Joseph Czapski, Proust contre la déchéance#

Libretto, 2011

Bibliothérapie ; Classiques ; Guerre ; Recension

En 1997, Alain de Botton, représentant d’une branche de la bibliothérapie dite « informative » (celle qui prescrit des ordonnances livresques et des remèdes littéraires avec pour but affiché l’amélioration de la santé mentale et du bien-être, la meilleure connaissance de soi) et fondateur de la School of Life à Londres, publie Comment Proust peut changer votre vie. Dans cet essai au ton léger et humoristique inspiré des livres de développement personnel, Alain de Botton s’applique à montrer, de chapitre en chapitre, comment la vie et l’œuvre de Marcel Proust forment un réservoir de situations auxquelles se rapporter pour mieux éviter, affronter ou surmonter divers problèmes de l’existence. Peu de lectrices et de lecteurs savent – et peut-être Alain de Botton est-il de ceux-là – que la Recherche et son auteur ont, dans des circonstances d’une gravité tout autre et au sens le plus fort, « aid[é] à vivre » (p. 12), au sens de survivre, au cœur de l’horreur.

En 1939, Joseph Czapski (1896-1993), peintre polonais, est fait prisonnier par l’Armée rouge après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. Il est d’abord interné à Starobielsk où, avec d’autres codétenus, il a l’idée d’organiser des conférences sur des sujets variés (sur la guerre, l’histoire, la littérature par exemple), pour « surmonter [l’]abattement, [l’]angoisse, et défendre [leurs] cerveaux de la rouille de l’inactivité » (p. 9). Jugé révolutionnaire, le projet est aussitôt interdit, et la majorité des prisonniers est éparpillée dans d’autres camps, où la plupart disparaîtront ou périront. Sur ces quatre mille détenus, seuls soixante-dix-neuf sont conduits au camp de Griazowietz, où Czapski restera dix-huit mois. Là, les captifs obtiennent l’autorisation d’organiser des conférences, étroitement surveillées et censurées, qui se tiendront entre 1940 et 1941.

Czapski, qui a découvert Proust à son arrivée à Paris en 1924 et a lu l’intégralité de la Recherche en 1926, alité à cause d’une fièvre typhoïde, décide de présenter à ses camarades cet auteur dont l’existence recluse et diminuée par la maladie est mise en parallèle avec les conditions inhumaines dans lesquelles ils sont contraints à travailler :

Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée entière passée dans la neige et le froid qui arrivait souvent à quarante degrés, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire. (p. 11)

La lecture de Czapski, qui restitue des passages entiers de la Recherche de mémoire en s’appuyant sur des carnets de notes reproduits dans l’édition Libretto, n’a rien de particulièrement original, si on se contente de les prendre au mot : il situe Proust dans le contexte littéraire, social, culturel et philosophique du début du XXe siècle, il résume les grandes scènes de la Recherche (l’épisode de la madeleine, les amours de Swann et d’Odette, la matinée Guermantes, la mort de Bergotte devant le tableau de Vermeer) qu’il lit à la lumière de la biographie de Proust, sans séparer le « moi » social du narrateur, la vie de la littérature, comme la réception et la transmission consacrées de l’œuvre proustienne pourraient inviter à le faire.

Cette lecture prend néanmoins une résonance toute particulière lorsqu’on garde en tête les circonstances concrètes de l’énonciation et de l’écoute originelles : la souffrance physique comme psychologique, la violence de l’internement et de la guerre en cours, la déshumanisation constante et une mort peut-être imminente constituent l’horizon dont le conférencier et son auditoire cherchent à s’extraire grâce à la littérature, qui tout à la fois suspend le quotidien et densifie le temps. Il faut se rappeler que la disparition menace à tout moment Czapski et ses camarades. Dès lors, l’expérience de la mémoire involontaire, la subite réalisation de l’œuvre à faire qui frappe le narrateur du Temps retrouvé à l’Hôtel de Guermantes, les ultimes pensées de l’écrivain Bergotte (« Bergotte est mort, mort tout à fait ? » écrit Czapski, « il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? », dans La Prisonnière), le dévouement sacrificiel de Proust, sur la mort duquel s’achève la conférence qui nous est parvenue : tous ces passages deviennent porteurs d’une méditation existentielle, d’où se dégage la vocation éthique de la Recherche telle qu’elle est lue et interprétée par Czapski dans ces circonstances précises. Sourdement mais constamment travaillée par la mort (mort de l’auteur, mort des personnages, mort de l’œuvre si elle demeure inachevée), la conférence retient de la Recherche ces épisodes car ils permettent d’envisager le revers dont la dote l’œuvre proustienne, à savoir la possibilité d’une survie malgré tout, rendue possible par l’éternité obtenue via l’écriture, seule capable de retenir, voire de sauver, ce qui inévitablement est menacé par la destruction. À sa manière et en creux, la conférence redonne un sens à l’existence, au moment où celui-là semble perdu et celle-ci compromise, en plaçant ses espoirs dans les pouvoirs d’immortalisation et de transcendance de l’œuvre d’art. Sans doute Czapski, lui-même artiste, lui-même en danger de mort, a-t-il été sensible à la croyance esthétique et philosophique portée par l’œuvre proustienne.

Dans l’introduction donnée à ses conférences en 1944, Czapski exprime toute sa « reconnaissance » (p. 12) envers « une œuvre à laquelle [il] devai[t] beaucoup et qu[’il] n’étai[t] pas sûr de revoir encore dans [s]a vie » (p. 9). Au moment où la vie semblait plus sordide et précaire que jamais, la Recherche a pu incarner une forme de beauté et d’éternité qui a fait tenir l’existence. « Contre la déchéance », Proust a permis aux détenus de Griazowietz de conserver leur dignité et leur humanité. Le compagnonnage d’un auteur qui a cru en son art a été pour eux un appui vital dans une situation extrême, une ressource pour ne pas désespérer de l’existence. Ainsi, une œuvre qui semblait au départ s’opposer en tous points à la vie peut aussi la sauver. D’une certaine manière, cette réception empirique semble tout à la fois confirmer le pouvoir conféré à la littérature par le paradigme thérapeutique, tout en se distinguant très nettement par ses enjeux des usages qu’en font certaines pratiques bibliothérapeutiques.

[Nous remercions Guy Jacoby, qui nous a fait découvrir ce petit livre essentiel.]

Kathia Huynh (ses notices)