Greenbacklash : les affects d’une contre-révolution morale#

Anthropocène ; Changement climatique ; Ecologie ; ECOPROP ; Emotions ; Humanités environnementales ; Propagande ; Révolutions morales ; Transparence et secret

Marquée par les controverses sur la loi Duplomb et par le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, l’année 2025 apparaît comme une année noire pour l’écologie, en France et dans le monde. La multiplication et l’accélération des reculs nourrissent un constat pessimiste : non seulement la révolution morale espérée par les militant·es écologistes n’a pas eu lieu, mais tout laisse à penser qu’une contre-révolution préventive est désormais en cours. D’où la nécessité, défendue par un certain nombre de chercheur·euses, de ne plus s’en tenir au diagnostic d’une « crise de la sensibilité » (Morizot, 2020), mais de penser les dispositifs de désensibilisation mis en œuvre par les acteur·ices de cette contre-offensive globale, ainsi que leurs effets éthiques et politiques (sentiment d’impuissance, déni ou minimisation des ravages en cours, inaction). Dans cette perspective, le néologisme de « greenbacklash », proposé par les auteurs et autrices de l’ouvrage collectif codirigé par les historien·nes Laure Teulières et Steve Hagimont, et par le chercheur en écologie politique Jean-Michel Hupé, est particulièrement efficace. Emprunté à la théorie féministe (Faludi, 1991), celui-ci fait écho à la notion de greenwashing (que l’on pourrait traduire par « écoblanchiment » ou « mascarade écologique »), tout en marquant un changement de perspective : l’enjeu aujourd’hui n’est plus, ou plus seulement, d’examiner les usages trompeurs du discours écologique, mais de penser les origines, les formes et les acteur·ices d’une riposte réactionnaire qui ne s’embarrasse plus de fausses allégations, et la vaste gamme des procédés qu’elle mobilise pour contrer préventivement l’écologisation de nos sociétés, voire pour opérer de véritables retours en arrière.

Un tel projet, qui naît du sentiment que « quelque chose est en train de se produire qui n’est pas qu’un backlash anti-écologique supplémentaire » (Teulières, Hagimont et Hupé, 2025, p. 11) et menace de détruire les conditions matérielles et morales propices à la vie sur Terre, soulève de multiples questions. La première est celle des matrices et des origines de cette contre-révolution morale, qu’il s’agit d’envisager dans une perspective historique. Dans son récent ouvrage Perdre la Terre : une histoire de notre temps, le romancier et essayiste américain Nathaniel Rich identifie l’année 1979 comme un moment de rupture majeure : après une décennie marquée, notamment aux États-Unis, par la démocratisation des enjeux écologiques, les années 1980 se caractérisent par la montée du conservatisme anti-science et par le triomphe de l’idéologie néolibérale, qui met à mal toute alternative au modèle économique actuel, fondé sur l’extractivisme. Loin d’entraîner un changement de paradigme, la prise de conscience de la dépendance énergétique et économique induite par le choc pétrolier de 1973 s’est donc soldée par un renoncement des élites à prendre en compte les enjeux écologiques. Comment l’expliquer ? Pour l’historien Jean-Baptiste Fressoz, la lutte contre le réchauffement et la destruction des écosystèmes met en péril des intérêts liés à la totalité ou presque du monde productif, d’où les résistances structurelles auxquelles elle se confronte, au point que l’expression même de « backlash » lui semble inappropriée : « les ennemis de l’écologie — qu’ils soient populistes ou néolibéraux — ne sont que la face visible et grimaçante d’une force colossale, celle qui se trouve derrière l’anthropocène : non seulement le capitalisme, mais tout le monde matériel tel qu’il s’est constitué depuis deux siècles » (dans Teulières, Hagimont et Hupé, 2025, p. 77). Si une telle hypothèse est susceptible de nourrir un sentiment d’impuissance, l’historien François Jarrigue rappelle toutefois que l’histoire du backlash anti-écologique est aussi celle des résistances qui lui ont été opposées, dans le Nord comme dans le Sud global. Souvent occultées, voire réprimées, celles-ci se sont néanmoins soldées par quelques succès remarquables, comme l’interdiction du DDT (le pesticide dénoncé par la biologiste et lanceuse d’alerte Rachel Carson dans son essai Silent Spring, paru en 1962) ou de l’amiante. Ceux-ci témoignent d’une temporaire mise en échec de l’idéologie du progrès, qui constitue l’un des instruments majeurs du backlash anti-écologique.

Car étudier les modalités du greenbacklash induit également d’identifier ses principaux acteur·ices et les instruments qu’ils mobilisent, eux-mêmes changeants et adaptables. Dans leur ouvrage de référence sur les « marchands du doute » (2010), les spécialistes d’histoire des sciences Naomi Oreskes et Erik M. Conway pointent du doigt la responsabilité de certains scientifiques (comme les physiciens Frederick Seitz et Fred Singer), soutenus par des think tanks politiquement conservateurs au service des grandes industries extractivistes, dans l’occultation systématique des origines anthropiques du réchauffement climatique. Dès les années 1990, cette occultation prend moins la forme d’un déni frontal que de l’exploitation de la part d’incertitude inhérente aux sciences du climat et de la santé, dans une dialectique complexe entre transparence et secret. À ces différentes formes de climatoscepticisme s’ajoutent désormais les mirages du technosolutionnisme, qui nourrit l’espoir illusoire de trouver une solution miraculeuse à une crise de plus en plus indéniable. Il faut, de ce point de vue, insister sur la double spécificité du backlash anti-écologique actuel. Celle-ci tient, d’une part, à l’émergence de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle et le numérique, qui outre leur coût environnemental, alimentent les fantasmes accélérationnistes et transhumanistes d’oligarques milliardaires comme Elon Musk ou Jeff Bezos, adeptes d’un capitalisme survivaliste fondé sur un imaginaire eugéniste du triage. Mais elle repose aussi, et c’est là sa seconde spécificité, sur le retour en force des impérialismes et de l’autoritarisme, dans le contexte d’affirmation d’un « capitalisme radical » (Teulières, Hagimont et Hupé, 2025, p. 28) hostile à la démocratie. Pour éliminer les contestations, celui-ci mobilise selon les contextes des moyens variés : des éléments de discours (comme l’accusation d’écoterrorisme, utilisée pour discréditer et criminaliser les militant·es écologistes), mais aussi des stratégies de bad buzz et de clivage, et toute une gamme de procédés allant de l’épuisement budgétaire et de l’obstruction législative à l’emploi de la violence, en particulier en contexte post et néocolonial (l’Amérique latine et la Caraïbe détiennent à ce jour le triste record d’assassinat de militant·es écologistes).

La prise en compte des effets produits par ces diverses stratégies de délégitimation des politiques et des discours écologistes oblige à réviser le constat d’une « crise de la sensibilité », ou du moins sa formulation. La « réduction de la gamme d’affects et de percepts » dont parle Baptiste Morizot (Morizot, 2020, p. 21) est moins le point de départ que l’enjeu du questionnement, qui doit viser à examiner les modalités de ce qui s’apparente à une véritable « production de l’insensibilité », au sens où l’entendent les tenants d’une épistémologie de l’ignorance (Proctor 1995 ; Medina, 2013). Celle-ci repose sur deux piliers centraux. D’une part, la création d’une immunité factice, ce que le sociologue Hugues Draelants décrit comme le « privilège sensoriel du Nord global » : « la capacité, produite par des infrastructures coûteuses, à être physiquement isolé des conséquences négatives de son propre mode de vie » (Draelents, 2025). D’autre part, l’élaboration d’un discours de propagande anti-écologique, qui mobilise lui-même toute une gamme d’affects expliquant le refus de prendre conscience des ravages environnementaux. Des affects négatifs comme le ressentiment, qu’alimentent les discours qui font des préoccupations écologistes l’apanage des classes privilégiées, ou encore la culpabilité ou la peur, y jouent évidemment un rôle central. Mais la désensibilisation passe aussi par la convocation d’affects positifs : l’attachement et le désir, comme le montre la sociologue Mimi Sheller, dans un article où elle explore les « sentiments viscéraux » associés à l’utilisation de la voiture aux États-Unis (Sheller, 2005) ; ou encore l’optimisme, que l’essor actuel de l’écomodernisme et du technosolutionnisme contribue à alimenter. Ainsi les discours sur la transition énergétique apparaissent-ils, paradoxalement, comme un élément essentiel du greenbacklash, dans la mesure où ils participent d’une dépolitisation du débat et ambitionnent de résoudre la crise écologique et sociale sans rien changer de notre mode de vie actuel (Fressoz, 2024).

Dans cette entreprise de double élucidation des dispositifs de désensibilisation et des moyens d’y résister, le rôle de la littérature et de la recherche qui lui est consacrée pose question. Sociologues et historien·nes insistent sur le rôle joué, dans le backlash anti-écologique, par l’imposition d’un monde contrefactuel fondé sur de fausses fictions. Les récits littéraires ou cinématographiques ont pu participer à l’élaboration de ce dernier, lorsqu’ils nourrissent un imaginaire anxiogène et biaisé (ainsi par exemple de la surreprésentation des figures d’écoterroristes dans la fiction contemporaine), ou lorsqu’ils contribuent à occulter l’existence de modes de vie alternatifs. Rejoignant les analyses d’ Amitav Ghosh, le critique américain Martin Puchner va ainsi jusqu’à présenter la littérature mondiale elle-même comme un dispositif de désensibilisation : par la préférence qu’elle aurait donnée, depuis l’épopée de Gilgamesh, au mode de vie sédentaire, elle serait « complice » des ravages environnementaux auxquels celui-ci nous aurait conduits (Puchner, 2022). Mais on peut aussi, à l’inverse, mobiliser les textes pour contrer la propagande anti-écologiste, voire élaborer un discours de contre-propagande : c’est le travail notamment entrepris dans le cadre du projet ECOPROP, au sein de l’ITI Lethica. Dans cette perspective, reste peut-être à penser le rôle éthique et heuristique singulier de la fiction, comme choix revendiqué d’un écart par rapport au réel.

Aline Lebel (ses notices)

Bibliothérapie#

Erik M. Conway et Naomi Oreskes, Les marchands de doute : ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, trad. J. Treiner, Paris, Le Pommier, 2021 (2010).

Hugues Draelants, « L’occultation du changement climatique », La Vie des Idées, [En ligne], publié le 2 décembre 2025. URL : https://laviedesidees.fr/L-occultation-du-changement-climatique

Susan Faludi, Backlash : la guerre froide contre les femmes, trad. L.-E. Pomier, E. Châtelain-Diharce, T. Réveillé, Paris, Éditions des femmes, 1993 (1991).

Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.

François Jarrige, On arrête (parfois) le Progrès. Histoire et décroissance, Paris, Éditions L’échappée, 2022.

Baptiste Morizot, Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à travers nous, Paris, Actes Sud, coll. « Babel », 2020.

José Medina, The Epistemology of Resistance: Gender and Racial Oppression, Epistemic Injustice, and Resistant Imaginations, New York, Oxford University Press, 2013.

Robert N. Proctor, Cancer Wars: How Politics Shapes What We Know and Don’t Know About Cancer, New York, Basicbooks, 1995.

Martin Puchner, Literature for a Changing Planet, Princeton, Princeton University Press, 2022.

Nathaniel Rich, Perdre la Terre : une histoire de notre temps, trad. D. Fauquemberg, Paris, Seuil, 2019.

Mimi Sheller, « Automotive Emotions: Feeling the Car », Theory, Culture and Society, n°21, 2004, p. 221-242.

Laure Teulières, Steve Hagimont, Jean-Michel Hupé (dir.), Greenbacklash : qui veut la peau de l’écologie, Paris, Seuil, 2025.

Dominic Thomas, Climates of Migration: Ecology, Literature and Propaganda, Londres, Anthem Press, 2026.

Notices liées :#

Emotions écologiques

Heuristique de la peur

Bruno Latour, *Face à Gaïa*

Patrice Maniglier, *Le philosophe, la Terre et le virus*

Mathilde Ramadier, *Renouer avec la Terre : plaidoyer pour un nouveau sublime*