Thom van Dooren, En plein vol : vivre et mourir au seuil de l’extinction#

Marseille, Wildproject, 2021.

Ecologie ; Environnement ; Extinction studies ; Faire cas prendre soin ; Humanités environnementales ; Recension

Situé dans le sillage des travaux d’Anna Tsing et de Donna Haraway, En plein vol : vivre et mourir au seuil de l’extinction (2014, trad. 2021) de Thom van Dooren constitue l’une des œuvres de référence du courant des extinction studies, qui a récemment émergé au croisement des sciences naturelles et de la philosophie, notamment les éthiques du care. Le philosophe néerlandais y développe l’une des hypothèses fondatrices de ce nouveau champ d’étude : à savoir que l’extinction, loin de se résumer à la mort du dernier individu d’une espèce, implique la disparition de toute une forme de vie. Pour cela, il s’appuie sur une succession d’études de cas, invitant le lecteur à plonger dans les vies de cinq espèces d’oiseaux menacées par nos modes de vie destructeurs. Il déploie ainsi une nouvelle approche du deuil écologique, dotée d’une double visée éthique : rendre sensibles les raisons pour lesquelles il importe de faire cas de ces pertes, et nous engageant par là même à prendre soin des non-humains.

Le premier de ces deux objectifs, faire comprendre au lecteur pourquoi il doit faire cas de l’extinction de masse, est indissociable d’un choix de focale restreint et de l’élaboration d’une écriture narrative et ouverte à « une diversité de sensibilités » (p. 142). Privilégiant les études de cas, Thom van Dooren s’efforce de restituer les mondes expérientiels propres à chacune des espèces animales évoquées dans son livre : l’albatros de Laysan, le vautour indien ou encore la grue blanche d’Amérique du Nord. Pour le philosophe, notre insensibilité collective aux extinctions d’espèce s’explique en effet par notre ignorance, d’où la nécessité de mettre en évidence la complexité et l’unicité de ces formes de vie « autres », en s’appuyant sur les apports des sciences naturelles et de l’éthologie : « Il est important d’en savoir plus, notamment parce que cela peut nous permettre de voir différemment, et donc d’être entraînés dans de nouveaux types de relations, de nouvelles obligations éthiques. » (p. 145) Ce faisant, son œuvre questionne les frontières établies entre nature et culture, humain et non humain, en faisant apparaître que l’empathie, l’attachement ou le deuil ne sont pas des expériences propres à l’Homme.

Deux chapitres en particulier illustrent exemplairement cette idée. Le premier est celui que le philosophe consacre aux manchots pygmées du littoral de Manly, en Australie (p. 115-147), espèce caractérisée par son attachement à certains sites spécifiques, et dont la survie est menacée par l’urbanisation croissante des littoraux. S’interrogeant sur la « fidélité au site » (p. 118) caractéristique de ces oiseaux, qui ont coutume de revenir nicher chaque année au même endroit, le philosophe en tire un questionnement plus large sur ce qui définit un « lieu » comme phénomène matériel et discursif, et sur la capacité de certaines espèces non humaines à en fabriquer. Rejetant l’idée que la narration serait propre à l’homme, Thom van Dooren insiste ainsi sur la nécessité de se rendre attentifs à ces « histoires alternatives et souvent “non dites” » (p. 137), afin de déconstruire en retour les récits qui font de l’homme le seul « habitant » des espaces qu’il occupe, et d’apprendre à coexister avec ces autres formes de vie.

Dans le même souci de critique de l’exceptionnalisme humain, le dernier chapitre de l’ouvrage (p. 205-236) est, quant à lui, consacré aux corneilles d’Hawaï, espèce éteinte à l’état sauvage. Le théoricien s’y appuie sur les apports de l’éthologie pour déconstruire un autre présupposé de la philosophie occidentale : celui que la conscience de la mort et la capacité à éprouver du chagrin seraient propres à notre espèce. Ce faisant, il s’inscrit notamment dans le sillage de l’écoféministe australienne Val Plumwood (2021), dont toute l’œuvre entreprend de construire une nouvelle conception, désanthropocentrée, de la mort. Sa réflexion met en évidence que toute pensée élaborée au seuil de l’extinction est une pensée de la disparition : qui prête attention à la pluralité des formes de perte et s’envisage elle-même comme un « acte de deuil » (p. 206).

La volonté de rendre sensible la valeur de ces formes de vie menacées ou détruites, en en restituant la richesse et l’unicité, est indissociable d’un second objectif éthique : enjoindre le lecteur à en prendre soin et à lutter contre la catastrophe en cours. Tout en portant témoignage de la disparition dans ce qu’elle a d’irréparable, chaque chapitre explore donc les réponses qui lui ont été apportées : les formes de résistance humaines et non humaines opposées à la violence. Une telle démarche a des implications pratiques mais aussi existentielles, puisqu’elle soulève la question de la place de l’espoir en ces temps d’extinction de masse.

Le chapitre qui propose de ce problème le traitement le plus riche est celui que Thom van Dooren consacre aux grues blanches d’Amérique du Nord (p. 149-203), espèce pratiquement éteinte au début du XXe siècle et qui fait, depuis, l’objet d’importants efforts de conservation. Sensible à l’extrême ambiguïté éthique des régimes de soin prodigués à ces formes de vie menacées, le philosophe souligne que ceux-ci reposent sur une étroite intrication de formes de Care et de violence : « ainsi, à côté des soins intensifs et de l’espoir, le rétablissement de la grue blanche est également une histoire de violence et de coercition. » (p. 155). Et il plaide, en retour, en faveur d’une complexification de notre conception de la sollicitude, arguant que celle-ci « ne s’obtient pas par des vœux abstraits [mais qu’] il s’agit d’une pratique incarnée et souvent lourde, complexe et pleine de compromis » (p. 156). Ces compromis sont notamment liés à la nécessité, pour les scientifiques, d’assurer la reproduction de l’espèce, ce qui implique une privation de liberté (les dernières grues blanches vivent en captivité) ainsi que l’emploi de méthodes parfois violentes (comme l’insémination artificielle). Leur mise au jour n’a pas pour but d’en dénoncer l’iniquité, mais d’explorer les dilemmes éthiques de la conservation, et d’en montrer le caractère insoluble. Ainsi la protection d’une espèce se fait-elle souvent aux dépens du bien-être des individus qui la composent mais aussi de celui d’individus d’autres espèces, jugées de moindre valeur, car moins menacées : Thom van Dooren évoque le cas des grues du Canada, elles aussi retenues en captivité pour couver les œufs des grues blanches, ou de colonies de cailles utilisées pour s’assurer de la qualité et de la sécurité des aliments. Refuser cette logique sacrificielle n’induit pas, pour le philosophe, de trouver une solution parfaite, mais d’apprendre à « vivre avec le trouble » comme le dirait Donna Haraway :

Il ne s’agit pas de dire que nous ne pourrons jamais tuer ou faire souffrir au nom de la conservation, mais que la décision de le faire – quelle que soit la rigueur avec laquelle nous la justifions et pesons nos options – ne devrait jamais nous laisser à l’aise et satisfaits. […] Même si la mort de la dernière grue blanche est retardée de plusieurs décennies, même si l’espèce se rétablit au point de pouvoir à nouveau être autonome dans de multiples populations migratoires libres, la violence et la souffrance qui ont produit ce résultat ne seront pas et ne peuvent pas être effacées ou “justifiées”. (p. 196)

Dans cette perspective, le philosophe insiste sur la nécessité d’inventer et de « rendre publiques » (p. 201) les réalités difficiles de cette forme de conservation d’urgence. On peut y voir une injonction éthique adressée à la littérature contemporaine, invitée à créer de nouvelles histoires, refusant les happy end consolateurs sans pour autant renoncer tout à fait à l’espoir.

Aline Lebel (ses notices)