2022), il s’emploie aussi dans plusieurs disciplines scientifiques (philosophie, sciences humaines, sciences de l’éducation, histoire, etc.). Qu’en est-il de son intérêt pour les études littéraires plus spécifiquement ?

Adopter une lecture « enfantiste » sur le champ littéraire impose un premier constat : l’absence presque totale d’enfants dans les processus d’édition ou de recherche à l’université, où la domination adulte commence à se constituer en sujet (voir la journée organisée en 2019 à l’Université de Saint-Étienne, et le double colloque « Misopédie » organisé en 2024 et en 2025 à l’Université de Limoges). Même la littérature jeunesse, tout comme les recherches émergentes qui s’intéressent à ce sujet, s’inscrivent jusqu’à un certain point dans une démarche enfantiste, elles restent pénétrées de biais adultistes : l’enfant est certes mis en valeur, mais il l’est en tant qu’objet et non sujet des industries, des entreprises et des réflexions qui restent conçues, structurées et menées par des adultes.

S’interroger sur l’enfantisme pourrait également mener la réflexion du côté du « point de vue » ou du gaze, qui polarise depuis quelque temps les études littéraires et cinématographiques en France. Sur le patron du female ou du feminist gaze, posé contre le male gaze, y aurait-il en regard d’un adult gaze un child gaze ou un childish gaze, soucieux de transcrire tantôt les expériences vues et vécues à hauteur d’enfant, tantôt les oppressions subies par les enfants ? Mais d’où s’écrirait ce child(ish) gaze ? Comment parler au nom de l’enfant qu’on n’est pas, ou plus, sans usurper ni trahir sa voix ? L’artiste qui voudrait réinvestir l’enfance comme sujet dans et de son œuvre ne risque-t-il pas de retomber dans l’écueil de l’essentialisation ou de l’idéalisation (Romagny, 2023), par la reconduction plus ou moins consciente de représentations convenues, voire stéréotypées de l’enfant (réputé « innocent », « pur », « pré-civilisé », « angélique », etc.) ?

Le problème est similaire côté réception : qui et où est l’enfant-lecteur dans les études sur la lecture et sur la réception ? Comment concevoir de façon éthique la réception qui serait celle de l’enfant, lisant seul·e et/ou accompagné·e d’un parent adulte ? Comment écrire certains sujets, a fortiori lorsqu’ils sont sensibles, en ayant en tête ce public, qu’il faut prendre en considération, sans pour autant le simplifier ou le réduire à une image figée ? Toute réception réelle, empirique et concrète, est difficile à décrire, et toute prédiction court le risque de l’homogénéisation. Sans doute est-ce plus encore le cas de l’enfance, occultée par les représentations que l’on s’en fait. Dans un article de 1999 centré sur les productions télévisuelles des années 1980, Erik Neveu soulève ce problème lorsqu’il dénonce ce qu’il appelle l’« enfantisme » (calqué sur l’« ouvriérisme », une « vision enchantée, complaisante et réductrice du monde ouvrier »), défini comme une « vision appauvrissante de l’enfant comme pur psychisme en développement, défini quasi exclusivement par un âge et un genre, saisi dans une illusoire apesanteur sociale » (Neveu, 1999, p. 183). Même si sa définition diffère, le fond de la critique rejoint les problèmes soulevés par les *childhood studies *: comment remettre l’enfant au centre sans le fantasmer, le déréaliser et le déproblématiser ?

Pour travailler à défaire les biais adultistes dans le monde du livre et des études littéraires, une piste a été esquissée par Anne-Claire Marpeau (INSPE de Strasbourg) lors de la journée d’études « Actualités des récits d’inceste (1986-2025) : enjeux génériques, médiatiques et éthiques » : la conception d’ateliers d’écriture pilotés par des enfants et à destination des enfants, en veillant à limiter au maximum (voire à proscrire) la présence et le contrôle des adultes, pourrait leur donner l’occasion de se réunir pour produire une littérature à leur image et à leur usage.

Kathia Huynh

Bibliographie :#

Pamela Alvarez-Lizotte et Caroline Caron, « L’adultisme comme outil d’analyse critique : exemple appliqué à l’intervention sociojudiciaire auprès des jeunes vivant en contexte de violence conjugale », Enfances Familles Générations, n° 41, 2022. En ligne. URL : http://journals.openedition.org/efg/14238

Laelia Benoit, Infantisme, Paris, Seuil, 2023.

Yves Bonnardel, La Domination adulte. L’oppression des mineurs, Méréville, Le Hêtre Myriadis, 2015.

Erica Burman, « Child as method and/as childism: Conceptuel-political intersections and tensions », Children & Society, n° 37, p. 1021-1036. https://doi.org/10.1111/chso.12615

Childism Institute, https://www.childism.org/resources

Jack Flasher, « Adultism », Adolescence, vol. 13, n° 51, 1978, p. 517-523.

Mathilde Lévêque, « “Childism” et “Enfantisme”, réflexions sur une notion, une pratique, un engagement », publié sur « Le Magasin des Enfants » le 4 février 2022, en ligne sur le site Hypothèses. URL : https://magasindesenfants.hypotheses.org/10268

Erik Neveu, « Pour en finir avec l’“enfantisme”. Retours sur enquêtes », Réseaux, vol. 17, n° 92-93, 1999, p. 175-201.

Tal Piterbraut-Merx, La Domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant, Toulouse, blast, 2024.

Isabelle Poutrin (dir.), Dictionnaire du fouet et de la fessée : corriger et punir, Paris, PUF, 2022.

Vincent Romagny (dir.), Politiser l’enfance, Paris, Burn-Août, 2023.

Elisabeth Young-Bruehl, Childism: Confronting Prejudice Against Children, Yale, University Press, 2012.

John Wall, « From childhood studies to childism: reconstructing the scholarly and social imaginations », Children’s Geography, 20:3, p. 257-270. URL : https://doi.org/10.1080/14733285.2019.1668912

Notices liées :#

Tal Piterbraut-Merx, *La Domination oubliée*

Tal Piterbraut-Merx, *Outrages*