Val Plumwood#

Humanités environnementales ; Ecologie ; Ecoféminisme ; Faire cas prendre soin ; Révolutions morales

Philosophe, enseignante et militante féministe et écologiste, la théoricienne australienne Val Plumwood (1939-2008) est une figure majeure de la philosophie de l’environnement de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Ses deux ouvrages de référence, Feminism and The Mastery of Nature (1993) et Environmental Culture: The Ecological Crisis of Reason (2001) ont exercé une influence déterminante sur les courants de l’éthique environnementale et de l’écoféminisme : en témoigne son inscription au panthéon des « cinquante penseur·euses clés de l’environnement », dans un ouvrage des éditions Routledge daté de 2001, aux côtés du philosophe norvégien Arne Naess, de l’écologiste américain Aldo Leopold ou de la biologiste et lanceuse d’alerte Rachel Carson, entre autres. Mais si la penseuse jouit d’une reconnaissance ancienne dans le champ anglo-saxon, ce n’est qu’à partir des années 2020 que ses textes ont été traduits en français, principalement au sein des éditions Wildproject. Cette réception tardive, presque anachronique, invite à s’interroger sur les modalités de lecture et d’appropriation contemporaines de son œuvre.

S’il semble important de s’intéresser à la pensée de Val Plumwood, c’est d’abord en raison de sa contribution essentielle à l’histoire des idées et des sensibilités. La réflexion de l’autrice s’inscrit en effet dans le cadre d’une révolution morale et intellectuelle à laquelle elle a largement contribué : la naissance de l’écologie politique dans les années 1970, indissociable de la remise en cause philosophique des conceptions occidentales dominantes de la nature. Cette critique radicale a notamment été portée par deux courants majeurs, nés aux antipodes du monde occidental : l’écologie profonde du philosophe norvégien Arne Naess, avec laquelle l’œuvre de Plumwood ne cesse de dialoguer de façon critique, et le courant de l’éthique environnementale, associé en Australie à un groupe de philosophes de l’Université de Canberra. Dans ce cadre, les premiers travaux de Val Plumwood prirent la forme d’ouvrages et d’articles co-écrits avec celui qui était alors son époux : le philosophe Richard Routley (plus tard connu sous le nom de Richard Sylvan), autre figure clé du mouvement. Leur réflexion commune participa à fixer le nouveau programme de la philosophie de l’environnement, résumé par le titre d’un article séminal de Richard Routley, « Avons-nous besoin d’une nouvelle éthique, environnementale ? » (« Is There a Need for a New, an Environmental, Ethic? »), qui préconisait dès 1973 l’invention d’une nouvelle éthique, distincte des traditions déontologiques et utilitaristes dominantes. Au-delà de leur contenu d’idées, ces travaux témoignent également de la volonté de repenser le lien entre recherche et militantisme. Ainsi la publication, en 1975, du livre militant The Fight for Forests forme-t-elle à la fois une contribution intellectuelle notable au projet de la philosophie environnementale et un acte politique engagé, le couple y dénonçant les ravages de l’industrie forestière australienne, interprétés comme le résultat d’un conflit de valeurs et non de faits.

À partir des années 1980 et de sa séparation avec Routley, la réflexion de Plumwood se déploie dans le cadre d’ouvrages publiés en nom propre : nom que la philosophe change alors en adoptant celui d’un arbre emblématique de la région tropicale du Sud de l’Australie, où elle résidera jusqu’à sa mort – le plumwood – à l’occasion d’une nouvelle naissance symbolique qui traduit la volonté de se réinscrire dans une généalogie autre qu’humaine. Deux d’entre eux en particulier ont acquis le statut de classiques : Le Féminisme et la maîtrise de la nature (1993, trad. 2024), issu de sa thèse de doctorat, et La Crise écologique de la raison (2001, trad. 2024). Val Plumwood s’y ressaisit de la question du « chauvinisme humain », élaborée dès les écrits des années 1970, mais à laquelle elle donne, dans ces deux livres, une portée nouvelle. La notion, qui désigne la croyance à ses yeux erronée selon laquelle seuls les êtres humains seraient dignes de considération morale, constitue en effet le point de départ d’une enquête approfondie, portant sur les causes de notre insensibilité écologique. La philosophe interprète celle-ci comme la conséquence de la structure dualiste de la pensée occidentale, et dénonce la création de hiérarchies de valeur qui attribuent systématiquement un statut inférieur aux termes associés à la nature plutôt qu’à la raison, qu’il s’agisse des peuples colonisés et autochtones, des femmes, de la classe ouvrière ou des non-humains.

Quelle a été la postérité de ces thèses et quelles questions nous laissent-elles en partage ? Il faut d’abord souligner la portée non seulement intellectuelle mais politique de l’argumentaire de Val Plumwood. Car le travail de comparaison entre les différents « centrismes » (androcentrisme, eurocentrisme, ethnocentrisme, anthropocentrisme…) est indissociable d’une visée pragmatique d’ailleurs assumée par l’autrice : rendre possible la création de nouvelles alliances politiques, par l’élaboration d’un programme commun de lutte contre les systèmes de domination, qui forme aujourd’hui le socle de certaines démarches militantes, notamment écoféministes. Ce socle repose sur un principe de correspondance qui n’est toutefois pas sans poser question, d’un point de vue non seulement philosophique, mais politique et éthique : le spécisme est-il réellement à l’espèce ce que le racisme est à la race ? Et plus généralement, la défense des intérêts des non-humains implique-t-elle nécessairement un tel recyclage de l’argumentaire antiraciste, au risque des mésappropriations ? La question des vertus et des risques de l’équivalence entre les formes d’oppression et de violence, qu’un écrivain comme Coetzee porte à son paroxysme lorsqu’il met en parallèle, dans Elizabeth Costello (2003), les conditions de vie et d’abattage intolérables des animaux d’élevage et l’extermination des Juifs d’Europe dans les chambres à gaz, constitue une première question sensible que nous lègue cette œuvre, et que sa récente traduction nous invite à remettre en débat.

L’analyse de cet outillage conceptuel et des vives discussions qu’il continue de nourrir ne suffisent pas néanmoins à épuiser la question de l’héritage de Val Plumwood. De ce point de vue, le sentiment de « déjà-vu » que suscitent aujourd’hui certaines de ses propositions théoriques, et qui témoigne de leur large diffusion dans les sphères intellectuelles et militantes, constitue également l’occasion de se rendre attentifs à d’autres aspects de son travail. Parmi les pistes de questionnement que celui-ci nous lègue, au-delà de la critique de l’anthropocentrisme, certaines portent sur la forme même du discours philosophique : elles nous permettent ainsi d’envisager la portée de cette œuvre au-delà du seul champ de l’éthique environnementale, pour la littérature et les arts. Car si les premiers ouvrages de Val Plumwood visent à établir un cadre théorique solide et se caractérisent par leur style philosophique technique et dense, rendant la lecture parfois ardue, ses textes plus tardifs illustrent la recherche d’une écriture de plus en plus narrative, voire lyrique. En témoignent les essais que réunit Dans l’œil du crocodile : l’humanité comme proie (2012, trad. 2021), livre publié à titre posthume, et où l’autrice relate notamment l’attaque de crocodile dont elle fut victime en 1985, alors qu’elle faisait du kayak dans le parc de Kakadu, au nord de l’Australie. Cet événement fondateur, qui la rendit célèbre, apparaît comme le point de départ d’une prise de conscience transformatrice, dont toute son œuvre s’efforce de tirer un enseignement philosophique.

Comment interpréter ce changement d’écriture ? Un premier constat s’impose : loin de se réduire à une fonction purement ornementale, à des fins de persuasion du lecteur ou de la lectrice, l’usage de la forme littéraire répond chez Plumwood à une exigence interne à l’œuvre. La perspective écobiographique caractéristique de ses derniers écrits traduit en effet un souci éthique de cohérence entre le fond et la forme. La remise en cause du dualisme raison/émotion conduit progressivement à l’invention d’une forme inédite, qui permet de restituer l’arrière-plan existentiel et affectif des questionnements de recherche : de rendre à la fois partageables et pensables les émotions de la chercheuse. Pour une lectrice ou un lecteur français, une telle démarche n’est pas sans évoquer celle de l’anthropologue Nastassja Martin, qui dans *Croire aux fauves* fait, elle aussi, le récit d’une attaque animale. Le rapprochement met en évidence la valeur épistémique que les deux chercheuses confèrent à la forme poétique : en témoigne, par exemple, l’usage de la métaphore chez Plumwood (« l’œil du crocodile »), qui dit la volonté de saisir le réel autrement que par le biais d’un concept. Mais la comparaison fait également apparaître l’ambiguïté éthique de ces postures d’écrivain·e-chercheur·euse·s dont l’autorité quasi prophétique ne se fonde plus seulement sur le déploiement d’un discours savant, mais sur leur statut de survivantes, revenues d’entre les morts pour dénoncer la vanité du dualisme nature/culture. L’apport des études littéraires à la compréhension de ces textes réside sans doute autant, de ce point de vue, dans l’analyse de leurs usages du « littéraire » que dans la mise au jour de leurs possibles risques éthiques.

Aline Lebel (ses notices)

Bibliographie#

Val Plumwood, Le Féminisme et la maîtrise de la nature, trad. Pierre Madelin, Bellevaux, Éditions Dehors, (1993), 2024.

Val Plumwood, La Crise écologique de la raison, trad. Pierre Madelin, Paris/Marseille, PUF/Éditions Wildproject, (2001) 2024.

Val Plumwood, Réanimer la nature, trad. Laurent Bury, Paris, PUF, 2022.

Val Plumwood, « Nature in the Active Voice », Australian Humanities Review, 2009, vol. 46, p. 113-129.

Val Plumwood, Dans l’œil du crocodile : l’humanité comme proie, trad. Pierre Madelin, Marseille, Wildproject, (2012) 2021.