Claude Ponti, Mô-Namour, et Mai Lan Chapiron, Le Loup#

L’école des loisirs, 2011 ; Éditions La Martinière, 2021.

Agentivité ; Enfance ; Inceste ; Langage ; Métaphore ; Monstre ; Oeuvre graphique ; Transparence et secret ; Violence ; Violences sexuelles ; Fictions (recensions)

Si #MeToo a ouvert une fenêtre éditoriale pour les témoignages écrits par et pour des adultes, il ne faut pas oublier que la représentation des violences sexuelles faites aux enfants et de l’inceste non seulement précède cette révolution morale, mais excède le récit testimonial pour, de plus en plus, prendre une forme graphique. En témoignent les bandes-dessinées *Ce que Cécile sait. Journal de sortie d’inceste* (2024) de Cécile Cée ou *La Tête sur mes épaules* (2025) de Bénédicte Muller, ou encore Ma Famille imaginaire (2023) d’Edith Chambon, Les Yeux fermés (2024) d’Héloïse Martin, Baptiste Magontier et Valentine de Lussy ou On ne parle pas de ces choses-là (2025) de Martine Courtade et Alexandra Petit. La littérature jeunesse n’est pas en reste : les albums pour enfants prennent aussi en charge ce « sujet sensible » (Marpeau, 2024).

C’est le cas de Mô-Namour (2011) de Claude Ponti et du Loup (2021) de Mai Lan Chapiron. Incesté·e·s par leur grand-père, Ponti et Chapiron ont d’abord transposé leur expérience sous une forme romanesque (Les Pieds-Bleus, 1995) ou musicale (la chanson « Le Loup », composée en 2013), avant d’écrire une histoire d’enfant à destination des enfants. Soumis à la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, donc contraints de ne faire figurer ni texte ni image qui soit un « danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique », ou de « nature à nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfance ou la jeunesse », « à démoraliser l’enfance ou la jeunesse », ces albums ne tâchent pas moins de révéler, sans les minimiser, les violences sexuelles et incestueuses d’une manière adaptée mais juste, faite de détours métaphoriques et symboliques. On évoquera cinq points : la figure de l’agresseur ; l’attention accordée au langage ; la représentation des violences ; l’agentivité de l’enfant ; le discours porté sur la famille.

Les héroïnes de Mô-Namour et du Loup, Isée et Miette, sont confrontées à des agresseurs non humains qui ne sont pas immédiatement repoussants. Réfugiée dans un bois avec sa poupée Tadoramour après un accident de voiture, Isée tombe sur le géant Torlémo Damourédemorht. Ce n’est plus dans une forêt mais dans sa maison que Miette est traquée par un loup qu’elle est la seule à voir comme tel. Repris par Ponti et Chapiron, l’archétype du monstre est plus ambigu que dans les contes, dans la mesure où lui est en partie soustraite son apparence visiblement effrayante : le géant à visage humain sourit, joue, aime les gâteaux ; le loup est « très gentil », « il invente de super jus glacés et il adore faire des blagues ». Ce n’est que progressivement ou par des signes discrets que transparaît la menace, associée à la dévoration : d’abord signalé par une simple queue, le loup prend page à page une forme animale. Prête à dévorer Miette, son ombre révèle le danger sinon indiscernable. Torlémo est caractérisé par sa gourmandise, connotée par sa langue qui fait l’objet d’un traitement de plus en plus irréaliste, morcelé et monstrueux : elle s’allonge, figure seule sur la case, sort d’une bouche aux dents pointues. L’appétit de Torlémo vise donc l’enfant. Dans une case parlante, si l’on suit l’angle de vue, c’est Isée et non la tarte aux fraises qui attire l’œil du géant. Par le trope du monstre qui est ce qu’il semble pourtant ne pas être, Ponti et Chapiron travaillent la scission entre apparence et réalité, qui trouve un équivalent au niveau linguistique.

Mô-Namour et Le Loup apprennent en effet aux enfants que la violence commise à leur égard passe par le langage, auquel porte atteinte la rhétorique des agresseurs, qui consiste, comme l’écrit Cécile Cée, à « ne pas nommer/mal nommer », à « se payer de mots/vider les mots de leur sens » (Cée, 2024, p. 226). Torlémo, comme l’indique son prénom, tord les mots, à commencer par le nom d’Isée rebaptisé « Mô-Namour », pour plier la réalité de l’enfant à son désir d’adulte, dans une confusion des langues étudiée par Sándor Ferenczi (1932). Comme le loup de Chapiron, il justifie par l’amour des actes d’agression auxquels est donné le nom de « jeu », alors même que le dessin et le texte montrent tantôt une Miette que « gênent » ces « caresses » (qui n’ont rien à voir avec les jeux de cartes auxquels elle s’amuse avec une amie de son âge au début de l’album), tantôt une Isée « tournebouliglinguée » et « klonguécrabouill[ée] » par Torlémo. Aussi le langage doit-il être reconquis pour que l’enfant puisse échapper au monstre. À la manière de l’« annonciateur » décrit par Dorothée Dussy, une étoile « tombée de sa douleur » dit ainsi à Isée dans un langage crypté mais paradoxalement clair et vrai, posé en contrepoint à la langue faussement transparente de l’agresseur : « HILTEDI KILTÈME MÉZILTEVEU DUMAL ». Alors que les cases suivantes réalignent les mots et les choses (« Ce ne sont pas des marques de plaisir… que tu as sur le corps, ce sont des marques de douleur. Cela s’appelle des bleus. »), Tadoramour, qui avait perdu sa tête lors de l’accident, la remet en place au moment où Isée prend conscience de la violence dont elle est victime.

Toute la difficulté est bien de savoir comment représenter cette violence sans enfreindre la loi de 1949, mais sans non plus l’invisibiliser ou l’euphémiser, ce qui reconduirait les logiques délétères du tabou et du secret – qui est, pour Miette, un « secret-poison » et non un « secret-bonbon », comme l’affirme le loup. Ponti fait le choix de la métaphore : la « baloune » et les gâteaux que Torlémo impose à Isée pour son seul plaisir sont donnés comme des violences faites au corps et à la psyché de l’enfant qui vont croissantes (les jeux, de plus en plus nombreux et brutaux, et les pâtisseries, de plus en plus volumineuses, brutalisent et écrabouillent Isée), jusqu’à la dissociation (« Parfois, Torlémo joue si fort avec Isée qu’elle est deux Isée en même temps »). Chapiron saisit la violence par ses traces et ses effets : les attouchements sont suggérés par les pattes de loup imprimées sur le corps de Miette, que la page suivante, dans un rapport de causalité, représente « un peu en miettes ».

Dans les deux albums, l’héroïne formule un refus qui retourne la violence contre l’agresseur : Isée foudroie Torlémo réduit en ossements, Miette dit « Non ! » à l’ombre dissipée du loup. Les histoires ne se dénouent pas sur cette prise de parole mais se poursuivent pour explorer l’agentivité des personnages. Passant du conte de fées au roman d’apprentissage façon Alice in Wonderland, Mô-Namour lance son héroïne sur la route, où elle se heurte à Portillard Tulavi, un monstre biface qui bloque la sortie. Forte de son expérience, Isée cuisine un gâteau empoisonné qui transforme la créature en porte. À l’issue de cette épreuve, elle retrouve de l’autre côté ses parents dans un monde enchanté où le danger a disparu. Dans Le Loup, l’agentivité de l’enfant s’articule à la responsabilité des adultes. Les agressions continuant malgré ses refus, Miette se confie à une adulte de la famille qui reste passive face à ses révélations. D’où le recours à un adulte de l’école, capable de l’écouter et de la croire, et surtout de nommer le crime d’inceste (« ça s’appelle l’inceste, c’est une agression et c’est interdit par la loi »), ce qui met un terme aux violences. À chaque fois, la résolution de l’intrigue et la punition des agresseurs incombent à l’enfant. Ce choix se comprend à la lumière de la pragmatique de l’album, qui apprend au lecteur·ice à dire non ou, en cas d’agression, à se confier à un adulte. Guidés par l’optimisme, voire l’idéalisme, ces livres ont peut-être tendance à placer la charge de la révélation ou de la libération sur l’enfant, quitte à écarter un peu rapidement la silenciation et le déni générés par les adultes, abordés par Le Loup, et par la société, angle mort de ces albums. Comme l’a avancé Anne-Claire Marpeau (Configurations Littéraires, Université de Strasbourg ; UMR Héritages Cergy-Paris) lors de la journée d’étude « Actualités des récits d’inceste (1986-2025) : enjeux génériques, médiatiques et éthiques » organisée par l’ITI Lethica le 10 juin 2025, ces récits construisent une « utopie de la parole » qui risque de se heurter à une réalité structurée sur la surdité et l’inertie des adultes.

Ceux-ci sont peu présents et, à une exception près, sans fonction narrative. Éjectés de la voiture, les parents d’Isée ne ressurgissent qu’au dénouement. Presque toujours représentée de dos, une parente de Miette, après avoir été une opposante plus qu’une adjuvante, figure à ses côtés dans la maison sur la page finale. Aussi ces albums ont-ils une position ambiguë sur l’institution familiale. D’un côté, la plus grande partie du récit montre des enfants laissés à eux-mêmes ou isolés au sein du foyer, contraints soit de créer un réseau d’entraide entre pairs (Tadoramour et l’étoile dans Mô-Namour), soit de recourir à une aide extérieure (l’école dans Le Loup). De l’autre, la fin réassigne l’enfant, et surtout son bonheur, à un cadre familial triomphant, alors même qu’il était présenté comme défaillant ou absent, ce qui reconduit et in fine valide l’imaginaire et l’institution de la famille. Même si Le Loup et son livret d’accompagnement rappellent que le prédateur est « dans la famille », cette dernière n’en demeure pas moins intacte, voire renforcée par des albums qui ne parviennent pas ou n’ont pas vocation à montrer l’implosion de la cellule familiale incestueuse, pas plus qu’à penser l’enfant hors de l’institution familiale, ce que tâche au contraire de faire une branche de la philosophie politique de l’enfance incarnée par Tal Piterbraut-Merx.

Mô-Namour de Claude Ponti et Le Loup de Mai Lan Chapiron n’en restent pas moins deux albums importants, qui articulent projet artistique et travail de prévention. Celui-ci se poursuit dans les brochures qu’ils ont respectivement illustrées, le livret « Quand on te fait du mal. Informations sur les violences et leurs conséquences » et les affiches de l’association Mille Miettes, sur lesquels notamment l’Association Themis (accès au droit pour les enfants et les jeunes), que l’ITI Lethica a reçu lors d’une rencontre avec Timothée Gourlin le 14 avril 2026.

Kathia Huynh (ses notices)

Bibliographie#

Cécile Cée, Ce que Cécile sait. Journal de sortie d’inceste, Marabout, 2024.

Sándor Ferenczi, La Confusion de langue entre les adultes et l’enfant [1932], Payot, 2016.

Anne-Claire Marpeau, « Ce que l’inceste fait au corps : poétiques et éthique de l’album jeunesse ». Communication donnée lors du colloque « Sujets “sensibles” en littératures : réceptions empiriques, nouvelles épistémologies, nouvelles pratiques d’enseignement », coorganisé par Anne-Claire Marpeau, Philippe Clermont, Marianne Hillion et Marie-Jeanne Zenetti à l’INSPE de Strasbourg les 21 et 22 novembre 2024. À paraître.

Anne-Claire Marpeau, « Qu’est-ce que parler à la première personne dans le récit d’inceste ? Formes et trajectoires de la parole dans les récits pour adolescents et pour adultes ». Communication donnée lors de la journée d’étude « Actualités des récits d’inceste (1986-2025) : enjeux génériques, médiatiques et éthiques » organisée par Kathia Huynh au sein de l’ITI Lethica à l’Université de Strasbourg le 10 juin 2025. En ligne.

Claude Ponti, Les Pieds-Bleus, Éditions de l’Olivier, 1995

Sitographie#

Association Themis, https://www.themis.asso.fr

Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000878175 (en ligne, consulté le 8 avril 2026).

Le projet « Le Loup » de Mai Lan Chapiro, https://www.leloup.org

Affiches Mille Miettes : https://www.millemiettes.org

Brochure « Quand on te fait du mal. Informations sur les violences et leurs conséquences » de l’Association Mémoire Traumatique et Victimologie (texte de Muriel Salmona et Sokhna Fall, adapté et illustré par Claude Ponti), https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/Documents-pdf/2022-quand-on-te-fait-du-mal_ponti-memoire-traumatique-hdweb.pdf

Comité éditorial : Suzel Meyer, Anthony Mangeon