Tal Piterbraut-Merx, La Domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant#

Toulouse, blast, 2024. Texte revu, adapté et enrichi par Anaïs Bonanno, Élise de la Gorce, Selma (Sam) Ducourant, Félicien Faury, Léo Mana’ch, Margaux Nève, Pierre Niedergang, Marion Pollaert, Audrey Smadja Iritz et Léa Védie-Bretêcher.

Care ; Enfance ; Faire cas prendre soin ; Féminisme ; Piterbraut Merx (Tal) ; Théorie queer ; Utopie ; Violence ; Vulnérabilité ; Recension

En 2024, les éditions blast publient La Domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant, une version remaniée de la thèse de doctorat préparée par Tal Piterbraut-Merx à l’ENS de Lyon, et laissée inachevée du fait du suicide de son auteur [*] en octobre 2021 (la thèse sous sa forme intégrale et non-retouchée est disponible sur HAL). Avant de revenir sur les choix éditoriaux, stylistiques, politiques et éthiques qui ont présidé à l’écriture du livre, on résumera la démonstration de Tal Piterbraut-Merx.

Inspirée par le constructivisme, les théories féministes matérialistes des années 1970-1980 et les théories queer, la thèse frappe par son originalité et sa radicalité dans le champ de la philosophie politique. Le livre se compose de trois parties, dont la dernière est reproduite sous la forme d’un plan détaillé, ainsi qu’elle a été retrouvée à la mort de Tal Piterbraut-Merx : 1. Historiciser ; 2. Comparer ; 3. Transformer.

Convaincue que « l’historicisation constitue l’un des outils les plus efficaces pour dé-naturaliser et dé-essentialiser les catégories figées » (p. 26), Tal Piterbraut-Merx traque d’abord les impensés des philosophies libérales qui font de l’enfance ; une catégorie naturelle, donc apolitique, par opposition au sujet politique mâle, rationnel et autonome. La naturalisation des enfants, donnés comme innocents et vulnérables « par nature », joue un rôle capital tantôt dans la légitimation du pouvoir que s’octroient les adultes sur les enfants, tantôt dans l’occultation de la violence de ce rapport : « Dire que ces productions sont naturelles, c’est se donner une base pour justifier le pouvoir des adultes sur les enfants, en le faisant passer pour un état de fait nécessaire » (p. 47). La critique du concept de « nature », envisagé non comme une réalité mais à partir de la « fonction argumentative » (p. 35) qu’il revêt dans les hiérarchisations sociales et les constructions politiques, conduit à interroger l’implication juridique et institutionnelle qu’est la « minorité », décrétée pour protéger l’enfant à la fois des autres et de lui-même. Son pendant discursif, métaphorique et symbolique, la « minorisation », sera abordé à la fin de la deuxième partie, dans ses retombées matérielles et concrètes.

Cet examen critique opère un renversement de focale. La vulnérabilité serait non la cause de la dépendance, mais sa conséquence : « ce ne serait pas parce qu’iels sont fragiles qu’il serait nécessaire de protéger les enfants ; au contraire, iels sont fragilisé·es par le régime de la protection » (p. 16). L’exemple des violences intrafamiliales, envisagées comme structurelles, montre comment la famille et les institutions de protection de l’enfance engendrent plutôt qu’elles ne prennent en charge la fragilité des enfants, privé·es des connaissances, des moyens et des droits qui leur permettraient de lutter contre les violences dont iels sont les victimes : « c’est ce statut de minorité, censé protéger l’enfant conçu·e comme vulnérable, qui organise sa difficulté juridique et symbolique à s’élever contre les violences parentales » (p. 66).

L’élucidation des liens entre naturalisation et dépolitisation de l’enfance, objet et non sujet de la politique, ouvre dans un second temps la voie à la « repolitisation cognitive et théorique » (p. 71) du rapport adulte-enfant par la « dénaturalisation de ses propriétés intrinsèques » (p. 72). Pour ce faire, Tal Piterbraut-Merx passe par le détour de l’analogie : la « domination oubliée » est analogue à la domination patriarcale, et les rapports adulte-enfant s’éclairent à la lumière des rapports homme-femme, tels qu’ils ont été analysés par les féminismes matérialistes (Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu), qui ont contesté les partages entre privé et public, naturel et social, politique et apolitique. La critique du concept de nature et de l’institution familiale vaut autant pour le groupe des femmes que pour celui des enfants. Mais l’enfant demeure pensé par accident (p. 84-85), soit comme produit du corps des femmes, soit dans une dépendance réaffirmée à l’autorité parentale, en particulier maternelle, soit comme charge de travail – lorsque l’enfance, soupçonnée de délégitimer la cause des femmes, ne fait pas l’objet d’une distinction stratégique.

Les limites de l’analogie comme les apories de l’approche matérialiste, d’ordre politique, sociologique et théorique, sont complétées par une approche intersectionnelle. Tal Piterbraut-Merx montre d’abord comment « la dynamique de la libération par extraction repolitise une catégorie opprimée [les femmes] en renaturalisant une autre catégorie opprimée [les enfants] » (p. 129), pour artificiellement recréer une dépendance naturelle et relégitimer un rapport de pouvoir. De là s’impose la nécessité de penser « non pas les femmes comme ou contre les enfants, mais les femmes avec les enfants » (p. 115). Il s’intéresse notamment à la maternité comme expérience de rencontre inédite entre les femmes et les enfants, qui pourrait « transformer “l’antagonisme actuel” […] en une “solidarité potentielle” » (p. 139-140), d’après la formule de Christiane Rochefort (Les Enfants d’abord, 1971). Sans éviter l’écueil d’une ré-idéalisation de la famille, les philosophies du care (Nel Noddings, Joan Tronto, Eva Kittay, Virginia Held) lui permettent de souligner, contre « la fiction de l’indépendance libérale » (p. 149), la co-vulnérabilité et la co-dépendance de tous les êtres entre elleux, pour penser les relations adulte-enfant dans une relation de soin et non de coercition.

Se heurter aux limites théoriques de l’analogie permet à Tal Piterbraut-Merx d’expliciter le trait définitoire des rapports de pouvoir adulte-enfant, qui tient à sa mobilité et à sa temporalité, nouées dans un « schéma d’inversion nécessaire » qui induit un rapprochement « phénoménologique inédit entre le pôle des dominant·es et celui des dominé·es » : « toustes les enfants deviennent adultes, et toustes les adultes sont d’ancien·nes enfants » (p. 175). À partir de là, Tal Piterbraut-Merx pose deux questions : comment s’articule la double expérience de la domination enfantine et de la domination adulte ? L’enfance est-elle une « classe » consciente d’elle-même ? Le cœur de la thèse se dessine : « l’expérience primale de la domination » (p. 187) de la classe enfantine (définie, on y reviendra, par l’« appropriation temporelle », p. 190) constitue « le socle [de toutes les] trajectoires individuelles » (p. 186). Justifiée par « un acte de projection temporelle » (p. 198), la domination adulte advient au terme d’un oubli sélectif : « la mémoire opère son travail de sélection et de tri » (p. 200), en minimisant l’inconfort, voire en refoulant la violence subie par l’ancien enfant, pour ne garder que les promesses faites au futur adulte.

Au nom d’une « fidélité politique » (p. 202) aux souvenirs d’enfance, la pratique de « remémoration collective » pourrait « contrer l’oubli des conditions matérielles et symboliques du statut de l’enfant » et lutter contre son « idéalisation » (p. 203). S’esquissent des pistes politiques concrètes qui auraient dû être prolongées dans la troisième partie. Le plan indique que Tal Piterbraut-Merx, après avoir critiqué la repolitisation « tronquée » (p. 223) défendue par les mouvements politiques pro-pédophiles dans les années 1970, qui méconnaissent les rapports de pouvoir adulte-enfant et justifient la pédocriminalité sous couvert de libération, devait interroger les expérimentations utopiques fondées sur l’abolition de l’institution familiale et l’émancipation des enfants.

L’« oubli » du titre est ainsi double : il désigne tantôt l’escamotage du statut politique de l’enfance et des rapports de pouvoir adulte-enfant, tantôt l’amnésie collective dont dépend le maintien de l’ordre social. Aussi l’enfance, restée impensée, attend-elle encore sa révolution morale et politique. À la fin du livre, on mesure également la radicalité de la thèse et de certaines lectures, en particulier la critique de l’institution scolaire, « exemple paradigmatique » d’« appropriation temporelle », c’est-à-dire « le processus d’accaparement des activités intellectuelles et matérielles de la classe des enfants par le groupe des adultes », qui fait passer pour « éducation et/ou instruction ce qui correspond à une incorporation forcée et non rémunérée des normes sociales et politiques capitalistes » (p. 190).

De cette radicalité, La Domination oubliée choisit en outre de rendre compte par la transcription, ci et là, des réactions négatives, des résistances farouches, voire de « l’irritation » que la thèse a pu susciter dans le milieu universitaire : analyser en termes de pouvoir les relations adulte-enfant « serait à la fois ridicule et dangereux, signe d’une incapacité à percevoir les choses telles qu’elles sont et d’une immaturité théorique » (p. 24). D’aucuns, écrit Tal Piterbraut-Merx, interrogent « notre statut personnel et la légitimité qu’il entraîne (notre connaissance empirique du monde enfantin, notre statut éventuel de mère) » ; d’autres « se positionnent personnellement en tant que jeunes mères, et expriment leur colère d’être placées dans nos travaux en position de dominantes, alors qu’elles veillent au mieux à éduquer et prendre soin de leur(s) jeune(s) enfant(s) » (p. 134). Ces brèves intrusions dans les coulisses de la thèse posent souterrainement le problème de l’objectivité dans la recherche, laquelle peut servir de principe ou de méthode, mais peut aussi intervenir comme valeur, position ou outil à géométrie variable dans les dynamiques interactionnelles qui structurent le monde universitaire.

« Écrire après » (p. 12) n’est pas chose facile, et demande d’opérer des choix éditoriaux, scientifiques et stylistiques que clarifie l’introduction, « Éthique et émotion d’une publication posthume ». La démarche entreprise par les ami·es de Tal Piterbraut-Merx est envisagée dans une perspective intellectuelle, éthique, politique et militante : « Publier sa thèse est apparu comme une nécessité collective, pour continuer de faire vivre ce qui ne peut pas mourir, sa pensée » (p. 12). Des pages très intéressantes (p. 12-15) sur le plan éthique racontent l’histoire d’une co-écriture et d’une publication pensées pour lui rendre justice, avec le plus de justesse possible : sont déclinés les protocoles de rédaction collective, les modalités d’intervention sur le texte (coupe, ajout, résumé, explicitation, sourçage) dans leur rapport à la question de la diffusion (« [prendre] au sérieux l’enjeu de l’accessibilité sans céder à l’interventionnisme », p. 15), les difficultés éditoriales (publier un manuscrit inachevé « a pu disqualifier notre démarche dans des sphères plus universitaires », p. 14), les partis-pris stylistiques (ne pas toucher au style académique « pour ne pas nous substituer à la voix de notre ami », p. 15), mais aussi les émotions traversées au cours d’un travail qu’il faudrait qualifier de mémoire. Le geste éditorial mené par Anaïs Bonanno, Élise de la Gorce, Selma (Sam) Ducourant, Félicien Faury, Léo Mana’ch, Margaux Nève, Pierre Niedergang, Marion Pollaert, Audrey Smadja Iritz et Léa Védie-Bretêcher, en faisant « archive d’une thèse inachevée » (p. 12) pour faire connaître la pensée de Tal Piterbraut-Merx, œuvre à sa manière contre la domination oubliée.

Kathia Huynh

Bibliographie indicative :#

Christine Delphy, L’Ennemi principal, Paris, Syllepse, 1998-2001. Deux tomes.

Shulamith Firestone, La Dialectique du sexe. Le Dossier de la révolution familiale [1970], traduit par Sylvia Gleadow, Paris, Stock, 1972.

Shulamith Firestone, Pour l’abolition de l’enfance [1970], traduit par Sylvia Gleadow, Magnat-l’étrange, Tahin Party, 2002.

Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris-La Haye, Mouton, 1972.

Virginia Held, The Ethics of Care: Personal, Political, and Global, Oxford, Oxford University Press, 2006.

Eva Kittay, Love’s Labor: Essays on Women, Equality and Dependency, New York, Routledge, 1999.

Nicole-Claude Matthieu, « Notes pour une définition sociologique des catégories du sexe » [1971], L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, iXe, 2013, p. 17-41.

Nel Noddings, Caring. A Feminine Approach to Ethics and Moral Education, Berkeley, University of California Press, 1984.

Christiane Rochefort, Les Enfants d’abord [1971], Paris, Grasset, 1983.

Vincent Romagny (dir.), Politiser l’enfance, Paris, Burn-Août, 2023.

Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une éthique du care [1993], traduit par Hervé Maury, Paris, La Découverte, 2009.

Notices liées :#

Tal Piterbraut-Merx, *Outrages*

Adultisme / enfantisme