Mathilde Ramadier, Renouer avec la Terre : plaidoyer pour un nouveau sublime#
Paris, Seuil, 2025.
Anthropocène ; Changement climatique ; Ecologie ; Emotions ; Faire cas prendre soin ; Humanités environnementales ; Interdisciplinarité ; Révolutions morales ; Recension
Situé au croisement de l’histoire de l’art et de la philosophie esthétique, le livre de l’artiste et essayiste Mathilde Ramadier s’inscrit dans le sillage des nombreux travaux qui envisagent la crise environnementale comme une « crise de la sensibilité » (Morizot, 2020 ; Zhong Mengual, 2021), interprétant notre incapacité à faire cas et à prendre soin du monde qui nous entoure comme le résultat d’un manque affectif et perceptif. Plus singulièrement, il se présente comme une « enquête sensible » (p. 24) sur le sentiment de sublime, dont la perte et le dévoiement sont appréhendés comme l’une des causes de notre insensibilité aux ravages en cours, et que l’autrice se propose donc de redéfinir et de revaloriser éthiquement. Pour cela, Mathilde Ramadier revendique une « analytique écosophique » (p. 25) inspirée par les travaux du philosophe norvégien Arne Næss, auquel elle a déjà consacré un essai. Celle-ci permet de faire de l’expérience du sublime, cet au-delà du beau qui met à l’épreuve les limites de l’imagination et de l’entendement humain, l’instrument d’un renouvellement de notre relation à la nature.
Afin de mener à bien ce projet, l’autrice s’interroge en premier lieu sur les sources du sublime, qui n’ont cessé de poser question depuis l’émergence du concept, dans le Traité du sublime du pseudo-Longin (Ier siècle après J.-C.). Contre la perspective anthropocentrée de ce dernier, qui considère que seul le logos — le discours humain — serait à même de susciter une telle expérience, Mathilde Ramadier insiste sur la nécessité d’en situer les causes dans la nature elle-même, qu’elle dote ainsi d’une valeur en soi. Ce postulat constitue le point de départ d’un voyage à travers l’histoire de l’art occidental, de la peinture de paysage de l’ère romantique (sont par exemple évoquées les œuvres de Caspar David Friedrich, Frederic Edwin Church et Louise-Joséphine Sarazin de Belmont) aux créations contemporaines du Land Art, qui prétendent faire de la nature elle-même un élément de la création artistique. Celui-ci nourrit un questionnement sur la façon dont l’art contribue non seulement à forger, voire à restaurer notre lien aux paysages sublimes, mais nous engage à en questionner la définition. Car si l’ouvrage nous invite à renouer avec les sentiments de peur et d’émerveillement que suscite la représentation du magma en fusion ou d’une avalanche en haute montagne, il insiste aussi sur les potentialités sublimes du petit et de l’ordinaire. La revalorisation du genre « mineur » de la nature morte répond de ce point de vue à un double enjeu éthique : redonner une place de choix aux femmes artistes, qui ne pouvant peindre en extérieur, se sont souvent trouvées exclues des canons du sublime (associé à la peinture de paysage) ; et produire une « conversion de notre sensibilité, un changement d’échelle dans notre façon de nous émerveiller » (p. 50). Car en nous en faisant prendre conscience que la contemplation d’un bouquet de fleurs peut susciter une réflexion tout aussi profonde que celle d’un océan déchaîné — sur l’infinie diversité du vivant et l’apparition miraculeuse de la vie — une artiste comme Georgia O’Keeffe ou la moins célèbre Marie Blancour (peintre du XVIIe siècle) nous enjoignent à développer une éthique et une esthétique de « l’attention » (p. 130) : à nous émerveiller et à prendre soin de ce qui se trouve juste devant nos yeux, et dont nous ne reconnaissons souvent la valeur qu’au moment de sa disparition.
Cette interrogation sur les sources du sentiment de sublime s’accompagne tout le long du livre d’une phénoménologie de l’émotion, nourrie par les apports de l’interdisciplinarité. Pour la mener à bien, Mathilde Ramadier puise dans les ressources de la pensée philosophique, de l’œuvre du pseudo-Longin à la théorie post-moderne de Lyotard, en passant par les textes de référence de Kant et de Burke, ses principaux théoriciens au XVIIIe siècle, dont un récent ouvrage du théoricien Robert Doran (2015) proposait déjà une actualisation. Le sublime, pour ces derniers, s’apparente à une expérience de la limite : il se manifeste face à ce qui excède nos facultés d’entendement et d’imagination et transcende le beau, provoquant un double sentiment d’émerveillement et de terreur, qui appelle en retour un dépassement de soi. Plus encore, il se traduit par un sentiment de vacillement, voire d’« effondrement intérieur » (p. 70), que l’autrice rapproche de la sensation de vertige et propose de décrypter à la lumière de la théorie du « Soi » développée par Arne Næss. Le sublime s’apparente ainsi à une expérience initiatique de dissolution du moi dans plus grand que soi : à une forme de décentrement et d’empathie radicale, qui lui confère une valeur éthique en soi. Pour la décrypter, l’autrice ne s’en tient pas à une approche philosophique. Elle mobilise les savoirs de la psychanalyse, opérant un rapprochement entre le sublime et le concept freudien de sublimation ; mais elle puise aussi et surtout dans les œuvres artistiques elles-mêmes. Car celles-ci n’ont pas dans son livre une simple valeur illustrative : elles sont traitées comme une source de connaissance à part entière, offrant sur le vécu sensible une perspective nouvelle.
Celle-ci se révèle particulièrement précieuse pour questionner la portée pragmatique de l’émotion, c’est-à-dire les réponses qui lui sont apportées et leur valeur éthique. Car la confrontation à ce qui nous dépasse et met à l’épreuve les limites de notre puissance est susceptible de nourrir deux réactions concurrentes. D’une part, une attitude de défi et de rivalité avec la nature, l’idéal d’élévation se confondant alors avec une soif d’héroïsme et de puissance, voire de domination. L’autrice en étudie les divers avatars, du sublime romantique qu’incarne exemplairement le « voyageur contemplant une mer de nuages » mis en scène dans le célèbre tableau de Caspar David Friedrich, aux dangereux mirages du sublime technologique et transhumaniste (p. 117), qui témoignent d’un déplacement de l’émerveillement, de la nature aux tentatives humaines pour la dépasser. Mais elle met également en évidence la possibilité d’une autre forme de sublime, qui conserve certains aspects de la conception romantique (la passion ou encore l’idée d’un dépassement de soi, auquel Kant donne un sens moral), sans pour autant reconduire la logique de compétition et de domination. À la hauteur des défis de notre temps, marqué par les ravages de l’Anthropocène, ce nouveau sublime se fonde sur la reconnaissance de nos limites comme de celles de la nature, qu’il nous invite à respecter avec « humilité » (p. 37). Sa signification est là encore éclairée par l’analyse d’œuvres artistiques qui se distinguent par leur capacité à nous situer à notre juste place, soulignant à la fois notre petitesse face aux forces naturelles, et la vulnérabilité du monde qui nous entoure : une vulnérabilité qu’incarnent exemplairement les séracs peints au début du XXe siècle par Georgette Agutte, ces fantastiques constructions de glace aujourd’hui menacée par le réchauffement climatique. C’est en sens que l’autrice entend défendre un « nouveau » sublime :
retrouver le merveilleux dans les petites choses fragiles, réenchanter ce qui a été oublié, révéler le désirable au-delà de ce qu’on nous donne à consommer, élargir le champ de notre imagination : telles sont les nouvelles missions d’un sublime contemporain, un « sublime-antidote », pour davantage de transcendance — sans dogme religieux, sans technologie ni transhumanisme. (p. 145-146)
Or la vocation éthique et politique ainsi conférée à la création artistique constitue sans doute l’une des principales hypothèses, mais aussi l’un des principaux points de débat ouverts par le livre de Mathilde Ramadier. Car celle-ci ne se contente pas d’octroyer à l’art une valeur heuristique, en soulignant sa faculté à « penser » le sublime, c’est-à-dire à en explorer les formes et les causes et à en mettre en débat les effets, ce qui en fait une ressource précieuse pour le questionnement éthique et philosophique. Elle crédite également les œuvres artistiques d’une capacité à opérer une véritable révolution morale, les réflexions sur le sentiment esthétique étant susceptibles à terme de « servir de levier d’engagement, pour un changement de paradigme » (p. 104). Une telle assertion traduit un optimisme que l’on peut, sans doute, ne pas entièrement partager. Celui-ci ne se fonde pas sur une foi en la valeur éthique inhérente des œuvres artistiques. L’autrice montre bien au contraire le rôle que celles-ci ont joué dans la construction d’un point de vue surplombant sur la nature ; voire comme expression d’une forme de rivalité et de volonté de puissance, à l’œuvre selon elle dans certaines créations monumentales du Land Art. Jamais elle ne se départit toutefois de la croyance en une puissance d’agir des œuvres d’art, qui va bien au-delà de la production d’un choc esthétique individuel, mais se situe à l’échelle à des mentalités collectives et de l’histoire des sensibilités morales.
Bibliographie :#
Remo Bodei, Paysages sublimes, traduit par Jérôme Savereux, Paris, Les Belles Lettres, [2008] 2022.
Robert Doran, The Theory of the Sublime from Longinus to Kant, New York, Cambridge University Press, 2015.
Mathilde Ramadier, Arne Næss : penseur d’une écologie joyeuse, Arles, Actes Sud, 2017.
Mathilde Ramadier, Une écosophie pour la vie : introduction à l’écologie profonde, Paris, Seuil, 2017.
Baldine Saint Girons, Le Sublime de l’Antiquité à nos jours, Paris, Desjonquères, 2005.
Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir : le point de vue du vivant, Arles, Actes Sud, 2021
Estelle Zhong Mengual, Peindre au corps à corps : les fleurs et Georgia O’Keeffe, Arles, Actes Sud, 2022.