Alice Laumier, L’Après-coup. Temporalité de l’événement et approches critiques du trauma#
Presses Sorbonne Nouvelle, 2023.
Deuil ; Faire cas prendre soin ; Pathologique ; Photographie ; Psychanalyse ; Psychiatrie ; Trauma ; Violence ; Vulnérabilité ; Recension
En 1894, dans le cadre de ses travaux sur l’hystérie et le trauma, Freud développe une théorie en deux temps à partir du « cas » Emma, exposé dans Esquisse pour une psychologie scientifique (1895). Incapable de se rendre dans les magasins, la patiente relate au psychanalyste un souvenir daté de son adolescence (la fuite provoquée par son attirance pour un commis qui semble se moquer de ses vêtements), qui le met sur la piste d’une autre scène survenue durant l’enfance (des attouchements sexuels imposés par un épicier par-dessus sa robe), première dans l’ordre chronologique mais devenue traumatique à la faveur de la seconde – c’est-à-dire après coup, rétrospectivement et rétroactivement.
Traduction française de Nachträglichkeit, l’après-coup désigne un processus dynamique qui, « à rebours de la succession chronologique », « implique un retour sur ce qui précède », et qui, « partant du présent, se dirige vers le passé et en modifie quelque chose » (p. 16). Si ce concept a eu au cours du XXe siècle une résonance en psychanalyse et en philosophie (Lacan, Laplanche, Derrida, Lyotard, Didi-Huberman), il n’a en revanche pas façonné les trauma studies, fondées sur la définition événementielle du trauma aujourd’hui dominante (Fassin & Rechtman, 2007). Dans un geste « légèrement anachronique » (p. 36), Alice Laumier se ressaisit du concept de Nachträglichkeit dans une démarche heuristique : elle interroge les circonstances historiques, les implications épistémologiques et les limites théoriques révélées par son évincement et sa mécompréhension par les trauma studies, et établit des poétiques de l’après-coup dans la littérature contemporaine, à partir d’un corpus réunissant Annie Ernaux (La Honte, Mémoire de fille), Philippe Forest (Sarinagara, Tous les enfants sauf un), Patrick Modiano (Dora Bruder, Accident nocturne), Laurent Mauvignier (Des hommes, Ce que j’appelle oubli) et Nicole Caligaris (Okosténie, Le Paradis entre les jambes).
À partir de la Nachträglichkeit, Alice Laumier entreprend une généalogie critique des trauma studies. Depuis les années 1990 et sous l’impulsion de Cathy Caruth, celles-ci importent dans les études littéraires une certaine conception du trauma, d’abord tributaire des « névroses traumatiques » développées dans Au-delà du principe de plaisir (1920) de Freud et finalement abandonnées par la classification du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder), qui fait entrer dans sa troisième édition (1980) le PTSD (trouble de stress post-traumatique). Deux mouvements s’observent : le recul de la psychanalyse au profit de la psychiatrie et des neurosciences, dont la scientificité légitime non seulement le trauma, mais les trauma studies qui s’en revendiquent ; le triomphe de l’événement unique, soudain, violent, traumatique en soi, sur la Nachträglichkeit, qui implique « un phénomène de latence » (« une formation différée du trauma »), et de « rétroaction » (« un événement survenu ultérieurement reconfigure le sens et la portée d’un premier, qui pourtant le précède ») (p. 177).
Dans un contexte de memory boom, en lien avec la mémoire de la Shoah et le témoignage, ce paradigme traumatique infléchit les études littéraires et la vision de la littérature en un sens dont Alice Laumier expose les partis-pris et les limites. L’Après-coup interroge ainsi les enjeux du transfert du modèle médical dans le domaine littéraire. D’une part, la définition événementielle du trauma conduit le DSM à répertorier les éléments déclencheurs (guerre, viol, accident, catastrophe, etc.). Cette « symptomatologie préexistante » (p. 244) n’est pas sans effet sur l’interprétation des œuvres, en ce qu’elle rabat la lecture sur un diagnostic : elle opère comme « un présupposé de lecture et un angle interprétatif » (p. 245) qui ramène « la capacité d’invention de la littérature […] à un paradigme épistémologique et à des savoirs préétablis qu’elle reconduit et vérifie », au risque « de l’enfermer dans une conformité avec un déjà existant que cette normativité balise et rend signifiant » (p. 248). D’autre part, le paradigme traumatique assigne à la littérature une fonction éthique et thérapeutique : face au trauma qui met en crise la représentation et le langage, la littérature se montrerait capable « d’accueillir et de manifester [s]es traces » (p. 231), de « faire voir, transmettre ou adresser [s]a “béance” » (p. 232), ce qui exige de la part du lecteur une position de « réception éthique ». Cette éthique de la littérature, qui « témoignerait de la blessure d’un trauma passé qui s’adresserait au lecteur » (p. 233), repose sur la mise en récit du trauma, dont les implications sont thérapeutiques : « intégrer l’événement traumatique dans une trame narrative restaure, répare, relie, ce qu’il a pulvérisé et détruit » (p. 235). Alice Laumier montre comment le narrativisme (issu de Paul Ricœur, notamment), devenu le « point de rencontre entre la clinique du trauma et la théorie littéraire dans un contexte d’optimisme narratif » (p. 237), fournit aux trauma studies des outils pour penser le récit comme réponse au trauma, réinséré dans une trame narrative et existentielle. Aussi souligne-t-elle à quel point la « pathologisation du trauma » a joué dans la valorisation d’une « conception thérapeutique du récit » (p. 236), chargé de réparer le monde, selon la formule qu’Alexandre Gefen emprunte à Réparer les vivants de Maylis de Kerangal (2013). De la négativité pathologique du trauma dépend la positivité réparatrice de la littérature, vision dont L’Après-coup rappelle le caractère historique, voire mythologique. Est ainsi émise l’hypothèse que la fonction réparatrice de la littérature pourrait être un nouveau « grand récit », celui « des souffrances humaines et du cheminement ardu, dont la progression est assurée par les vertus de la narration, vers leur apaisement, vers la reconstruction de soi ou des liens entre les individus, vers la réparation du tort subi » (p. 261). Plus que thérapeutique, son véritable pouvoir serait de modéliser les pratiques, d’orienter les récits, d’uniformiser les discours. Marquées par un souci de transitivité, en réaction aux expérimentations formelles du Nouveau Roman, les œuvres qu’Alice Laumier relit à la lumière de la Nachträglichkeit présentent des poétiques de l’après-coup qui dérangent le paradigme thérapeutique, avancé sans être actualisé, mobilisé pour être critiqué. Sont identifiés des motifs récurrents (le retour, la postérité, la spectralité, l’oubli) ainsi que des dispositifs narratifs et énonciatifs (la discontinuité, la subjectivation, la secondarité, l’anachronisme, le montage) qui perturbent les conceptions traditionnelles de l’événement, du sujet, de l’origine, de la temporalité, de la causalité et de la mémoire. Loin de se présenter comme « des défauts, des manques (d’unité, de cohérence, de continuité) ou des manifestations morbides », ces éléments ont une visée « inventive et critique » (p. 345) : « ils ouvrent la possibilité d’une relecture de ce qui précède […], d’une critique du présent oublieux […], voire participe d’une nouvelle position existentielle » (p. 186). Alice Laumier analyse ainsi comment chaque résurgence du passé constitue à sa manière une « anamnèse critique » (p. 95) qui produit un « désajustement du présent » (p. 160) : l’après-coup cherche « à problématiser la perception de ce qui se donne comme étant “la réalité” » (p. 139), en exhibant les normes, les discours, les représentations sociales, culturelles, historiques et politiques qui la constituent, et qui, par ailleurs, ont pu concourir à recouvrir l’événement traumatique. Surtout, les poétiques de l’après-coup, par l’importance du hasard, par les procédés de montage d’éléments ou d’images hétérogènes, par leur propension à l’inachèvement, se refusent à une mise en intrigue qui viendrait réinsérer l’événement dans une totalité close et cohérente, ou rationaliser l’expérience vécue, en lui retirant sa part d’opacité.
Les poétiques de l’après-coup, à l’inverse, conservent à l’événement son irréductible singularité et sa puissance de trouble, qui comportent des enjeux éthiques et politiques distincts de ceux que les trauma studies prêtent au récit testimonial. Chez Philippe Forest, à contrecourant d’une société qui incite à surmonter le scandale de la mort, l’après-coup est une manière de réitérer le deuil de l’enfant et de s’y confronter, non seulement pour « répondre à l’expérience par l’écriture », mais pour « en répondre » (p. 86). Dans l’autosociobiographie d’Annie Ernaux, l’après-coup ramène au présent de la mémoire ce que le social voue à l’oubli pour le sauver, dans une opération de sauvetage, de sauvegarde et de salut. Les morts et les figures spectrales de Patrick Modiano et de Laurent Mauvignier participent de l’attention manifestée par la littérature contemporaine pour des vies envisagées « à travers le prisme de la vulnérabilité » : l’éthique passe alors par « l’acte de remémoration performatif » (p. 423) qui fait « advenir à l’existence des existences en défaut de reconnaissance » (p. 424), sans pour autant recréer, par une narration surplombante, un dispositif textuel d’allure carcérale : l’inachèvement propre aux poétiques de l’après-coup, qui ménagent « la possibilité de futurs après-coups » (p. 108), permet à ces vies d’ « échappe[r] à la conscience narrante » (p. 425).
Ainsi, l’éthique des poétiques de l’après-coup ne coïncide pas tout à fait avec l’imaginaire du soin, de la réparation ou de la transmission au cœur du paradigme thérapeutique. Leur « refus de “clore l’affaire” » (p. 133), leur volonté de se faire la « blessure ouverte et visible de l’événement passé » (p. 281), font plutôt résider leur geste éthique dans leur capacité à soumettre le présent à une interrogation inquiète qui, pour ressurgir du passé, n’a rien perdu de son actualité.
Bibliographie#
Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Paris, Flammarion, 2007.
Cathy Caruth, L’Expérience inappropriable. Le trauma, le récit et l’histoire [1996], traduit par Élise Guidoni, Paris, Hermann, 2023.
Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir [1920], Paris, PUF, 2013.
Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Seuil, 1983-1983, 3 vol.