Tal Piterbraut-Merx, Outrages#

Toulouse, blast, 2021.

Aidants ; Care ; Corps ; Enfance ; Faire cas prendre soin ; Identité ; Inceste ; Religion ; Piterbraut Merx (Tal) ; Transparence et secret ; Violence ; Vulnérabilité ; Fictions (recensions)

Premier roman signé Tal Piterbraut-Merx, Outrages (2021), même si la 4e de couverture livre des clefs de lecture, a de quoi désarçonner sa lectrice ou son lecteur, de plus en plus interpellé·e au fur et à mesure que le texte se referme sur ses secrets, dont la divulgation constitue un enjeu central. Ce « roman de passage et d’insoumission dans lequel se mêlent mémoire juive, histoire familiale et violence de l’inceste » (4e de couverture), en livrant les « informations […] au compte-goutte », propose une « intrigue […] », une « narration inachevée » (p. 143) qu’« il faudrait retracer, réagencer », « relire depuis le début, pour mieux en saisir les étapes » (p. 142). Les voici : une infirmière en psychiatrie, lesbienne, de confession juive, incestée enfant par son grand-père, grosse et enceinte, revient des années plus tard dans la maison familiale. L’objectif est de « dire, mais quoi ? Et dans quel but » (p. 118) ; de « parler, oui, mais où et comment » (p. 147) ? Face à la difficulté d’extirper les secrets des silences, le texte avance vers un but qui se dérobe, ce que renforce la structure dilatoire du roman. Sur le chemin du retour, qui forme l’essentiel du récit, le passage par des lieux chargés d’échos au présent et de souvenirs du passé sont l’occasion d’analepses et d’excursus qui ramènent tantôt au métier exercé adulte, tantôt à l’enfance, unis par le corps, central dans Outrages. Raconté dans ce qu’il a de plus concret, de plus brut, celui-ci fait la jonction entre deux problématiques : le care et le secret.

Dans Outrages, l’enfant incestée devient infirmière dans un hôpital public laissé à l’abandon faute de moyens. Le lien de cause à effet, cependant, n’est pas donné, tout au plus est-il suggéré, ou escamoté : « Quand elle avait passé le concours un lourd silence avait entamé la partie sur ses motivations. » (p. 33). Contre une causalité convenue, celle qui dépasserait le traumatisme personnel dans le soin altruiste, la narration plonge dans la pénibilité d’un métier qui épuise physiquement et émotionnellement – la protagoniste a le corps fourbu de « crampes à la fin de la journée », Cathie, sa collègue et maîtresse, est en « burn-out » (p. 34). « Superstition de petite fille », donc, de croire « qu’être soignante prémunirait contre toute souffrance » (p. 35). Au contraire, l’hôpital est une expérience quotidienne de la souffrance, vécue dans son corps ou observée chez les autres, les patients montrés dans leur vulnérabilité, mais aussi dans leur refus du soin ou du lien aux aidant·es, comme cette vieille femme qui traite la protagoniste de « “sale matronne” » (p. 74). Ce mot argotique, qui signifie « gardienne de prison », fait ressurgir l’asymétrie logée dans toute relation de soin. Outrages aborde ainsi un nœud au cœur de l’éthique du care, résumé par Fabienne Brugère dans *Le Sexe de la sollicitude* : commme « la dépendance implique une irrémédiable asymétrie qui met en avant un marquage du pouvoir », il y a dans le soin « le déploiement d’une autorité ou d’une compétence qui ne saurait être totalement indemne de tout rapport de pouvoir » (Seuil, 2008, p. 67). La complexité des rapports de soin, non exempts de violence, et des liens d’interdépendance entre des personnes montrées comme vulnérables, est explicitement posée dans une méditation mise en valeur par la disposition, qui isole au centre de la page des questions sans réponse : « Les patients ont l’infirmière qui les blesse, / mais l’infirmière, qui a-t-elle pour elle ? » (p. 46). Dans ce roman où la philosophie et l’engagement, quoique partout présents, restent en deçà de la théorisation, ancrés dans les méandres de l’expérience et du langage, la mise en page soulève poétiquement un problème éthique, sans imposer de solutions (politiques ? sociales ? morales ?).

Si ce retour aux origines évoque le quotidien, c’est que l’hôpital et l’enfance communiquent dans Outrages. Le professionnel et le privé se télescopent, passent de l’un à l’autre, par association d’idées qui créent, via un corps-mémoire, un continuum d’expériences. Observant des éboueurs, la protagoniste, par analogie, fait le lien avec son métier, dans un paragraphe dont la pointe généralisante prend appui sur la « saleté » concrète des ordures pour passer dans l’ordre du métaphorique, où la « saleté » rappelle celle du linge qu’on lave en famille : « Elle aussi aime dénicher ce qui s’est logé dans les blessures. Retirer avec la grande pince des clous perdus, désinfecter à l’aide de la compresse stérile. […] Elle aime dire au grand jour et bien fort les choses les plus sales. » (p. 64). À l’inverse, lorsque la contemplation de photos de famille invoque en elle des « générations de fantômes » qui « labourent son corps d’étranges récits » (p. 141), elle prend conscience que la « transmission des traditions familiales » (p. 128) est difficile à endiguer : « Les racines familiales collent comme une sève qui ne veut plus partir » et « les mains s’abîment d’avoir été trop nettoyées » (p. 129). L’image évoque la solution hydroalcoolique utilisée plusieurs fois par jour pour éradiquer des microbes qui, eux aussi, collent à la peau (p. 35).

Aussi l’hôpital n’est-il pas distinct de la sphère privée. Lui aussi est traversé par l’intime et le secret, par exemple l’homosexualité, que la protagoniste cache à ses collègues, en ne disant que « des bouts de vérité » (p. 93), en « ne lâcha[nt] que des bouts de phrases, des miettes de mots qui la faisaient sûrement passer pour folle » (p. 68). La métaphore est proche de la « mie dense » (p. 92) des mots coincés dans sa bouche, derrière des « lèvres closes » (p. 147), que la narration emploie pour désigner cet autre secret inarticulable, tant « les phrases se délitent en elle comme une croûte trempée de salive » (p. 139).

L’un des « secrets [qui] emplissent les joues » (p. 136) de la protagoniste d’Outrages est celui de l’inceste. Le roman tourne en effet autour de ce secret que la dernière partie, située dans l’enceinte enfin franchie de la maison, ne cesse de désigner (p. 136, 138, 142), mais qu’elle ne divulgue jamais. À cela trois raisons, qui se croisent et s’enchaînent jusqu’au coup de théâtre final.

La première tient aux logiques du silence, revers du secret : « Un secret ça s’avoue et se disperse entre les lèves qui le prononcent » ; « le silence, au contraire, pure absence, sur son passage efface toute trace » (p. 142). À travers le silence imposé par les autres et intériorisé par le personnage, Outrages met en récit le « système silence » théorisé par Dorothée Dussy dans *Le Berceau des dominations*, depuis le point de vue de celle qu’il « comprime », « aigrit » et « empoisonne » (p. 136 et 92) : « Le silence sur l’inceste fonctionne comme un système qui s’entretient et se nourrit grâce aux efforts de chacun des membres de la famille » (Dussy, 2021, p. 174).

La deuxième raison incarne la dynamique du silence à nouveau décortiquée par Dussy, qui montre comment « les abus intrafamiliaux sont en réalité des secrets de Polichinelle » (Dussy, p. 246). Dans Outrages, le secret n’est pas dit, n’a plus à être dit, parce qu’il l’a déjà été. Les révélations se multiplient en vain. « Le jour où elle avait voulu lui confier ce que personne d’autre dans la famille ne souhaitait entendre, sa grand-mère avait serré ses lèvres l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elles prennent une teinte vermillon » (p. 58-59). Même chose avec les frères : « elle avait essayé de leur parler du grand-père. De ça aussi. […] Leurs visages ne s’étaient pas départis du sourire serti de lèvres trop fines » ; des années plus tard, « ils n’avaient, disaient-ils, aucun souvenir de cette conversation » (p. 137). Le leitmotiv des lèvres fermées ou figées (la bouche cousue est aussi un motif majeur de *Ce que Cécile sait. Journal de sortie d’inceste* de Cécile Cée) est significatif : on les trouvera toujours « évidées » (p. 7), « closes » (p. 25 et 147), « repliées sur elles-mêmes par peur de parler » (p. 30), chez la petite-fille, éduquée dans le silence et au silence.

Troisième raison enfin : dire le secret attend une écoute sans laquelle échoue toute révélation. « La parole est une adresse », les mots « cherchent un destinataire » ; à quoi bon parler dans le vide, à des interlocuteurs « réfugi[és] dans le vague », en risquant de voir « les mots proférés en l’air […] se retourner contre elle » (p. 145) ? Pourquoi exposer son récit aux invalidations de ceux qui « trouveraient, toujours, des contre-exemples à lui opposer » (p. 146) ? Pourquoi livrer ses mots à « l’éventualité qu’on puisse les détourner, les manipuler » (p. 147) ? La mutinerie de la protagoniste, qui refuse que « ses images à elle se [perdent] quelque part dans leurs paroles » (p. 146) et réclame que « ses mots à elle doivent demeurer des preuves inapprivoisables » (p. 147), fait écho aux phénomènes de réécriture, de minimisation et de déformation observés par Dorothée Dussy. Dans l’anthropologie et la littérature contemporaines, l’inceste apparaît comme un montage discursif et narratif structuré sur des rapports de pouvoir entérinés par l’ordre familial et social. Face à l’impératif soi-disant thérapeutique d’« “en” parle[r] », pour « conjurer ces scènes » (p. 145), le roman démystifie l’injonction en renvoyant l’écoute à ses propres défaillances. Avant de parler, d’abord, qu’on entende, vraiment, absolument : « Ses phrases sont comme un cri qui ne veut entendre après lui qu’un simple jeu d’échos résonner dans le lointain » (p. 147).

C’est dans cette perspective qu’on peut comprendre la scène finale, où manque « cette résolution / que vous aussi vous attendiez » (p. 148) : la protagoniste « rassemble en son corps ces colères entamées, les agite dans sa bouche » (p. 147), mais, en lieu et place du discours vient un crachat. Déceptif en apparence, le roman culmine sur un silence d’une autre nature : ni défaite, ni abdication. Dans un texte qui trace un parallèle entre salive et langage, entre rumination et empêchement, le crachat, sorte d’équivalent d’une parole enfin jaillie de la bouche où elle restait enclose, est une réponse infralangagière mais signifiante, parlante à sa façon. Outrage pour outrage, il prend acte du fait que « le pouvoir des mots », leur « capacité magique » (p. 139) à dire ce qui est, n’existent pas dans l’ordre familial incestueux qui pervertit le langage en son cœur : d’où le refus de se situer sur le plan du discours, passible d’une récupération, pour imposer l’acte, le corps, dans toute leur brutalité. D’aucuns pourraient trouver cette fin en queue de poisson insatisfaisante. Tel est l’effet recherché : « Pas de conclusion, ni de point dernier. / Finir serait trop facile, et apaiserait ceux qui ne doivent pas l’être » (p. 148). L’inconfort de lecture causée par cette fin suspendue pourrait témoigner d’une éthique fondée sur le refus de la consolation : la clôture s’approche trop de l’oubli (pire, du pardon) pour qu’un dénouement soit tolérable.

Signalons pour finir qu’Outrages ne se réduit pas aux deux traversées ici proposées. La richesse du roman tient à son épaisseur, à sa capacité à entrelacer plusieurs questions (inceste, grossophobie, homophobie, antisémitisme), à superposer les champs, pour rappeler l’importance de croiser les réflexions, les disciplines et les luttes.

Kathia Huynh

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