Vinciane Despret, faiseuse d’histoires#

Animal ; Agentivité ; Attention; Despret (Vinciane) ; Ecologie ; Emotions ; Enquête ; Epistémologie du lien ; Ethique animale ; Faire cas prendre soin ; Féminisme ; Humanités environnementales ; Savoirs situés

Du cratérope écaillé aux émotions politisées : naissance d’une chercheuse#

Vinciane Despret est une philosophe et psychologue belge, joyeuse et iconoclaste. Elle enseigne à l’Université de Liège et à l’Université Libre de Bruxelles. Longtemps maintenue à la marge par une philosophie plus traditionnelle jugeant avec suspicion ses objets et méthodes, elle est pourtant devenue une référence majeure de la philosophie des sciences et de la pensée du vivant, et une figure aimée du grand public, grâce à des ouvrages récents qui l’ont fait connaître au-delà des cercles universitaires, comme Habiter en oiseau (2019) ou *Autobiographie d’un poulpe* (2021).

Après une licence de philosophie – qu’elle trouve alors aride – Vinciane Despret bifurque vers la psychologie, où elle se passionne pour la psychologie animale et l’éthologie. En écrivant son mémoire sur l’altruisme chez les oiseaux, elle s’étonne de constater que toutes les espèces semblent agir de la même manière, à de rares exceptions près, comme celle du cratérope écaillé. Tels qu’observés par l’ornithologue israélien Amotz Zahavi, ces petits passereaux des déserts moyen-orientaux se révèlent d’un altruisme hors du commun : ils se regroupent au crépuscule pour danser, s’offrent des cadeaux, se nourrissent les uns les autres, et vont jusqu’à se disputer le privilège d’aider leurs congénères. Se rendant dans le désert du Néguev, en Israël, pour observer ce drôle d’oiseau, la jeune Vinciane Despret découvre alors que les méthodes de Zahavi s’affranchissent des protocoles et diffèrent de celles de ses collègues : ce qui rend le cratérope si intéressant, ce n’est pas uniquement l’oiseau, ou l’ornithologue frondeur, mais bien la rencontre entre un oiseau inventif et un éthologue audacieux. De là résulte son premier livre, La Danse du cratérope écaillé. Naissance d’une théorie éthologique (1996) – publié aux « Empêcheurs de penser en rond » avec le soutien d’Isabelle Stengers – qui met au point la méthode philosophique qu’elle approfondira par la suite : une philosophie de terrain, qui s’attache avant tout à décrire et raconter la science, ses controverses et dispositifs concrets ; une approche relationnelle, qui s’intéresse aux animaux et aux éthologues pris ensemble.

Parallèlement à ce premier livre, Vinciane Despret écrit sa thèse, qui deviendra Ces émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie de l’authenticité (1999) : nourrie en particulier des travaux de femmes ethnopsychologues, elle y montre que les émotions ne sont pas naturelles, universelles et spontanées, mais le résultat de constructions socio-culturelles ; que les théories des émotions sont politiques et sous-tendues par des rapports de pouvoir, notamment patriarcaux. De ce travail doctoral découlera, dans les travaux ultérieurs, une attention constante aux affects, la revendication de leur nécessaire prise en compte dans toute recherche, et le souci de ne jamais dissocier les savoirs de l’attention portée à leurs conditions de production.

Des animaux artistes, des morts pas tranquilles, des femmes qui pensent#

Les travaux qui suivent se feront dans trois directions principales. L’essentiel – de Quand le loup habitera avec l’agneau (2002) à Et si les animaux écrivaient (2022), en passant par Penser comme un rat (2009) ou Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? (2012) – s’intéresse aux animaux à travers les éthologues qui les étudient. Animés par un même souci de reconnaître aux animaux davantage de compétences (techniques, sociales, émotives, expressives), ces travaux s’adossent à l’idée que ce sont les théories et questions à travers lesquelles on les interroge – plus ou moins étroites ou « hospitalières » – qui rendent les animaux plus ou moins intéressants ou créatifs : « Il y a des manières de connaître qui changent quelque chose pour les animaux ». Les compétences, donc, sont toujours relationnelles, et ce sont aussi les animaux eux-mêmes qui rendent les scientifiques compétents et inventifs, pourvu que ces derniers se montrent à la hauteur de l’attention qu’ils requièrent : animaux et scientifiques se rendent mutuellement capables ; ce qui se joue dans leurs relations est souvent une transformation réciproque. Finalement, un enjeu fort de ce pan de recherche est de rendre compte de l’inventivité de ce que les animaux et les scientifiques font ensemble : la philosophe s’attache à libérer les animaux des théories déterministes ou fonctionnalistes, pour montrer comment ils peuvent se soucier de beauté, déployer des formes d’art, tout en montrant comment ils peuvent faire des scientifiques (ou plus largement des humains) de véritables conteurs ou artistes.

Un second pan de recherches – avec *Au bonheur des morts* (2015), Les Morts à l’œuvre (2023) et Où s’en vont les gens qui meurent ? (2026) – explore la façon dont les morts entrent dans la vie des vivants, à ce qu’ils y font et y font faire. Là encore, il s’agit de s’intéresser à certains êtres (les défunts) à travers ceux qui s’en occupent (les vivants) ; de prêter attention aux dispositifs concrets qui les transforment mutuellement ; de reconnaître (ou d’instaurer) des puissances d’agir (agency).

Enfin, une troisième ligne de questionnement, que l’on pourrait dire féministe, consiste à se demander « ce que font les femmes à la pensée » et à la construction des savoirs. Si cette interrogation traverse régulièrement les travaux consacrés aux animaux (Vinciane Despret a pu montrer, par exemple, ce qu’a changé, pour les singes et les oiseaux, l’arrivée de femmes primatologues et ornithologues), elle se trouve surtout approfondie dans un livre co-écrit avec Isabelle Stengers, et nourri des témoignages d’une dizaine de chercheuses : Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ? (2011). Dans cet ouvrage qui tâche d’hériter au présent du « cri » de Virginia Woolf – « Penser nous devons ! » –, les deux philosophes choisissent d’explorer l’hypothèse quelque peu « fabulatoire » (p. 64) que leurs objets et méthodes (qui ont pu susciter la suspicion ou le mépris de leurs collègues), elles les auraient choisis « en tant que femmes ». Sur le mode d’un « après-coup » (p. 58) créatif qui transforme le personnel en politique, elles reviennent sur leur difficile devenir-philosophe au sein d’une discipline pleine de « démarcations mystiques » (p. 65), qui a longtemps exclu les femmes au nom de la « raison ». Elles expliquent comment elles ont dû « hériter autrement » de cette philosophie-là pour pouvoir l’habiter ; comment elles ont peu à peu revendiqué la dimension exploratoire et erratique de leurs recherches, accepté que leurs objets puissent être considérés comme anecdotiques ou ridicules ; comment elles ont appris à faire « bégayer les certitudes » (y compris les leurs) et à se laisser guider par la question de « comment bien traiter son objet ».

Une philosophe indisciplinée#

Au fil de ce parcours se précise le profil d’une chercheuse indisciplinée , qui s’est accordée la liberté de « faire des histoires » au sein de la philosophie. Si elle a déplacé sa discipline, c’est d’abord en se revendiquant, à la suite de Bruno Latour et Isabelle Stengers, comme philosophe de terrain, à une époque (les années 1990) où l’expression pouvait encore sembler oxymorique, voire injurieuse pour la philosophie. Le choix de « tout transformer en terrain » traduit une méfiance vis-à-vis de l’obsession de l’abstraction et de l’universel qui à ses yeux étouffe la philosophie. Vinciane Despret refuse cette posture surplombante et revendique une philosophie ancrée dans la matérialité des existences et la réalité empirique ; une philosophie qui participe à la vie des choses ; qui ne cherche pas à généraliser mais à rendre compte des variations du divers. Elle se situe du côté de celles et ceux – philosophes, anthropologues, scientifiques, artistes – qui « cherchent d’infimes différences qui comptent, sont touchés par ces différences et cultivent l’art de les faire compter » (Habiter en oiseau, p. 72).

Vinciane Despret se distingue également comme philosophe en étant quasiment l’inventeuse – à la suite de Dominique Lestel – d’une branche nouvelle au sein de sa discipline : la philosophie de l’éthologie. Là encore, cela signifiait bousculer une philosophie qui a longtemps relégué les animaux aux marges de ses préoccupations, les a traités avec mépris ou peu d’imagination, ou n’a su les aborder que sur le seul plan des représentations. Avec d’autres philosophes qui lui ont « préparé le terrain » – comme Elisabeth de Fontenay, Jacques Derrida ou Donna Haraway – Vinciane Despret fait partie de ce mouvement qui a fait sortir les bêtes du domaine du symbolique pour s’intéresser aux animaux de chair et d’os. C’est là un exercice de décentrement : en travaillant aux côtés des éthologues, il s’agit, autant que possible, d’interroger les animaux depuis leurs propres points de vue, sans céder pour autant à l’illusion que nous pourrions nous extraire de nos rainures humaines. Il n’est pas question, comme elle aime à le dire, de « squatter l’intériorité des autres », mais de s’approcher par approximation, guidée par l’idée que les vivants partagent des problèmes communs. La fécondité de la philosophie de l’éthologie n’a cependant été possible que parce qu’elle accompagnait un grand mouvement de libération des compétences au sein de l’éthologie elle-même, qui a commencé avec les primates dans les années 1960-70 pour s’étendre ensuite aux oiseaux puis à toutes sortes de bêtes : peu à peu, les éthologues sont devenus plus audacieux, rendant leurs animaux plus intéressants.

Enfin, Vinciane Despret se distingue aussi du fait des formes étonnantes qu’inventent ses livres : objets hybrides et difficilement classables, ils mêlent développements philosophiques et incursions dans le personnel, théories et histoires, humour et sérieux, cultivent l’art du détour et de l’anecdote, cheminent par reprises et contrepoints plutôt que de manière linéaire. La philosophe n’est jamais extérieure à son sujet, elle s’y engage, se laisse traverser et affecter, s’agence aux agencements qu’elle étudie. Elle y apparaît aussi comme une remarquable conteuse : non seulement ses livres pensent à travers les histoires et savent l’art de les raconter, mais encore, ils déploient une véritable poétique du récit, élargie à quantités de narrateur·ices hétéroclites (scientifiques, oiseaux, poulpes, lichens, fantômes…)

Ethos et éthique d’une femme chercheuse#

De ces travaux se dégage finalement un ethos de recherche qui est aussi une éthique, et dont on peut « fabuler » (comme hypothèse créatrice) qu’elle n’est pas entièrement étrangère à ce « en tant que femme » qu’interrogeait Les Faiseuses d’histoires. Si l’on pose la question de « ce que fait Vinciane Despret à la pensée » – mais aussi à nos manières de sentir et ressentir – on peut souligner au moins trois choses (parmi quantité d’autres).

Et d’abord – dans le sillage de Deleuze, qui demandait « Comment et avec qui être pour ? » – la philosophe cultive l’art de penser pour plutôt que contre. Sans déprécier la nécessité de la critique (et tout en la pratiquant elle-même), elle prend souvent le parti de suspendre (ou ralentir) l’esprit critique, de décrire plutôt que de juger. Cette disposition n’est sans doute pas étrangère à la joie manifeste et à l’insatiable curiosité qui se dégagent du personnage. Plus que de déconstruire, le désir qui anime ses enquêtes est celui de créer, d’habiter des mondes peuplés et de peupler leurs connexions, de multiplier les mondes par la connaissance, l’écriture et l’imagination.

Un autre aspect de cette éthique de recherche est de sans cesse penser avec. Non seulement la philosophe s’attache toujours scrupuleusement à rendre compte de ses héritages multiples, mais encore, ses travaux (en particulier Les Faiseuses d’histoires) proposent une véritable philosophie (et une politique) du geste d’hériter : il est à la fois posé comme contrainte à toute pensée et création, et comme reprise inventive et transformatrice : penser, créer et résister, c’est toujours hériter, mais hériter autrement ; c’est relayer pour créer de nouvelles figures, comme dans « les jeux de ficelles » de Donna Haraway. De là découle une pratique de la pensée relationnelle : il s’agit de défaire le mythe du penseur solitaire et de l’agent unique, pour se rendre attentif à la façon dont les êtres et les choses se font les uns les autres et se font faire, sont traversés par d’autres vies et d’autres agir.

Enfin, la puissance éthique de la pensée de Vinciane Despret réside dans sa façon de « susciter, induire, faire exister, rendre désirables d’autres modes d’attention » (Habiter en oiseau, p. 15). Fondamentalement, sa philosophie s’intéresse aux dispositifs attentionnels, aux conditions et pratiques concrètes qui rendent perceptibles ou importants des choses et des êtres que d’autres cadres maintenaient invisibles ou dérisoires. Ces dispositifs peuvent être scientifiques, techniques, mais aussi langagiers – grammaticaux, syntaxiques, narratifs. En cet endroit précis, le souci éthique rejoint les enjeux de la littérature et ses manières de peupler les mondes.

Marion Grange (ses notices)

Biographie indicative :#

Despret Vinciane, La Danse du cratérope écaillé. Naissance d’une théorie éthologique (1996), Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2021.

Despret Vinciane, Ces émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie de l’authenticité (1999), Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2001.

Despret Vinciane, Quand le loup habitera avec l’agneau, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2002.

Despret Vinciane, Penser comme un rat, Versailles, Quae, 2009.

Despret Vinciane et Stengers Isabelle, Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ?, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2011.

Despret Vinciane, Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ?, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2012.

Despret Vinciane, Au bonheur des morts, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2015.

Despret Vinciane, Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages », 2019.

Despret Vinciane, Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, Arles, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages », 2021.

Despret Vinciane, Et si les animaux écrivaient, Paris, Bayard, coll. « Petites conférences », 2022.

Despret Vinciane, Les Morts à l’œuvre, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2023.