Trigger Warning#

Attention ; Care ; Emotions ; Empathie ; Enseignement ; Faire cas prendre soin ; Féminisme ; Reconnaissance ; Révolutions morales ; Triage ; Victimisation ; Violence ; Violences sexuelles ; Vulnérabilité

Composée des mots « déclencher » et « avertissement » en anglais, l’expression Trigger warning ( « TW »), bien que rarement traduite dans les faits, désigne un « avertissement », une « mise en garde », une « alerte sensible », qui prévient le public de la présence dans une œuvre d’un ou de plusieurs contenus écrits ou graphiques susceptibles de raviver un traumatisme – d’où le mot-valise proposé au Québec, le « traumavertissement ». Étendant le traumatisme à d’autres affects négatifs, le trigger warning vise aussi à prévenir de contenus pouvant choquer, offenser, provoquer une gêne ou un malaise, voire eux-mêmes traumatiser.

L’expression voit le jour dans un cadre numérique et militant au début des années 2000. Apparue dans des blogs et des forums féministes principalement anglophones (et, plus largement, dans des espaces numériques créés et gérés par des groupes minoritaires et/ou stigmatisés) traitant de divers sujets sensibles (violences sexistes et sexuelles, troubles du comportement alimentaires, mutilation, suicide, racisme), cette pratique était destinée à avertir un public potentiellement concerné ou touché par des traumatismes et/ou souffrant de trouble de stress post-traumatique (PTSD), pour lui permettre de choisir de poursuivre ou d’interrompre sa lecture en toute connaissance de cause.

Depuis quelques années, le mot et la pratique d’avertissement (sous des formes diverses, qui ne passent pas forcément par l’expression en elle-même) migrent dans le monde de l’édition, des médias mainstream, du spectacle, de l’art et de l’enseignement, en Amérique du Nord et, de plus en plus, en Europe, parfois à la demande des usagers concernés. Cette transposition du trigger warning, depuis un espace numérique organisé autour de règles et de modalités d’interaction en principe partagées et acceptées par l’ensemble de communauté virtuelle, à des champs quant à eux régis par d’autres usages, d’autres valeurs et d’autres traditions, a soulevé une série de questionnements, de débats et, parfois, de polémiques et de critiques vives, alors même que d’autres pratiques d’avertissement institutionnalisées ne suscitent pas de telles contestations, alors qu’elles sont similaires dans leurs présupposés et leurs visées, à savoir éviter l’exposition d’un public jugé à risque (Grand d’Esnon, 2018). Qu’on pense par exemple à la classification et à la signalétique en vigueur au cinéma ou à la télévision. Ces diverses réactions mettent en balance les bienfaits et les écueils supposés (puisqu’il s’agit toujours, au fond, de statuer à partir de réactions anticipées) du trigger warning. Les interrogations ainsi soulevées sont de nature esthétique, éthique et politique. On exposera les principaux arguments, en mettant l’accent sur ses applications et ses implications dans les domaines des arts et de la littérature, en particulier de son enseignement.

Le trigger warning aurait pour fonction première de mettre en place, par l’avertissement, un cadre sécurisant (safe place), destiné à éviter une exposition non anticipée, non désirée, à des sujets potentiellement traumatiques. Il relève en cela d’une « éthique langagière » (Husson, 2017, p. 43) sous-tendant les relations de care, marquées du sceau de l’attention et de l’empathie à l’encontre d’un public à qui il s’agit de montrer que sa vulnérabilité et ses affects sont reconnus et pris en considération. Aussi le trigger warning est-il pensé comme une façon d’introduire un principe de sensibilité et de responsabilité dans l’interaction : sensibilité à autrui, responsabilité dans le geste consistant à le confronter à des œuvres dont on admet ainsi le pouvoir et l’incidence négative.

Bien qu’il se veuille éthique, le trigger warning est-il pour autant une précaution efficace, une réponse adaptée au trauma ? De récentes études en psychologie, menées à partir d’une comparaison entre population témoin et population exposée au trauma, semblent plutôt sceptiques. Lorsque les trigger warnings n’accroissent pas par leur seule présence l’anxiété, il semblerait qu’ils puissent renforcer l’identification des victimes avec leur trauma (Jones, Bellet, McNally, 2020) et n’aient dans l’ensemble que peu d’effet, si ce n’est de renforcer la croyance en la nécessité des avertissements (Boysen, Isaacs, Tretter, Marlowski, 2021).

L’intérêt du trigger warning ne va pas donc de soi, et est même parfois contesté, notamment dans les domaines de l’édition, des études de lettres et de l’enseignement de la littérature. Au-delà des interrogations soulevées par son efficacité débattue, se pose la question de savoir , comment et pour quel(s) sujet(s) le mobiliser pour qu’il soit jugé opportun et utile (et à qui ?).

D’un point de vue éditorial et (para)textuel, le trigger warning doit-il figurer sur la couverture, la quatrième de couverture, dans un avertissement, une note de l’éditeur ou de bas de page ? L’avertissement doit-il être général (signaler que l’œuvre traite de sujets sensibles, sans autre précision) ou détaillé (lister tous les sujets « à risque », quitte à ce que le trigger warning devienne contre-productif en déclenchant ce contre quoi il devait prémunir) ? Et quel degré de précision attend-on de l’éditeur ou de l’éditrice, ou, le cas échéant, du sensitivity reader (ou « démineur éditorial »), autre pratique récente et débattue ? Faut-il aller jusqu’à donner le numéro des pages ou les minutes d’une série ou d’un film, afin de donner au public la liberté de sauter la séquence concernée, au risque tantôt de « divulgâcher » l’intrigue, tantôt de plonger la lecture ou le visionnage dans un contexte d’anticipation angoissée ?

À la question du « comment » s’adjoint celle du « quoi », qui entre en rapport avec la problématique du triage : sur quels critères sélectionner les contenus visés par le trigger warning ? S’il y a des thèmes, des mots, des images ou des discours qui font l’objet d’un consensus relatif (torture, viol, suicide, mutilation, etc.), d’autres, associés à des expériences manquant encore de visibilité collective et sociale, peinent à être reconnus comme violents et/ou traumatiques. C’est le cas, par exemple, des violences transphobes. Plus encore, des éléments thématiques ou linguistiques, profondément ancrés dans la singularité des expériences, sont tout aussi susceptibles de déclencher des affects négatifs et des états de stress post-traumatique sans pour autant être généralisables et objectivables. Dans Triste tigre, Neige Sinno confie par exemple au narrataire que, comme « le mot viol était imprononçable », par conséquent, « certains mots qui n’ont rien à voir où les deux syllabes de viol [lui] apparaissent plus ou moins dans la composition provoquaient chez [elle] un rejet instinctif : violet, violon, de traviole, des ravioles » (Sinno, P.O.L., 2023, p. 174-175). Dans ces conditions, il est difficile, sinon impossible, d’anticiper toute exposition à un élément déclencheur : le warning se heurte forcément à l’infinie variété des triggers, suivant l’infinie diversité des individus et des expériences. Cela ne signifie pas que l’outil doive être rejeté en bloc, mais qu’il est important de délimiter son échelle et sa portée pour mieux s’entendre sur ses pouvoirs et ses limites. Venu en réponse à des réceptions probables et non empiriques, il peut servir de guide et de ressource pour permettre aux sujets d’opérer un choix éclairé, mais en aucun cas de bouclier ou de garantie systématique pour chaque cas.

La question des trigger warning se pose également en contexte d’enseignement. Là encore, son usage et sa fonction ont des contours flottants. Des enseignantes et enseignants y voient le spectre d’une possible atteinte aux libertés académiques (Feuillebois) touchant en particulier l’enseignement des siècles anciens, comme le XIXXIXe siècle (Feuillebois & Marquer, 2023), ou un retour d’une censure moralisatrice et bienpensante. Parfois jugée infantilisante, cette pratique destinée à protéger les sensibilités dérange car elle va à l’encontre d’une certaine conception du cours de français, partant d’une certaine image de la littérature, qui doit être l’occasion d’un choc salutaire, d’une confrontation violente mais révélatrice avec des œuvres censées ébranler les a priori moraux et politiques des élèves (Merlin-Kajman, 2018) – la valeur esthétique, éthique et sociale de la littérature serait à ce prix. D’autres le prennent comme une précaution pédagogique (parfois inefficace) par laquelle il s’agit de passer pour introduire et désamorcer des représentations, des discours et des valeurs problématiques aujourd’hui inacceptables mais véhiculés par des textes anciens, qui exigent une contextualisation sociale, historique, culturelle et idéologique : anticiper un viol conjugal dans un roman du XIXe siècle permet de faire un point sur le pouvoir absolu conféré par le Code Napoléon au paterfamilias ; alerter sur l’usage du « n-word » exige ensuite de revenir sur les fondements racistes des sociétés dans lesquelles les textes sont publiés.

Si la pratique du trigger warning est courante dans certains champs de recherche (en études de genre par exemple), elle reste relativement marginale dans les universités françaises, notamment parce qu’elle entre en conflit avec les attendus, les méthodes et les valeurs de la discipline telle qu’elle s’est constituée. Anne Grand d’Esnon (2018) suggère que le trigger warning soulève un problème d’horizon d’attente : à Cambridge, une polémique suscitée par l’utilisation de trigger warnings pour un syllabus comprenant des tragédies shakespeariennes venait au fond du fait « qu’il était inacceptable pour un·e étudiant·e de ne pas déjà savoir en quoi pouvait consister la violence d’une tragédie élisabéthaine ». Dès lors qu’une pièce tragique implique des morts violentes, ou, autre exemple, que la poétique naturaliste fait reposer sa démonstration sur des viols, des meurtres, des suicides, des addictions et des pathologies mentales, à quoi bon prévenir un lecteur ou une lectrice qui devrait savoir à quoi s’attendre ? La responsabilité dont il était question se déporte ainsi du côté de celui ou de celle qui est censé savoir, grâce au bagage culturel qui lui est prêté, s’il peut (ou non) recevoir l’œuvre. Le trigger warning apparaît ainsi comme inutile, redondant, presque sacrilège, face à un corpus (a fortiori canonique) dont il est attendu (ou entendu) que les codes et l’arrière-plan (génériques, intertextuels, socio-historiques) soient connus, et dont il est supposé que cette connaissance résorbe ou du moins atténue par avance l’éventuelle violence inhérente à la représentation.

S’il reste à prouver que le fait de savoir que Roméo et Juliette se suicident prémunit des éventuels effets délétères induits par la représentation (et dans le cas du théâtre, la mise en scène pose d’autres problèmes), le contre-argument des codes et des attentes, qui videraient le trigger warning de son intérêt, a ses limites. Des intitulés de cours comme « Littératures de l’extrême », « Littératures de la Shoah » ou « La littérature après #MeToo » parlent sans doute d’eux-mêmes, et explicitent peut-être suffisamment le cadre et les contenus de l’enseignement pour pouvoir se passer d’avertissement. En revanche, la question se pose peut-être légitimement pour des encadrés plus généraux ou transversaux figurant dans les maquettes des universités, comme « Littérature générale et comparée », « Littérature du XIXe siècle », « Littérature américaine », « Littérature et éthique », qui intègreraient des œuvres comme Sébastien Roch d’Octave Mirbeau, Sanctuary de Faulkner ou The Bluest Eye de Toni Morrison, sans mention explicite des scènes extrêmement violentes. Réfléchir aux modalités de présence et d’utilisation des trigger warnings dans la constitution et la présentation des programmes et des corpus scolaires pourrait participer d’une démarche plus générale de réflexivité éthique menée dans les pratiques d’enseignement et de recherche.

Dans un champ qui a tendance à hiérarchiser les modes de consommation des objets culturels et esthétiques, à distinguer une « lecture littérale » d’une « lecture littéraire » (Merlin-Kajman, 2020) de façon peut-être tranchée et discutable (Zenetti, 2022), le trigger warning est enfin accusé d’engendrer une double réduction (Merlin-Kajman, 2018) : restreindre l’œuvre à son contenu thématique et traumatique ; inciter le lecteur ou la lectrice à se confondre avec son identité de victime. Ces deux pentes porteraient préjudice à l’activité d’interprétation, censée tantôt dépasser l’horizon référentiel pour démultiplier les niveaux de significations, tantôt défiger, par cette mise en jeu du sens permettant une sortie de soi, les logiques identitaires auxquelles mènerait le trigger warning. En lui, Hélène Merlin-Kajman déplore donc les écueils de l’uniformisation et de la victimisation, qui selon elle fixe l’interprétation et catégorise, voire essentialise les individus. Or le problème a pu être envisagé autrement, non comme une entrave et une assignation, mais comme un « laboratoire pour l’invention, la négociation et l’expérimentation de nouvelles normes » (Husson, 2017, p. 41) : plutôt que d’« avancer une interprétation anticipée du texte » (Merlin-Kajman, 2018), le trigger warning peut être « une amorce éventuelle de commentaire critique », un « préalable à la discussion » (Grand d’Esnon, 2018) ; plutôt qu’un renfermement sur soi, il est un outil de revendication et de reconnaissance de problèmes auxquels il est ainsi demandé de faire cas.

Si le traumatisme est le « nouveau langage de l’événement » (Fassin & Rechtman, 2007, p. 18), alors le trigger warning en est l’un des principaux vocables. Comme le paradigme dont il relève, il se déploie dans tous les espaces et les champs sociaux, propulsé en outre par les récentes « révolutions morales » qui ont touché les domaines de l’édition, de l’enseignement et des études littéraires, en modifiant en profondeur les rapports aux œuvres et les relations avec les publics concernés. Amorce imparfaite de réponse éthique à la question de savoir comment prendre en charge les émotions négatives et, plus largement, les sensibilités, le trigger warning témoigne, en dépit des problèmes qu’il soulève, de la « reconfiguration de l’économie morale contemporaine » (Fassin & Rechtman, 2007, p. 19) produite par la reconnaissance contemporaine des traumatismes.

Kathia Huynh (ses notices)

Bibliographie :#

Guy A. Boysen, Raina A. Isaacs, Lori Tretter & Sydnie Markowski, « Trigger warning efficacy: The impact of warnings on affect, attitudes, and learning », Scholarship of Teaching and Learning in Psychology, 7(1), p. 39-52. En ligne : https://doi.org/10.1037/stl0000150

Didier Fassin et Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Paris, Flammarion, 2007.

Victoire Feuillebois et Bertrand Marquer (dir.), Le XIXe siècle, actuel ou intempestif ? Comprendre, enseigner, transmettre la littérature du XIX:sup:`e` siècle, Fabula / Les colloques. En ligne : https://doi.org/10.58282/colloques.13191.

Anne Grand d’Esnon, « À côté du trigger warning : discuter la pertinence du paradigme traumatique pour la diversité des pratiques d’avertissement et d’anticipation », Littérature et trauma : enjeux épistémologiques et politiques, colloque organisé par Hélène Merlin-Kajman et Tiphaine Pocquet, 13-15 décembre 2018. En ligne : https://ube.hal.science/hal-01998074/document.

Jones J. Payton, Benjamin W. Bellet, Richard J. McNally, « Helping of Harming? The Effet of Trigger Warnings on Individuals with Trauma Histories », Clinical Psychological Science, vol. 8, Issue 5, June 2020. En ligne : https://doi.org/10.1177/2167702620921341.

Anne-Charlotte Husson, « Éthique langagière féministe et travail du care dans le discours. La pratique du trigger warning », Langage et société, n° 159, février 2017, p. 41-61.

Hélène Merlin-Kajman, « Enseigner avec civilité ? Trigger warning et problèmes de partage de la littérature », billet publié sur le site Transitions. En ligne : https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/litterarite/articles/sommaire-general-de-articles/1535-n-4-h-merlin-kajman-enseigner-avec-civilite-trigger-warning-et-problemes-de-partage-de-la-litterature.html. Mis en ligne le 3 mars 2018, consulté le 27 février 2026.

Hélène Merlin-Kajman, La Littérature à l’heure de #MeToo, Paris, Ithaque, 2020.

Marie-Jeanne Zenetti, « Que fait #MeToo à la littérature ? Lecture féministe et lecture littéraire », Revue critique de fixxion française contemporaine, 24, 2022. En ligne : https://doi.org/10.4000/fixxion.2148.