Extinction studies#
Ecologie ; Environnement ; Extinction studies ; Faire cas prendre soin ; Humanités environnementales ; Postcolonial ; Révolutions morales
Situé au croisement des humanités environnementales, des études postcoloniales et des éthiques du Care, le champ interdisciplinaire des Extinction studies a pris son essor dans le sillage des travaux de la philosophe australienne Deborah Bird Rose et de l’anthropologue néerlandais Thom van Dooren. Si la question de la disparition des espèces constitue un enjeu ancien pour les sciences naturelles, cet intérêt plus récent que lui portent les sciences humaines et sociales part d’un double constat. D’une part, le caractère inédit et massif de ce que les scientifiques décrivent désormais comme la sixième extinction de masse (Kolbert, 2014) : quoique la disparition d’une espèce soit naturelle, l’ampleur de ce phénomène, d’origine anthropique, n’a en effet pas d’équivalent dans l’histoire récente de la planète. D’autre part, la faiblesse des outils conceptuels dont nous disposons pour appréhender ce phénomène, que ni les chiffres de la biologie ni les grands récits catastrophistes ne permettent de rendre véritablement pensable et sensible. C’est donc à un défi à la fois éthique et épistémologique qu’il s’agit de répondre, pour faire cas et prendre soin du monde qui nous entoure.
La mise en œuvre de ce projet passe d’abord par une redéfinition de l’extinction elle-même. Au sens strict, le terme désigne la disparition définitive d’une espèce, souvent marquée par la mort du dernier individu encore en vie. Critiquant cette acception restreinte, notamment mobilisée par la biologie de la conservation (qui s’occupe des questions de maintien et de restauration de la biodiversité), les Extinction studies insistent toutefois sur la nécessité de l’appréhender comme un processus long et complexe, qui ne peut être réduit à un seul événement ponctuel : « la mort de ces derniers individus doit être comprise comme une perte singulière au milieu de l’enchevêtrement et de la continuité des pertes qu’est réellement une extinction » (van Dooren, 2021, p. 41). Thom van Dooren souligne de ce point de vue la temporalité inédite de l’extinction, caractéristique de notre contemporanéité, et qu’il décrit comme une « crête » ou un « seuil » : un lent effilochage de modes de vie intimement liés, qui commence bien avant et se propage longtemps après la mort du dernier individu. Une telle définition a l’avantage d’attirer également l’attention sur le caractère inextricablement bioculturel de ce processus, l’extinction d’une espèce marquant la disparition de toute une forme de vie, marquée par de multiples interactions entre humains et non humains. Ainsi la disparition du vautour à long bec indien, qui se nourrit de cadavres de bétail, d’animaux et d’humains, a-t-elle des répercussions aussi bien écologiques que sociales et économiques, voire spirituelles. Causée par l’usage massif du diclofénac dans les médicaments, elle met non seulement en péril la santé des communautés pauvres vivant à proximité des décharges et des abattoirs, et qui se trouvent ainsi davantage exposées aux maladies, mais aussi certaines pratiques traditionnelles de soin des morts, comme le rite funéraire de la « tour du silence » inventé par les Parsis d’Inde, et qui consiste à exposer les corps aux oiseaux. Avec elles, c’est donc un certain rapport au monde et à la mort qui disparaît également (van Dooren, 2021, p.89-113).
Cette redéfinition de l’extinction appelle par ailleurs une transformation des méthodes et des outils mobilisés pour la penser. Contre l’effet de déréalisation ou au contraire de sidération produit par les chiffres, les théoriciens et théoriciennes de ce champ de recherche insistent sur l’importance du travail de mise en récit. Celui-ci constitue d’abord pour eux un objet d’étude : il s’agit de restituer la pluralité des histoires d’extinction, afin de questionner la façon dont celles-ci sont vécues, racontées et transmises par les communautés multi-spécifiques qui font l’expérience du deuil écologique. Mais l’enjeu est aussi de rendre compte, par une narration assumant elle-même sa visée affective et éthique, de l’entrelacement et de l’unicité des diverses formes de vie. Ce souci éthique explique la volonté de penser par cas, ce qui permet d’appréhender chaque extinction d’espèce comme un événement singulier, qui ne saurait être réduit au rôle de simple illustration d’un phénomène plus large. Le livre de référence de Déborah Bird Rose, Le rêve du chien sauvage (2020), le montre exemplairement. Centré sur l’histoire du dingo australien, espèce dont la disparition constitue pour les communautés aborigènes une perte à la fois écologique, culturelle et spirituelle, il s’efforce de prendre soin de cette forme de vie singulière en prêtant attention à tout ce qui disparaît avec elle, et au sentiment de déréliction de celles et ceux qui en dépendent.
Si une telle approche revendique une visée éthique, elle se heurte toutefois à certaines limites, que n’ont pas manqué de souligner des acteurs aussi bien internes qu’externes au champ. La principale de ces objections vise le risque d’apolitisme inhérent au cadre épistémologique privilégié par les tenants des Extinction studies. Comme le soutient l’anthropologue Anna Tsing dans Le Champignon de la fin du monde (2015), l’attention prêtée au cas particulier implique un risque de moindre montée en généralité. Ce risque d’apolitisme est accru par l’importance conférée aux affects de deuil, de perte et de mélancolie. Si ces émotions peuvent avoir une force mobilisatrice réelle, elles sont également susceptibles de plonger le sujet dans un état de sidération paralysant (ce qu’on appelle parfois l’éco-anxiété), a fortiori lorsqu’aucune cause structurelle n’est clairement identifiée, de façon à les canaliser et à orienter l’action. C’est la raison pour laquelle le chercheur Ashley Dawson plaide d’ailleurs dans son livre Extinction, une histoire radicale (2024) en faveur du développement de nouvelles Critical Extinction Studies, articulant les apports des éthiques du Care à une critique politique du Capitalocène, responsable de la disparition de ces formes de vie qu’il s’agit de préserver.
Les Extinction studies se nourrissent donc, on l’a vu, des apports de plusieurs disciplines scientifiques (philosophie, sciences naturelles, anthropologie…) dont elles contribuent en retour à renouveler les perspectives. Mais quel est l’intérêt de les croiser avec les études littéraires ? Deux pistes de réponse peuvent être esquissées en guise de conclusion. On peut souligner, en premier lieu, que les outils et les questionnements forgés par les études littéraires et surtout par l’éthique narrative sont susceptibles d’être d’une aide précieuse aux tenants de ce nouveau champ d’étude. Non seulement parce qu’ils permettent d’analyser avec plus de précision les dispositifs par lesquels les récits et témoignages de l’extinction rendent celle-ci sensible et appropriable, mais aussi parce qu’ils invitent à examiner les risques éthiques inhérents à ce travail de mise en récit. Ceux-ci touchent à la fois aux enjeux éthiques et politiques de la délégation de parole (comment parler pour les morts, humains ou non humains, sans les trahir ?) et à ses effets pragmatiques (comment faire croire à l’incroyable ?). La deuxième piste de réflexion engagée par ce dialogue interdisciplinaire met en jeu, en retour, les potentiels apports des Extinction studies pour les études littéraires. Il ne s’agit pas seulement, dans cette perspective, de questionner la façon dont une éco-fiction contemporaine comme Le Pays des Marées, d’Amitav Ghosh, représente l’extinction de masse. Car au-delà de ces corpus récents, les outils conceptuels forgés par les théoriciens et théoriciennes de ce nouveau champ d’étude nous invitent aussi à relire autrement les œuvres du passé. Ils nous rendent attentifs à la façon dont la littérature (ou du moins une certaine littérature) a, de longue date, œuvré à l’élaboration d’une conception désanthropocentrée de la mort, que ce soit en faisant apparaître que la conscience de la perte est loin d’être l’apanage des êtres humains, ou en explorant la variété des formes d’attachement et de deuil qui nous relient au monde non humain.
Bibliographie :#
Deborah Bird Rose, Le Rêve du chien sauvage : amour et extinction, trad. Fleur Courtois-l’Heureux, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, (2011) 2020.
Deborah Bird Rose, Thom van Dooren et Matthew Chrulew, Extinction Studies: Stories of Time, Death and Generations, New York, Columbia University Press, 2017.
Ashley Dawson, Extinction : une histoire radicale, trad. Marcus Heide, Bordeaux, Éditions la Tempête, (2016) 2024.
Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble, trad. Vivien García, Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, (2016) 2020.
Elizabeth Kolbert, La Sixième extinction : comment l’homme détruit la vie, trad. Marcel Blanc, Paris, La Librairie Vuibert, (2015) 2015.
Thom van Dooren, En plein vol : vivre et mourir au seuil de l’extinction, trad. Marin Schaffner, Marseille, Wildproject, (2014) 2021.
Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris, trad. Philippe Pignarre, La Découverte, (2015) 2017.