Anthropocentrisme, biocentrisme, écocentrisme#

Humanités environnementales ; Ecologie ; Faire cas prendre soin ; Révolutions morales

Dans un article qui a fait date dans le champ de la philosophie environnementale, le philosophe australien Richard Routley (plus tard connu sous le nom de Richard Sylvan) se demandait, en 1973 : « Avons-nous besoin d’une nouvelle éthique, environnementale ? » (« Is There a Need for a New, an Environmental, Ethic? ») La question a contribué à fixer le programme des éthiques de la nature qui se sont développées à partir des années 1970 en Occident. Celui-ci s’est cristallisé autour d’une interrogation sur « l’anthropocentrisme », interprété par certains auteurs comme la cause de notre incapacité à faire cas et à prendre soin du monde non humain : sur ses formes, mais aussi sur la possibilité de s’en affranchir, et sur les façons d’élaborer une éthique écocentrée, attribuant à la nature une valeur intrinsèque.

En élucider les enjeux requiert, dans un premier temps, un travail de définition. Comme le souligne Val Plumwood, l’une des principales théoriciennes de la notion, la disqualification des critiques de l’anthropocentrisme repose souvent sur des acceptions insuffisamment précises ou trop larges de ce phénomène, qui le font apparaître comme inévitable. Pour l’écoféministe australienne, le problème n’est donc pas celui de l’anthropocentrisme « cosmique », à savoir l’incapacité de l’être humain à adopter un « point de vue de nulle part » (Plumwood, 2024, p. 271) en s’affranchissant de son ancrage épistémique. C’est celui de l’anthropocentrisme moral et philosophique, que l’on peut définir comme le fait de n’attribuer une considération morale qu’aux seuls êtres humains, et de ne penser la valeur de la nature qu’en fonction de ces derniers. Une telle position n’est pas nécessairement antinomique, il faut le préciser, à une conscience environnementale. Ainsi le philosophe australien John Passmore défend-il, dans un ouvrage de référence publié en 1974 (Man’s Responsability for Nature), la compatibilité entre une forme d’exceptionnalisme humain et la défense de l’environnement. Récusant le diagnostic posé par Routley, il considère que la protection de la nature ne passe pas par l’invention d’une « nouvelle éthique », mais par une réappropriation critique de la tradition philosophique occidentale, et par une pluralisation de ses interprétations. Situant les origines de l’anthropocentrisme dans la pensée chrétienne, et notamment dans le mythe de la Genèse, le penseur souligne ainsi le caractère polysémique de la fameuse injonction divine : « croissez et multipliez : remplissez la Terre et soumettez-là » (Genèse 1 :28). Si celle-ci a parfois justifié une volonté de domination destructrice sur le monde non-humain, elle peut fonder d’autres types de relation : relations d’ « intendance » (stewardship), voire même de « coopération », lorsque les modifications opérées par l’homme n’ont pas pour but de s’imposer à la nature mais de l’améliorer, de la rendre plus belle et plus riche.

Si la voie tracée par Passmore suggère une possible réconciliation entre morales anthropocentriques et philosophie environnementale, la plupart des nouvelles éthiques de la nature ont toutefois pris le parti de répondre par l’affirmative à la question de Routley. Si elles s’accordent sur la nécessité d’une véritable révolution morale et intellectuelle, elles divergent en revanche sur les façons de penser la valeur intrinsèque de la nature. Trois voies peuvent être distinguées, qui circonscrivent les limites d’une éthique écocentrée, entendue au sens large du terme.

La première doit être cherchée du côté d’une branche relativement marginale de l’éthique environnementale : l’éthique animale, telle qu’elle a été notamment théorisée par Peter Singer. Dans La Libération animale, livre culte publié en 1975, le philosophe australien – qui s’inscrit dans une tradition utilitariste – soutient en effet que le principe benthamien du « plus grand bonheur du plus grand nombre » induit de prendre en compte les intérêts de tous les êtres sensibles, et non des seuls êtres rationnels. Cette redéfinition du critère d’appartenance à la communauté morale, que Gérald Hess présente comme pathocentrique (Hess, 2013) puisqu’elle conduit à valoriser la capacité à souffrir plutôt qu’à parler ou à raisonner, conduit nécessairement à un élargissement de la considération morale aux animaux non humains, qui sont eux aussi des patients moraux. Mais elle n’induit pas de renoncer au principe même de hiérarchisation, puisque toute souffrance n’est pas identique : l’action morale dépend dès lors de l’évaluation de la « qualité » de cette dernière, qui varie en fonction de certaines capacités mentales (la conscience de soi, la capacité à nouer des liens sociaux ou le rapport au futur…). À cet égard, l’un des principaux obstacles auxquels se heurte cette proposition théorique réside dans l’opacité du point de vue animal : comment savoir avec certitude ce que ressent une bête, et mesurer adéquatement sa souffrance ?

Cette difficulté, les approches biocentriques la contournent en partie : refusant toute hiérarchie, elles font en effet de la vie même la source de la valeur, présentant sa destruction comme un acte de violence en soi. Ce mouvement d’extension met au jour l’une des principales difficultés auxquelles se heurtent les éthiques désanthropocentrées : à savoir le caractère arbitraire de toute limite imposée au champ de la considération morale, dès lors qu’est remis en cause le privilège humain. En outre, elle n’est pas sans poser un paradoxe de taille. Car la valorisation de la vie se heurte au constat que celle-ci n’a d’autre valeur que sa propre perpétuation, qui dépend elle-même de la destruction d’autres vivants, selon le cycle de la prédation. Les approches écocentriques, entendues cette fois-ci au sens restreint du terme, sont une façon de résoudre ce dilemme, dans la mesure où elles situent la valeur non pas tant au niveau de l’individu (qu’il soit humain ou non humain) que de l’écosystème et des relations d’interdépendance et d’interconnexion entre les vivants. La perspective écosophique défendue par Arne Naess en constitue l’une des variantes les plus radicales, le philosophe norvégien allant jusqu’à défendre une nouvelle ontologie relationnelle. Celle-ci se fonde sur la réalisation d’un « Soi écologique » qui s’identifie à l’ensemble de la nature, appréhendée comme un tout au sein duquel le « soi » individuel apparaît comme bien secondaire.

On le voit, le travail de conceptualisation effectué par les théoriciens et théoriciennes des années 1970 a légué à la philosophie de l’environnement des outils précieux. Mais au-delà de ce champ disciplinaire, quelle en est la valeur pour l’analyse des œuvres littéraires et artistiques ? Et dans quelle mesure les études littéraires sont-elles susceptibles de nourrir ces approches théoriques, voire de les déplacer ? Trois pistes de réponse, non exhaustives, peuvent être esquissées en guise de conclusion, pour faire dialoguer littératures, arts et éthiques environnementales.

L’adoption du prisme proposé par les théoriciens et théoriciennes de l’environnement impose un premier constat : celui du caractère historiquement anthropocentré de la recherche en littérature et en art, qui n’a longtemps accordé que peu d’attention aux représentations de la nature, pensée comme simple décor. L’essor récent de l’écopoétique et de la zoopoétique, dans le champ des études littéraires, ainsi que des travaux comme ceux d’Estelle Zhong Mengual, dans le domaine de l’histoire de l’art, répondent à la volonté de corriger ce biais. L’enjeu pour les chercheurs et chercheuses qui s’en revendiquent n’est pas seulement de dénoncer la complicité de la littérature et des arts dans le projet de domination de la nature. Il s’agit également de proposer de nouvelles interprétations des œuvres du canon, en « apprenant à voir » ce qui y a été longtemps invisibilisé (la faune, la flore, les paysages…) ; et de mettre en valeur des héritages minorés ou oubliés, à l’image du genre de la « nature morte » (still life), que les nouvelles histoires de l’art revalorisent, corrigeant un biais à la fois sexiste (il s’agit d’un genre notamment pratiqué par les artistes femmes) et anthropocentrique (la dévalorisation du végétal comme sujet mineur) de la recherche antérieure.

Mais si la critique de l’anthropocentrisme est susceptible de révolutionner nos façons de lire et de regarder les œuvres, elle induit également une transformation de nos façons d’écrire. Ainsi une part importante de la littérature contemporaine semble-t-elle avoir fait sien le programme que la philosophe Val Plumwood assignait à une nouvelle littérature écologique : « créer des récits capables d’évoquer la frontière entre nature et culture, mais aussi […] mettre en avant les points de rencontre entre ces deux domaines » (Plumwood, 2021, p. 90). Sur ce plan, le principal apport des études littéraires réside sans doute dans leur capacité à rendre visibles les risques éthiques inhérents à la représentation des points de vue non-humains : à nous fournir les outils critique pour les décrire et les penser. Car si la transcription de ces expériences autres apparaît comme la condition sine qua non d’un décentrement de l’éthique, elle se heurte au double écueil de l’appropriation et de la ventriloquie. Dans le cas du monde non humain, ce danger est accru par un double déséquilibre. D’une part, les animaux ne s’expriment pas dans notre langue, si bien que le travail de représentation suppose un effort d’interprétation et de traduction dont on connaît la possible « violence » (Samoyault, 2019). Et d’autre part, ils disposent de moins de ressources encore que les autres sujets subalternisés (Spivak, 1985) pour contester les représentations stéréotypées dont ils font l’objet.

Enfin, les tensions et contradictions qu’a fait apparaître la rapide présentation des divers courants de l’éthique environnemental invitent, me semble-t-il, à envisager un troisième point de dialogue possible entre littérature et éthique environnementale. Dans le sillage de la proposition de Frédérique Leichter-Flack (2012), on pourrait en effet appréhender les textes littéraires, notamment de fiction, comme autant de « laboratoires des cas de conscience » particulièrement propices à l’exploration des nouveaux dilemmes moraux que fait émerger l’adoption d’une perspective écocentrée. Que faire, par exemple, lorsque s’impose la nécessité de hiérarchiser la valeur des vies : quand il s’agit concrètement de choisir entre une vie humaine et une vie non humaine ? Ou lorsque la préservation d’un écosystème exige le sacrifice d’une espèce nuisible : que les principes d’une éthique biocentrée entrent en contradiction avec ceux d’une éthique écocentrée ? Comment comprendre, enfin, la préférence que nous accordons spontanément à la défense de l’espèce humaine, alors même que celle-ci constitue la principale menace pour la biosphère ? Ces interrogations, présentes aussi bien dans certaines sagas cinématographiques grand public que dans les romans d’Amitav Ghosh (voir notamment The Hungry Tide, 2004) mettent en évidence les multiples difficultés posées par la sortie de l’anthropocentrisme moral. De toute évidence, la question des relations entre éthiques de la nature et humanisme est loin d’être close.

Aline Lebel (ses notices)

Bibliographie :#

Baird Calliccott, Éthique de la terre, Marseille, Wildproject, (1949) 2020.

Gérald Hess, Éthiques de la nature, Paris, PUF, 2017.

Catherine Larrère, Les philosophies de l’environnement, Paris, PUF, 1997.

Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie, trad. Charles Ruelle, Paris, Éditions Dehors, [1974] 2008.

Arne Næss, La réalisation de soi : Spinoza, le bouddhisme et l’écologie profonde, trad. Pierre Madelin, Marseille, Wildproject, 2017.

John Passmore, Man’s Responsibility for Nature: Ecological Problems and Western Traditions, Londres, Duckworth, 1974.

Val Plumwood, Le Féminisme et la maîtrise de la nature, trad. Pierre Madelin, Bellevaux, Éditions Dehors, (1993), 2024.

Val Plumwood, La Crise écologique de la raison, trad. Pierre Madelin, Paris/Marseille, PUF/Éditions Wildproject, (2001) 2024.

Tom Regan, Les Droits des animaux, trad. Enrique Utria, Paris, Hermann, (1983) 2013.

Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007.

Michel Serres, Le Contrat naturel, Paris, Flammarion, 1992.

Peter Singer, La Libération animale, trad. Louise Rousselle, Paris, Payot & Rivages, (1975) 2012.

Richard Sylvan Routley, Aux origines de l’éthique environnementale, trad. Hicham- Stéphane Afeissa, Paris, PUF, 2019.

Paul W. Taylor, Respect For Nature: a Theory of Environmental Ethics, Princeton, Princeton University Press, 1986.

Francis Wolff, La Vie a-t-elle une valeur ?, Paris, Philosophie magazine éditeur, 2025.

Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir : le point de vue du vivant, Arles, Actes Sud, 2021.